Ferme ton cloud silteuplé (petite leçon d’écologie numérique)

L’année dernière, je vous avais raconté (Euh, excuse-moi, mais tu fuis des poches…) comment le réseau ouvert à tous les participants des Rencontres de Lure souffrait du cloud. Le symptôme ? Personne ne pouvait plus rien faire du tout avec ce wifi pour tous. Eh bien voici comment nous avons résolu le problème…

petite leçon d'écologie numérique : ferme ton cloud.

Petite leçon d’écologie numérique : ferme ton cloud silteuplé (affichette réalisée avec Julien Taquet et Antoine Fauchié, version pdf).

Nous avions depuis des années (première installation ADSL du village :-) ouvert le Wifi à tous, et chaque année, la qualité de connexion se dégradait. J’émettais (à mon tour, pas du wifi mais) l’hypothèse que c’étaient les nombreux devices (smartphones, tablettes) qui envoyaient des données dans le cloud (notamment les nombreuses photos prises) au simple contact du wifi. L’ADSL étant de surcroît connu pour être fragile de l’upload. Brute Force quoi : Dropbox, Drive et autres ownCloud  se gavent de bande passante pour peu qu’ils soient partagés avec des personnes qui bossent, elles, pendant que vous glandez à Lurs.

Hypothèse vérifiée avec une découverte bonus : cette année, changement de mot de passe, et à chaque personne qui le demande, je demande en échange de commencer par désactiver le flux photo pour l’expérience. Nous nous apercevons (c’est le bonus, ça) que nombreux sont ceux et celles qui l’utilisent souvent sans même le savoir, et envoient leurs données en Californie sans le vouloir. Et nous remercient de leur avoir signalé cette fuite de données dans leur poche.

Cette manière de faire étant un peu dure, et comme je me refusais à interdire ou filtrer les sites web ou tout service, y compris ceux qui nous gênent quand utilisés en masse et silencieusement (et la neutralité du net alors ? Il est bien possible que quelqu’un ait besoin de sa Dropbox ou de son flux photos. Mais que ce soit en connaissance de cause, ça change tout). Nous avons décidé de voir si une simple information suffirait.

Bref. Nous concevons un message en forme de Petite leçon d’écologie numérique, que Julien Taquet et Antoine Fauchié ont peaufiné avec humour et mis en affichette et sous licence WTFPL (dont le pdf est ici pour vous inspirer). Pour celles-ceux qui aiment son caractère, c’est du Sandrine Nugue. Résultat ? Cette année tout le monde a pu utiliser le réseau correctement dès que la chose a été affichée. Vraiment.

Ça marche, réfléchissez-y avant de colloquer.

La pyramide de la hiérachie des besoins de Maslow, fameusement détournée et mise à jour. Pour en savoir plus http://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramide_des_besoins(Lire aussi : Euh, excuse-moi, mais tu fuis des poches… qui était la première partie de cette petite leçon d’écologie numérique).

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La vie n’est pas une « Creative Suite »

> « Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique, il sert la machine. » Karl Marx, Le Capital I,1.

Adolph Menzel (1815-1905), Ungemachtes Bett (1846), Kupferstichkabinett der Staatlichen Museen zu Berlin, licence cc by-nc-sa.

Adolph Menzel (1815-1905), Ungemachtes Bett (1846), Kupferstichkabinett der Staatlichen Museen zu Berlin, licence cc by-nc-sa.

Une brève Auto-pao-graphie en forme de morale pour le XXIe siècle

> Les Rencontres de Lure, pour l’édition 2014 m’avaient commandé une brève exploration des dessous de la création ; non pas les anecdotes valorisantes qui font les success story dans la presse et le web, mais plutôt ces petits travers honteux qui peuvent hanter la création graphique : angoisse de la page blanche ou procrastination, pannes d’inspiration et « emprunts » à d’autres, rapport complexé à l’argent de ces artistes qui aiment le confort moderne et les revenus fixes, solitude et jalousie entre « indépendants », ignorance et absence de formation, bref toutes ces choses qu’on adore évoquer en public. Ayant pour premier défaut une fâcheuse tendance à gauchir les questions, j’ai essayé de convertir cette demande en une histoire et une morale pour la PAO du XXIe siècle. Imposture sans doute, elle passe inévitablement par la chronique d’un apprentissage.

1- Longtemps je me suis levé de bonne heure. Jeune philosophe désireux d’embrasser le monde comme un livre, j’ai appris à l’occasion de ma recherche la singularité du métier typo-graphique et de ses jeux de signes au service du sens. Ensuite, j’ai appris la PAO sur le tas, avec les professionnels qui avaient adopté avec enthousiasme le nouvel outil Mac et reprenaient eux-mêmes tout de zéro. Formidable atmosphère d’ébullition et d’échanges de savoir-faire.

2- Car si commencement était le plomb, Dieu créa Adobe. Une constellation de rois mages plutôt, avec leurs inventions éparpillées à la fin des années 70 et au début des années 80. Douglas Engelbart (la souris, l’hypertexte), Bill Atkinson (Mac Paint, ancêtre de Photoshop), Bézier avant cela avec ses courbes, IBM (le Script), Quark, Adobe (Postscript) etc. Ils façonnent le WYSIWYG (Tel écran, tel écrit) et se précipitent dans la micro informatique. Un moment authentiquement épique que les pros accueillent d’abord avec mépris. Mais pris dans les dettes de leur gros matériel bien plus coûteux, et par la compression de la chaîne graphique, des métiers entiers succombent, comme les photograveurs. Je perds mon job d’été au Cromalin.

3- Première difficulté pour moi, devoir choisir entre faire et penser. Gérard Blanchard me montrera que les deux ne sont pas exclusifs en me menant à Lurs. Ce parcours m’a fait penser que l’apprentissage prenait trois formes subordonnées : l’imitation (naturelle et efficace, mais ne permettant pas toujours de comprendre ce qu’on fait), l’analyse (mieux, mais encore aléatoire, car pouvant échouer selon la capacité de l’apprenant) et la méthode (encore plus valorisée car transmise par un maître, mais qui aboutit souvent à un manque de liberté).

4- Je me suis alors mis à mon compte et, symbole de mon entrée en professionnalisme de l’ère PAO, j’ai investi dans un Mac, un Xpress et l’ancêtre de la suite Adobe. Avec un nuancier Pantone d’occasion, c’était la fierté de l’établissement, et le livret A vidé. J’aimais ce métier, ses problématiques et ses contacts. Quand le web est arrivé, je l’ai abordé en graphiste, avec un logiciel qui s’appelait Page Mill puis un autre Dreaweaver. Et j’ai vu les développeurs amis, et futur compagne, souffrir avec le code que je leur livrais. Le code ? quel code ? C’était ces outils qui le généraient tout en le masquant, comme ils le font en PAO. L’amitié et l’amour me motivaient à apprendre, encore. Je m’alphabétisais au code.

5- J’ai alors découvert une autre « religion de la page », basée sur des standards de balisage, le collectif et l’interopérabilité, j’ai appris qu’ils étaient plus anciens encore que la PAO et qu’ils étaient animés de discussions d’enthousiastes de la typographie. SGML, HTML, CSS, XML, LaTeX étaient leurs terrains de jeu. J’ai découvert que les graphistes passaient en grande partie à côté de ces pratiques. Qu’ils pêchaient aussi par manque d’humilité devant le support écran qu’ils abordaient du haut de leur savoir faire imprimé. Sans rien comprendre de sa spécificité. Ici l’apprentissage ne se faisait pas.

6- Le moment est venu d’aborder les sept pêchés capitaux du graphiste que j’ai moi même à confesser et que j’ai aussi repéré chez les autres. Orgueil (de changer le monde par leurs créations), envie (d’être artiste et de vivre en industriel), paresse (de glaner et recycler les bonnes idées ambiantes), luxure (celle-là restera top secret ici), gourmandise (deviser toujours trop haut), colère (en perdre les appels d’offres), avarice (au moment de partager les honoraires rétrocédés). Mais les pêchés capitaux ne sont pas les plus graves, ce sont ceux qui entraînent sur la voie des pêchés mortels. Et les pêchés mortels du graphiste pourraient bien être : la procrastination, le systématisme, la vanité. Vérité et solitude de l’indépendant. Mais un seul risque vraiment de devenir mortel, c’est à dire de détruire le métier.

7- Dans mon parcours, le moment venu était celui d’enseigner, car vous avez remarqué que le verbe apprendre fonctionne dans les deux sens, celui de l’acquisition et celui de la transmission des connaissances. Enseignement de l’édition électronique, un peu trop tôt sans doute : apprendre à coder y était mal vu en 2000 et on aurait préféré que j’enseigne l’utilisation de Dreaweaver. J’abandonnai. Et puis j’ai polarisé mon activité entre le design d’interfaces et l’édition de livres. Appris, appris encore et sans cesse toutes ces techniques qui se créent à haut débit, à un rythme de plus en plus élevé sans doute, jusqu’au tournis. Car quand rien n’est acquis, guette ce qu’on appelle désormais le syndrome de l’imposteur : ce moment où l’on ne sait plus ce que l’on sait. Et où on se dénie le droit de pratiquer, d’enseigner ou de simplement parler. C’est une névrose fréquente.

8- Mais la PAO aussi a changé dans l’intervalle. Elle aussi a son syndrome de l’imposteur. Elle a progressivement saturé son marché, celui des arts graphiques, et réalisé qu’elle n’avait plus suffisamment de marge de progression (financière) devant elle. Alors elle a décidé de rendre les graphistes locataires de leur outil de travail. Évidemment, comme l’a démongtré Jean Baudrillard, elle le fait tout en communiquant une valorisation quasi tribale de l’identité du créatif. Mais le cloud est devenu leur chambre de bonne, et maintenant, à la manière du Mechanical Turk d’Amazon, les professionnels mis en book (ou en Behance) vont se voir passer commande par leur propre « outil ». Mise en concurrence, prélèvement à la source de l’apporteur d’affaires, c’est leurs revenus qui sont ainsi contrôlés. La chaîne graphique continue à se dissoudre. Mais désormais elle se concentre au sommet d’un pouvoir pyramidal.

9- Le pêché mortel des designers graphiques pourrait bien être cette ignorance, celle qui les mène doucement sur la voie de la prolétarisation. Car c’est le moment ou l’outil n’est plus la propriété de l’artisan qu’il devient ouvrier. Et le réseau opère la machinisation complète et définitive de l’outil graphique. « Là où la marche conquérante de la machine progresse lentement, elle afflige de la misère chronique les rangs ouvriers forcés de lui faire concurrence; là où elle est rapide, la misère devient aigüe et fait des ravages terribles. » Écrit Marx dans Le Capital (I,3). Marx qui a retrouvé son actualité du fait de la pression exercée par la mondialisation numérique et de la bulle financière qui se reforme sur le net dès lors qu’il reconfigure l’économie.

Comme j’ai essayé de le montrer ici, une alternative serait une sorte d’alphabétisation, l’apprentissage de l’écriture numérique graphique (celle même qui a précédé le wysiwyg). C’est précisément le programme proposé par logiciel libre. Mais, réalisé par des enthousiastes, amateurs, autodidactes, celui-ci a des faiblesses sur le plan professionnel, et pour cause : les professionnels l’ignorent, comme ils ignoraient la micro dans les années 80. Il n’est pas toujours aussi joli et agréable à utiliser que les outils propriétaires, et pour cause : les designers-mercenaires n’y contribuent guère, préférant souvent les espèces sonnantes et trébuchantes offertes par les industriels du « propriétaire ».

Top secrets. Avec ce témoignage, cette histoire de métier, en forme de morale pour le XXIe siècle, je ne sais pas si j’ai informé, convaincu, enseigné, ou simplement témoigné, mais je sais que c’est une manière de redonner un sens, certes plus Marxien que religieux au « Il faut évangéliser les robots » de Maximilien Vox. La typographie n’est pas un design comme les autres. Sa superstructure est l’humanisme et il est important de le préserver et de le transmettre, particulièrement en ce moment, celui de la fusion entre la numérisation et la recherche effrénée de profit par le capital financier. On pourra me reprocher ici d’être un imposteur. Je crains de le savoir déjà : le « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien » de Socrate fait d’une certaine manière de l’imposture la qualité première et fondatrice de la philosophie. Et j’ai appris une autre chose, c’est que le doute ne s’automatise pas. Pas encore.

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Dans Charlie il y a(vait) hebdo

Dessin (et mélancolie) d'Olivier Taffin

Dessin (et mélancolie) d’Olivier Taffin

Stupéfait par l’assassinat de la conférence de rédaction de Charlie Hebdo rue Nicolas Appert, et puis submergé par l’émotion, la colère, des souvenirs, je n’en étais même pas encore à chercher des mots, quand j’ai reçu ce texte d’une amie. Elle y écrit clairement et justement les choses. Les émotions du moment, avec un pas de côté, et je lui ai proposé de partager son texte ici. Je m’associe simplement à la parole à Marie-Claire Pompéani, écrivez-un mot ici si vous le voulez, je lui transmettrai.

 

« Tout le monde prend la mesure de l’horreur : 12 tués en plein Paris, mais tout le monde ne prend pas la mesure de l’horreur, de ce qui a été véritablement massacré, tiré à bout portant en plein coeur de midi.

Charlie n’était pas un journal satirique, de caricatures faciles avec des rires préenregistrés (ça, c’est la télé qui s’en charge). C’était un journal engagé, d’investigation, d’enquêtes, vivant sans publicité. Un journal, des journalistes sérieux, d’une probité, d’une honnêteté exemplaires, d’une culture rare, d’un engagement sans faille, insolent, intègre : libre, érudit et révolté, montrant le monde tel qu’il est, levant tous les coins de rideau et de tapis pour nous montrer les déchets toxiques qu’on y cache et qu’on nous tait : politiques, économiques, de santé, écologiques, de société et people même, sans raccourcis, sans facilités, sans simplifier.

Consacrant leur vie à nous donner un peu de lumière, à nous rendre un peu moins imbéciles et béats et à nous engager peut-être, à tout le moins prendre un peu de recul et d’esprit critique.

Reprendre un peu pied, être à nouveau un peu acteur de sa vie, réfléchir, comprendre. Ils nous aidaient à nous sentir vivants. On ne leur a pas (assez) dit.

Ils ne sont plus là. Ils sont irremplaçables.

« Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place » : est-ce encore possible ? Y en a t-il encore des amis qui vont sortir de l’ombre à leur place ? L’ombre s’est déjà bien déployée.

Ils résistaient.

Mais quelle attaque à la République, à la démocratie que leur mort !

Il n’y a en France que deux journaux d’investigations indépendants (sans pub), c’était déjà un drame !

Personne ne s’en est inquiété !

Ils n’imaginaient pas cela, leur mort ni dans ces conditions, nous non plus !

Et ils n’imaginaient pas non plus devenir les « martyrs » (une horreur pour eux) manipulés par une cause opposée à ce qu’ils avaient toujours défendu : la tolérance, la bienveillance des uns envers les autres, la haine désamorcée par l’humour, l’humanité partagée.

Ils me manquent déjà et Charb chaque semaine me pointant « t’as vu ça ? », j’avais vu sans voir ou sans oser voir. J’aurais du lui dire « merci » à chaque fois. Et j’ai peur, oui vraiment très peur, en plus de l’immense chagrin, de l’immense tristesse, de la perte douloureuse, aigüe de la personne qu’ils étaient, perte du soutien qu’ils constituaient (sans le savoir, mais en l’espérant, j’espère), perte de la démocratie qu’ils instituaient, de la République qu’ils défendaient.

J’ai peur que leur mort soit instrumentalisée, j’ai peur que quelque chose dégénère à leur corps défendant, j’ai peur que rien ne tienne plus, que quelque chose bascule : tyrannie sécuritaire, racisme exacerbé, violence aveugle.

Ils dénonçaient tout cela. Ils ne sauraient en être le prétexte !!!

Il ne le faut pas.

Comment faire ?

Que dire ?

Je ne sais pas.

Je pleure. Je les regrette, eux, auraient su quoi dire, de leur propre mort, s’ils avaient pu l’imaginer. »

Marie-Claire Pompéani, le 7 janvier 2015.

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Euh, excuse-moi, mais tu fuis des poches…

Avant, je faisais un peu partie de ceux qui râlent dans toutes les conférences que le wifi est mauvais ou nul, que ça capte pas dans l’amphi, tout ça. Et puis j’ai réalisé que les choses n’étaient pas si évidentes…

La pyramide de la hiérachie des besoins de Maslow, fameusement détournée et mise à jour. Pour en savoir plus http://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramide_des_besoins

La pyramide de la hiérarchie des besoins de Maslow, fameusement détournée et mise à jour. Pour en savoir plus.

 

Depuis une dizaine d’années, à Lurs, pendant les Rencontres, nous ouvrons le Wifi à tous. Au début, vous savez quoi ? C’était audacieux, innovant, tout ça quôa. Déjà, on me signala que j’étais le premier à appeler France Télécom pour ouvrir une ligne ADSL sur le village. Et ce n’était pas si facile : Wanadoo, ainsi nommé à l’époque, n’avait pas prévu le coup du multi-utilisateurs, et du partage, ainsi quiconque se baladait sur le web pouvait relever NOS mails sur leur site :-) La hotline complètement incompétente soupçonnait le mac et me demandait d’utiliser Windows pour naviguer sur internet. Tout ça tout ça : « Je vous parle d’un temps… »

Alors ensuite, ça marchait fort bien. Quelques personnes s’installaient dans un coin à l’ombre sur la terrasse, au frais dans un escalier, ouvraient leur ordinateur portable de temps en temps et téléchargeaient leur mail avec un sourire plein de reconnaissance pour notre générosité. Voilà comment c’était cool.

Mais depuis quelques années, le réseau est devenu très mauvais. Impossible de se connecter, mauvaise réception, la plupart du temps et des lenteurs importantes. Alors on a acheté des répéteurs pour améliorer ça. En vain. J’ai pensé que le problème était technique, et puis j’ai réalisé que pas seulement…

J’ai compris cet été, en regardant le public, et mes poches, que nous saturons le wifi dès que nous arrivons. Ce n’est pas nous qui utilisons le wifi, ce sont nos devices. Car pour nous, je veux dire nous les utilisateurs, plus de bande passante disponible. Les appareils conversent tous seuls sur le réseau et le saturent. Ils le font silencieusement. Dans le champ du wifi, nous émettons des données toute la journée. Nos poches quoi.

Je regarde la salle. Il y a ceux qui prennent des photos avec leur téléphone, plusieurs dizaine par jour. « Mon Flux de photos » se charge de les envoyer dans le cloud en douce (on en a assez parlé ce mois-ci avec l’affaire des nus volés). Ce sont donc des dizaines de mega-octets, des centaines souvent, par utilisateur, à uploader. Multiplions par une trentaine, vu la fréquentation c’est un minimum, cela nous fait quelques gigas, dizaine de gigaoctets à expédier. Et vous le savez, l’ADSL n’aime pas l’upload, comme son nom l’indique, le débit en est asymétrique et le trafic ascendant bloque quasiment le descendant.

Ajoutez les tablettes, et ordis, qui dès que vous les ouvrez télédéchargent ces images, et hop rebelotte dans l’autre sens. Mais ce n’est pas tout, il y a aussi les Dropbox, Drive et autres disques virtuels qui se synchronisent, et les Evernote qui rafraîchissent leur cache et des dizaines d’autres connexions silencieuses (Réseaux sociaux, géolocalisation par wifi, etc.) et vous avez un réseau qui explose avant même que quiconque ait appuyé sur la moindre touche.

Cela nous montre à quel point nous avons commencé à émettre des données, enfin nos poches, que nous y pensions ou non, que nous le sachions ou pas. Car ça montre aussi que ce n’est déjà plus nous qui utilisons le réseau (il n’est plus disponible pour nous quand nous en avons besoin) ce qui va s’accentuer avec l’internet des choses, les objets connectés et tout ça. Cela pose un problème de pédagogie, aussi car certains l’ignorent purement et simplement, et disons d’étiquette, pour ceux qui l’ignorent volontairement et sacrifient les ressources communes à leur confort ou leurs habitudes.

Tout cela donne l’impression qu’on vit à l’américaine (et c’est normal quand le numérique est élaboré en californie :-) Grosses voitures qui consomment beaucoup, lumières allumées partout, etc. On aurait peut-être besoin d’un peu d’écologie numérique. Juste pour apprendre à mieux préserver et partager les ressources communes ? L’année prochaine, en tout cas on proposera sans doute une petite affiche de sensibilisation sympathique à ce problème, technique mais pas que.

PS : Eric Muller (efele.net) avait cet été gentiment apporté une bibliothèque numérique accessible par un réseau indépendant et motorisée par un RaspberryPi. Je pense que le journal des requêtes de connexion de son mini serveur doit être édifiant à cet égard :-)

PPS : à l’occasion d’un test de IOS8, j’ai constaté que l’utilisateur n’a même plus la main sur son flux de photos, et qu’il est impossible d’en retirer des images.

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Le lieu propice

« Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors ; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années. »

Marcel Proust, Du Côté de chez Swann, dernière phrase.

Macule du numéro 2 de la revue Après Avant, live chez Moutot, par Julien Gineste.

Macule du n°2 de la revue Après\Avant, chez Moutot par Julien Gineste.

Il y en a qui enseignent la position à adopter pour bien écrire. Une bonne assise, les bras posés, le dos droit… Moi, j’ai dû apprendre à écrire autrement, à me tordre, à me courber dans un coin, et il me fallait commencer par chercher autre chose. Le lieu propice.

Lorsque j’étais écolier, mes devoirs ne se faisaient pas. J’avais pourtant un joli petit bureau, une chambre calme et de la lumière. Mais non, c’était difficile et long et très pénible de résoudre ce satané problème assis là. Dès le départ j’avais pourtant protesté en classe de cours préparatoire lorsque la maîtresse nous demanda de faire des devoirs à la maison. Je lui répondis que je trouvais suffisant de travailler la journée entière en classe et que non, personnellement, je ne voulais pas, merci. Cela me valut le premier « mot à mes parents ». Les parents, ça n’allait pas fort entre eux.

Et ces longues séances à attendre assis devant mon pupitre que les devoirs se fassent… rien ne se faisait à ma table. J’ai doucement décroché. D’abord cela ne se remarquait pas, j’étais doté d’un genre de capital, qui évidemment s’éroda. Jusqu’à l’échec en quelques années. Mais se produisit alors un déplacement. Une heure de transport le matin, une heure le soir. Je commençais à lire, dans le métro. La découverte de la littérature, tardive, mais extrêmement intensive. Et tout ce qui ne se faisait pas à mon bureau commença à se faire, autrement et ailleurs.

En rentrant la nuit d’hiver tombée, m’assoupissant à moitié dans les classeurs étalés sur mon lit. Ou bien levé tôt, écrivant une dissertation dans la cuisine froide, la maison endormie, pendant que le café coule. Ou assis par terre sur le bitume chaud, faisant les maths juste avant le cours. Apprenant les déclinaisons allemandes assis en haut des marches de l’escalier B, la poussière dansant dans un rayon de soleil. Puis couché dans l’herbe du parc proche, « révisant » l’histoire en caressant des cheveux frisés qui n’étaient pas les miens, ou encore finissant un exposé en tailleur dans les volutes d’herbe et de tabac. Chaque activité s’inscrivait ainsi dans un lieu, une position. Une mention spéciale pour les salles de lecture des bibliothèques municipales où je pouvais me couler des heures durant dans l’atmosphère studieuse si particulière, entouré des usuels, des périodiques, du catalogue, et surtout des autres lecteurs de tout âge. Je les aimais. Je raffinai progressivement la technique, trouvais pour chaque activité le poste et l’orientation qui lui convenait le mieux. La lumière, l’air, la place, l’assise, la compagnie, m’aidaient. Je progressais incroyablement et remontais. Je pus ainsi finir le secondaire et réussir la fac. La machine à écrire puis le petit Macintosh s’immiscèrent à grand frais dans mes études supérieures, avec une tendance à me sédentariser : la difficulté revenait. Mais l’informatique mobile arrivant me convint comme un gant. Me voici à écrire ceci assis en tailleur dans l’entrée.

Car aujourd’hui encore, créer, dessiner, comptabiliser, rédiger un courrier, ou écrire un texte, ne peuvent se faire qu’en un lieu qui le rende facile, ou même carrément faisable, le temps contraint. Ce n’est pas que je dispose d’un palais aux nombreux salons dédiés à chaque art, ni d’une ribambelle d’ordinateurs. Bien au contraire : j’ai peu de mètres carrés et ne suis équipé que d’un portable, depuis des années, avec certes plusieurs écrans additionnels sur lesquels il vient de brancher comme un papillon. C’est simplement le constat qu’ici les choses sont faisables et là elles sont bien plus difficiles. Je peux graphiquer ou typographier sur un grand écran de 30 pouces, mais pour écrire, je dois utiliser plus petit, si possible sur mes genoux, le dos voûté, comme enroulé autour de mon texte. Le grand plan orthogonal, c’est pour le graphiste, l’espace courbe du coquillage, c’est pour le plumitif. Ça m’a sauvé quand j’étais rédacteur en chef d’un magazine devant pondre plusieurs milliers de signes par jour. Le rideau, ouvert ou fermé joue aussi. L’encombrement de la table. L’air qui entre par la fenêtre. Tout se décline, tout participe de l’activité. Quelle heure est-il ? Et autour, qui parle, qui bouge ? Tout cela me semble maintenant si banal et si impératif à la fois… Peut-être comme le sourcier ou l’adepte du Feng shui après tout, mais sans aucune mystique, j’ai constaté que le lieu propice est vital. Je ne fais que m’y loger le temps d’un travail, celui d’écrire.

Ce petit texte a été écrit pour la revue Après\avant, en guise de préparation aux Rencontres de lure 2014 — Chemins de faire, activer la page blanche du 25 au 30 août 2014. Pour en savoir plus : http://delure.org et pour commander la revue sur le site du diffuseur R-diffusion. Photo de macule par Julien Gineste.

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Pages publiques

La couverture de l'ouvrage pages publiques

La couverture de l’ouvrage pages publiques

Lorsque nous avons commencé l’année, avec les étudiant-e-s du Master 2 Édition et mémoire des textes de l’université de Caen Basse-Normandie, nous avons imaginé, chose très originale, réaliser un ouvrage. Le groupe était très motivé, ressentant le manque de pratique. La salle d’informatique était neuve, les licences de logiciels en place, on pouvait y aller. La seule chose, c’est que je souhaitais que ce projet trouve un débouché réel, un peu comme une assiette préparée, fut-ce en école de cuisine, doit finir sur une table correctement dressée. Nous allions donc essayer de réaliser un ouvrage de A comme idée originale à Z comme librairie. Je souhaitais également que le étudiants fassent un travail d’édition, et non pas d’auteur. Éditer, depuis l’avènement de l’imprimerie, et donc de produire des multiples à partir de copies manuscrites, c’est choisir, établir, comparer, critiquer, traduire, corriger. Les tâches qui font l’humanisme.

Et nous avons trouvé facilement de nombreux matériaux, dans le domaine public évidemment. Textes, poèmes, lettres, illustrations : un plaisir immense de pouvoir travailler avec de grandes œuvres. Pourtant, ces œuvres du domaine public manquent toujours un brin d’actualité (bon, notre culture commémorative en met certes un ou deux sur la table, chaque année, au gré d’un anniversaire, mais elles ont néanmoins toujours leurs 70 ans d’âge minimum). Un nouveau livre doit avoir un sens actuel. J’avais une petite idée derrière la tête. Le domaine public c’est un peu la prose de l’édition : tout le monde s’en sert sans le savoir. Ou bien sans trop vouloir le dire. Et puis ce n’est finalement pas un sujet. Mais si justement il accédait à la dignité de sujet. En France, on ne trouve pas d’ouvrage sur le domaine public. Eh bien c’était parfait, voilà la raison d’être recherchée.

On ne va pas faire les innocents : le fait que C&F éditions soit engagée dans les biens communs de la connaissance, que mon associé Hervé Le Crosnier passait ses soirées à coder le site de l’initiative Villes en biens communs, ou que les initiatives du collectif SavoirsCom1 m’intéressaient n’est pas pour rien dans ma proposition de constituer un dossier au sein de l’ouvrage, donnant la parole à ceux qui s’intéressent au domaine public. Fallait-il pour autant constituer un dossier équilibré (les « pour » et les « contre ») ? Ce n’était pas exclu, mais pas prioritaire. Il fallait d’abord s’assurer que notre petite équipe éditoriale débutante irait jusqu’au bout, et donc estimer sa « vélocité » avant de définir un périmètre plus précis en conséquence. Je n’entrerai pas dans le détail ici, c’est un semestre qu’il faudrait raconter. Au final, je vous rassure, nous n’avons pas cherché l’objectivité, mais donné la parole à ceux qui l’ont le moins ailleurs, n’étant ni société d’auteur, ni syndicat d’éditeurs : les défenseurs du domaine public.

Mais les étudiants ont participé à l’atelier d’« appropriation » du domaine public de SavoirsCom1 organisé par Silvère Mercier à la BPI à Paris, recherchant et validant avec le juriste Lionel Maurel les auteurs qui allaient entrer dans le domaine public pour le calendrier de l’avent du domaine public (vidéo ci dessous) puis rencontrer la plupart des contributeurs à leur livre lors de la journée sur le domaine public organisée fin octobre 2013 à l’assemblée nationale : ils ont pu poser des questions à la députée Isabelle Attard, pourfendeuse du copyfraud, cette pratique des musées et d’archives à revendiquer un droit sur des œuvres du domaine public.

Voilà la petite synthèse que propose la quatrième de couverture de l’ouvrage :

« Tomber dans le domaine public »… ça fait mal ? D’où vient cette conception négative et dévalorisante du domaine public ? Les artistes et les génies du passé ne valent-ils plus rien pour les lecteurs, auditeurs, spectateurs, comme pour les éditeurs et tous ceux qui vivent de la culture ? Ce n’est évidemment pas le cas. On pourrait donc définir le domaine public de façon moins négative. La période de propriété est une incitation à la production d’œuvres. Le domaine public représente l’intérêt général. Une cohabitation harmonieuse est possible, comme Jean Zay ou l’association Communia l’imaginent. Chaque année le domaine public s’agrandit, ce qui permet la redécouverte, la réédition et le partage des œuvres. Les outils numériques peuvent favoriser cette exploration de notre patrimoine commun, et la production de nouvelles œuvres s’en inspirant.

 Ce livre a été réalisé par les étudiants du Master 2 Édition et mémoire des textes de l’université de Caen Basse-Normandie. Il propose un dossier réunissant les explorateurs et défenseurs du domaine public, ainsi qu’un florilège d’œuvres et un calendrier de l’avent des auteurs qui sont entrés dans le domaine public le 1er janvier 2014. Avec : Isabelle Attard, Véronique Boukali, Communia, Patrick Frémeaux, André Gunthert, Alexis Kauffmann, Hervé Le Crosnier, Lionel Maurel, Eric Muller, Nicolas Taffin ; et des extraits d’œuvres de Guillaume Apollinaire, Camille Claudel, Maurice Denis, Henri Focillon, Alexandre Millerand, Léonard Misonne, Robert Musil, Beatrix Potter, Sergei Rachmaninov, Max Reinhardt, Oskar Schlemmer, Hans & Sophie Scholl, Victor Segalen, Vittorio Sella, Chaïm Soutine, Simone Weil…

Il y aurait beaucoup à dire sur ce petit livre incroyablement dense, illustré : outre les ateliers préparatoires, les entretiens, les étudiants on réalisé la création graphique, la sélection,la préparation des textes et images, la correction, la mise en page. Nous avons un peu pris le relais sur les dernières relectures, faute de temps, mais le contrat initial a été rempli et le livre était vraiment publiable. Chapeau aux étudiant-e-s qui ont réalisé un très beau travail et ont fait preuve de beaucoup d’implication. Les deux volets de Pages Publiques, dossier et florilège, permettent au final de regarder le domaine public avec, nous l’espérons, un regard aiguisé et curieux. Il rejoint donc le catalogue de C&F éditions (l’ouvrage a pu être édité au prix très raisonnable de 10 € grâce aux soutiens du Centre Régional des Lettres de Basse-Normandie et de l’université de Caen Basse-Normandie. Pages Publiques, 128 pages, ISBN 978-2-915825-36-7). Travailler sur le financement du projet faisait partie de l’enseignement délivré aux étudiants.

Si vous voulez télécharger et lire un spécimen (copieux) de l’ouvrage, par ici : http://cfeditions.com/pages-publiques. Quant à moi, je vous propose en bonus l’interview de Lionel Maurel et Silvère Mercier réalisée le 16 octobre à la BPI, en attendant le prochain projet étudiant du Master édition de Caen, j’ai encore quelques idées ;-)

Un entretien avec Lionel Maurel et Sylvère Mercier, du collectif SavoirsCom1 (http://savoirscom1.info), filmé à l’occasion d’un atelier « Appropriation du domaine public » à la BPI (Paris) le 16 octobre 2013, dans la préparation du Calendrier de l’avent du domaine public 2014 – en ligne ici : http://www.aventdudomainepublic.org

Õ

Typothérapie (5/5) : Gérard Blanchard

(Suite du feuilleton Typothérapie dont la première «séance» est ici…)

IV. GB

Dans ce triangle tendu entre les trois natures (le signe, le support, la forme, avec trois fonctions la communication, le pouvoir, le mouvement), des formes d’écriture réalisent plus parfaitement chaque pôle, mais toujours en opposition aux deux autres (numérique, calligraphie, gravure). « C’est probablement », me dis-je, « ce déséquilibre qui a fait que le triangle tourne sans cesse, fût-il gravé dans le marbre de l’autel. Mais il y a bien ce soleil, ce GB au centre, qui semble éclairer les trois ».

Le triangle de l'écriture

Le triangle de l’écriture

Une forme d’écriture réalise ses trois natures ensemble dans un équilibre parfait, à égale distance de ces trois pôles : la typographie, mécanisation de l’écriture en vue de sa reproduction et sa diffusion imprimée.

La typographie réalise l’alphabet, très scrupuleusement, puisqu’elle en grave et moule les lettres, les range en casse où on pourra les saisir pour composer le texte. Les caractères mobiles en plomb manifestent la nature alphabétique de notre écriture. La casse typographique (on note au passage qu’elle apporte la nuance et la précision en multipliant dès le départ les signes bien au-delà de 26 lettres) devient l’alphabet-monde : on peut à partir d’elle composer toute la littérature, toute la science, toute la poésie passée, présente et future. Même rêvée. Elle apporte aussi le souci de l’arrangement, de la composition correcte et le respect de la diversité des langues. La typographie survit à l’évolution binaire de l’écriture numérique. Elle se « dématérialise », étend sa casse à l’Unicode et offre l’interface du clavier électrifié au scripteur.

La typographie réalise simultanément la forme calligraphique, où elle s’enracine en la stabilisant. Au niveau microtypographique, elle reprend au trait de plume tout ce qu’il peut apporter à la lecture, la liaison, l’intelligence du regard humain pour les mettre au service de la signification. Mais elle l’accompagne aussi dans son œuvre de connotation : ce petit jeu avec l’imaginaire qui fait que chaque forme conserve une force évocatrice. La variété typographique qui en est le reflet s’étend et s’accélère au fil de ses évolutions technologiques et la micro-informatique catalyse cette diversité en la démocratisant. L’histoire typographique constitue des familles au fil du temps, et puis les hybride au fil de ses mutations. Au niveau macrotypographique, elle s’installe dans la page avec liberté et précision et permet toutes les variations en calligrammes expressifs aussi diversifiés que la population productrice de documents structurés.

La typographie réalise enfin la gravure, dont elle reprend à la fois la précision et l’inscription dans le support, mais avec nuance, à l’échelle (la gravure typographique se joue à l’infinitésimal, en orfèvre) et avec légèreté : l’inscription dans le papier par pression suffit, puis par simple trace lumineuse, puis par trace électrostatique, et enfin sous forme d’image latente projetée sur la rétine. Ce faisant, la gravure devient photogravure, puis manipulation abstraite de vecteurs et de courbes, elle s’affranchit de la contrainte du support qui dictait la forme, la rapprochant à volonté du geste scripteur. Et de la mémoire du support, elle développe une dialectique entre la forme et la contreforme, abstraction formelle du support d’inscription. La durée devient au passage un symbole. La typographie affranchit l’écriture en permettant sa diffusion et sa publicité à l’infini. Elle lui donne une ubiquité qui permet sa conservation à travers les destructions et va jusqu’à rendre progressivement obsolète la notion d’original. La multiplicité donne également à l’écrit une intimité et permet de le transporter avec soi, en livre, en tablette. Certes toujours sous contrôle… Car ce n’est pas une rupture mais une synthèse.

Au final, la typographie accomplit une écriture qui s’équilibre entre l’efficacité de signification, l’inscription dans le support, la forme du mouvement. Elle tempère également cette polarité qu’elle accomplit : en réintroduisant le dessin au sein de la signification, en stabilisant la calligraphie, en dématérialisant la gravure. La mise en abyme de l’écriture est déclinable à l’infini dans tous ces aspects qu’elle porte depuis plus de 500 ans, au centre exact du monde de l’écriture. Typographie sans discipline mais éclairée par toutes… La typographie n’est pas immobile. Elle accompagne l’homme qui grandit et se transforme avec lui. Chaque évolution technologique, chaque besoin nouveau la renouvelle à son tour. La typographie dure et est en passe de devenir la dernière forme de l’écriture, certaines méthodes pédagogiques commençant même à abandonner l’apprentissage de l’écriture manuscrite (encore un excès qu’elle aura à surmonter, qu’elle saura surmonter du fait de sa nature multiple et équilibrée précisément).

En relisant ces notes vite prises au réveil, je repense au « G » et au « B » au centre de tout. Je me souviens de cette phrase si bien illustrée ici : « Il est temps de ne plus considérer la typographie pour son utilité, ni pour ses beautés ; mais en tant que discipline de l’esprit, c’est-à-dire pour son universalité ». Mais elle est de Maximilien Vox. Or, ce ne sont pas un « M ». et un « V » qui sont gravés, mais bien un « G » et un « B ». Eurêka ! Les initiales que je lis au centre même du soleil, lui-même centre du triangle des écritures qu’il éclaire à l’infini : GB. C’est évident : GutenBerg bien sûr !

A

Typothérapie (4/5) : en pleine forme

(Suite du feuilleton Typothérapie dont la première «séance» est ici…)

III. io

Et nous y arrivons : l’écriture-forme est bien consciente qu’avant de se transmettre, un message s’organise, s’articule en éléments pour la vue. Beaucoup d’écritures sont encore présentes dans le monde, avec des morphologies immédiatement reconnaissables, y compris pour leurs non-lecteurs. Elles présentent des attributs de style singuliers qui permettent de les identifier. Certaines sont connues pour leur ancrage dans le monde des objets, comme les écritures hiéroglyphiques dont on se plaît même à dire qu’elles auraient eu la vertu de faire advenir l’objet qu’elles dessinent. D’autres, un peu plus éloignées, sont appelées idéographiques, enfin les lettres alphabétiques sont dites abstraites et conventionnelles, en ce qui concerne leur forme . En réalité, tout signe est bien aussi une image, y compris la lettre alphabétique, que nous avons simplement appris à ne pas regarder, ou dont nous avons oublié l’enracinement figuratif, ou même les bâtons noirs du code à barres. Cette image requiert toujours un contraste à deux valeurs au moins : une encre et un fond, un creux et un plein, une forme et une contre-forme.

L’image-signe s’est construite par sédimentation sur un usage, un support et une vitesse d’exécution : elle utilise l’espace au mieux pour, dans un encombrement réduit, présenter une forme plus ou moins facile à distinguer. L’écriture tient compte de l’espace et du temps : une note prise à la vitesse de la parole sur un petit carnet court au long de signes enlevés, très simplifiés (notes tironiennes, sténographie). Une parole fixée dans la roche pour l’éternité prendra à l’opposé des jours ou des semaines d’exécution soignée. L’espace et le temps composés ensemble donnent le mouvement qui est l’essence de cette écriture. C’est dans le geste que s’articule l’esprit qu’on pose sur la matière.

Dans tous les cas, la forme prend conscience de son pouvoir de signe. Descendante de Lascaux, l’image-signe n’est pas un dessin comme les autres. Elle est la forme magique, celle qui transporte du regard à l’esprit. Rien n’y est dû au hasard. Scribe, notaire, copiste, à force de jouer toute la journée de la plume ou du calame, le dessinateur de cette forme sait aussi sa valeur pictographique. Il en joue, la dispose, l’arrange, la tend ou l’amollit, pour servir ou pour nuancer le sens du texte. La pratique de l’écriture en fait un maître dans l’art de souffler le chaud et le froid sur le sens au moyen de la forme. D’ailleurs les firmes, sociétés, institutions se bousculent devant son officine pour qu’il leur dessine un signe, pour qu’avec ce logo, elles se dotent d’un ticket d’entrée dans le monde des signes, le seul qui vaille, ou dans l’Histoire, puisque c’est l’écriture qui fait l’Histoire.

L’écriture qui se dessine dans ce coin porte un nom : la calligraphie, ou belle écriture, pratique scripturale en soi et souvent pour soi. En Chine, avec une nuance notable, la calligraphie désigne à la fois la littérature (poésie), l’écriture (des lettres du texte) et le dessin. Les frontières y sont floues. En Perse, c’est la mystique du souffle divin qui advient dans le signe ainsi tracé. En Occident, la calligraphie exprime une virtuosité toute mozartienne. Paillasson s’envole dans les pleins et déliés et nous entraîne dans ses boucles infinies11. « Trop de notes ». La danse frénétique qui se joue à ce sommet du triangle oublie dans son ivresse de se poser sur son support, elle néglige la signification dans son amour solipsiste de la forme.

Ici le i et le o ne sont pas des chiffres ni des lettres évidemment : ce sont un calame et un encrier où le tremper. Le bâton, sa goutte et le réceptacle, masculin et féminin reliés par une ligature.

à suivre…

J

Typothérapie (3/5) : peine capitale

(Suite du feuilleton Typothérapie dont la première «séance» est ici…)

II. IO

L’inscription est le deuxième éclairage porté sur l’écriture. C’est l’enregistrement de la parole dans un support, dans une matière. L’onde sonore est presque aussi volatile que l’onde électromagnétique qui forme la pensée au fil des synapses. Elle peut trouver un réceptacle dans un auditoire, mais elle ne s’inscrit ainsi en rien. Ce qui peut durer, c’est le souvenir de la parole entendue. Onde prolongeant une onde, changement de fréquence supporté par la vie de l’auditeur. Qu’il meure et le silence est revenu. L’inscription, elle, porte le souvenir de la parole dans les endroits déserts et silencieux. Ceci pour un certain temps qui dépend de la nature du support d’inscription et des conditions de sa conservation. C’est le pouvoir de la parole sur le monde.

L’écrit premier est d’ailleurs la loi qui s’écrit dans la pierre, la matière la plus dure ne lui résiste pas. Elle pourra ainsi s’imposer à tous, y compris à ceux qui sont hors de portée de voix. Les commandements. Double violence : violence exercée par la parole sur la matière qu’elle marque, et contrainte exercée sur tous en s’écrivant dans la roche. L’écriture de la matière est la marque d’un pouvoir puissant sur les choses et les hommes. La pierre l’accompagne : mettez un homme entre quatre pierres, le voilà en prison. Plus le support est dur et lourd, plus il serait universel. Il inscrirait la domination de la pensée et de la parole en creux dans la blessure des choses. L’écrit se fait ici vertical.

L’archétype de cette écriture est la lettre capitale de la gravure lapidaire. Les mots officiels gravés au fronton du monument, érigés bien haut au-dessus du peuple, afin qu’il ne puisse entamer le message de ses graffitis et de l’usure de son activité. Jusqu’à ce que « ceci tue cela ». Car cette écriture semble craindre la vie, son désordre, ses mouvements, sa fragilité. La colonne Trajane au centre de l’empire en fournit le canon, loin des confins de la barbarie. La lettre gravée dans la pierre témoigne à la fois d’un pouvoir sur les choses et d’une conception de la durée comme immobile. Le temps qu’elle cherche à traverser sans se dégrader est une éternité figée et sans vie.

La dimension que l’écriture donne à la pensée : la légitimation, autant que la durée. Quand Platon fait planer l’ombre de l’oubli derrière l’écriture, il pointe l’absence d’autorité du produit écrit sans son auteur. Or c’est décisif pour l’écrit d’État. L’écrit d’État, enregistré officiellement au moyen d’un sceau, conserve la notion d’autorité en se couchant sur le papier. Armé de l’écriture, on se bâtit un empire, on part en conquête. Surtout quand elle semble supérieure aux autres. Et c’est le cas de l’alphabet évoqué précédemment. L’empire, c’est la mise en livre du monde. Livre de compte. Il sera parcouru et inventorié scrupuleusement. Cette mise en registre est appelée enregistrement. Le registre a pour destin une étagère tempérée de l’archive. Une manière de se donner du temps. Ce registre n’est jamais tenu par n’importe qui. C’est toujours un représentant assermenté du pouvoir qui le tient. État civil, propriété, armée, prison, livres de comptes : l’écriture prend ici son sens dans l’enregistrement éminemment contraignant de quelques moments clés de la vie que sont la naissance, la conscription, le délit, la propriété foncière, la mort. Inscription et encadrement des personnes. Les sociétés, personnes morales, doivent également s’y soumettre avec les quelques écrits fondateurs et obligatoires à leur industrie. Des écrits qui ne sont pas destinés à être communiqués : n’y accèdent que ceux qui ont prêté serment, ponctuellement. Les premiers write-only documents.

L’écriture ne semble se banaliser et devenir profane, civile, littéraire ou poétique qu’incidemment. Comme dans un détournement. Chansons et contes, romans, mais aussi graffiti, pour ce qui est du vertical, surviennent dans le dos du pouvoir. Néanmoins, ce dernier s’efforce de la contrôler : privilèges, dépôt légal ou censure le rappellent. Dans ce sommet du triangle on craint à la fois la communication et le mouvement que représentent les deux autres.

Les signes I et O, capitales bien entendu : la longue droite et la grande courbe. Les deux éléments qui composent toute forme, les deux seuls que l’on puisse graver dans la pierre. La minuscule arrivera avec le papier, mais sous commandement du pouvoir royal…

à suivre…

Typothérapie (2/5) : un-zéro

(Suite du feuilleton Typothérapie dont la première «séance» est ici…)

Le triangle de l'écriture

Le triangle de l’écriture

I. 10

Dans le premier point de vue, celui de l’écriture-signe, c’est l’opération de communication qui est privilégiée. L’écriture est envisagée comme le système conventionnel de signes graphiques qu’elle est, qui permet de retranscrire la parole / transmettre des idées. Ce système arbitraire, plus ou moins élaboré, toujours fini (au moins à un moment de son histoire), est destiné essentiellement à la transmission d’éléments qui lui sont hétérogènes : facteur, passeur. On peut le conserver sous cette forme, ou le reproduire, en diffuser les reproductions sans perte de cette fonction. Afin qu’il ne se dégrade pas trop et remplisse son rôle signifiant, le message écrit doit néanmoins posséder des qualités : un détachement de leur propre nature de chose, une certaine simplicité qui le rende utilisable par plusieurs, une constance qui permette de le reconnaître à travers des variations minimes. L’écriture peut faire grandement varier le nombre, la forme et la qualité de ses signes, mais l’efficacité en la matière dicte que tout en eux devrait tendre à la désambiguïsation. Un signe ne doit simplement pas être confondu avec un autre, puisque c’est le signifiant dont ilest porteur qu’il convient de discriminer. La valeur d’un signe en fait une pièce théoriquement unique dans le puzzle signifiant. Cette vertu de lisibilité inspire une stabilisation des signes, voire une standardisation (stabilisation validée par un document contractuel), qui est comme un degré supplémentaire de civilisation apporté à la convention informelle originelle.

De ce point de vue, le moteur de notre écriture, l’alphabet (quel hasard !) constitue un arrangement particulièrement réussi. Une quantité très raisonnable de signes qui par leurs arrangements se combinent en mots et permettent d’exprimer un grand nombre d’idées. L’alphabet est une combinatoire économique qui remplit bien le contrat de la signification. L’atome fait signe, à moins que la théorie de l’atome ne vienne de lui ? Il a la qualité de présenter des formes géométriques : droites, courbes, en nombre minimal, sans distraction pour l’œil. À dire vrai, quelques années d’école très élémentaire permettent de se rendre aveugle à ses formes, et d’accéder directement à ce qu’il signifie. Ce qui compte, ici, c’est la séquence : la succession de signes doit permettre une accélération de la lecture. La communication-transmission se fait à une vitesse telle qu’elle passe sous le seuil de conscience.

Mais poussons cette conception de l’écriture jusqu’au bout. « L’alphabet » idéal dans ce coin du triangle, ce serait deux signes librement choisis pour deux valeurs : vrai ou faux, noir ou blanc, 0 ou 1. Deux valeurs absolument opposées, impossibles à confondre, radicalement simplifiées, absolument neutres, sans aucun parasitage de forme. Messagers complets, à la fois radicalement dévoués et totalement indifférents au contenu. Le langage parfait et absolu de la transmission la plus pure, le langage dernier. Cette écriture existe et est dite numérique. Son inconvénient principal est son relatif encombrement (il faut cinq positions binaires pour disposer de trente-deux valeurs, soit un alphabet très sommaire, donc un rapport de 5 pour 1). Cette écriture n’est, sans doute pour cette raison, jamais enregistrée sur un support traditionnel (papier, pierre) sauf pour des messages très courts destinés aux machines afin qu’elles enregistrent des objets du monde matériel : les étiquettes de codes à barres. Elle est plutôt enregistrée à échelle microscopique, sous forme magnétique. Le grand nombre de signes nécessaires, leur monotonie, leur encombrement total, l’intolérance à l’erreur ou à l’approximation, font qu’elle convient mieux aux machines qu’aux êtres humains.

Mais, de même que l’écriture alphabétique se percevait comme supérieure aux autres et tendait à légitimer différentes « alphabétisations » et colonisations, l’écriture binaire tend à phagocyter d’autres medias : image fixe et animée, son et toucher sont déjà massivement numérisés. Sur le terrain symbolique, il en est de même : tout signifie, et la signification s’étend à tout. L’écriture ici est complètement signe, elle est aussi très peu définie dans sa forme, et très peu profondément enregistrée : elle est aussi proche que possible de ce sommet du triangle et aussi loin que possible des deux autres. Je lis : « 1 » et « 0 ».

à suivre…

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