Des livres qui changent le monde

La Déclaration universelle des droits humains de 1948 a 70 ans. Cet anniversaire verra pourtant de nombreuses oppressions et abus, religieux, économiques, politiques ou sexuels, dans le monde entier. Et il faudra encore prendre le temps de la relire pour mesurer l’écart entre cette déclaration et la réalité, s’efforcer encore de réduire cet écart.

Paraissant cette rentrée, la production de notre master II d’édition à l’université de Caen de cette année pourra y participer : c’est un volume consacré aux droits humains. Révolution Paine est un beau bébé de 384 pages 13,5 × 20 cm, illustrées, coédité par Émém des textes et C&F éditions et disponible partout dès le premier septembre, un peu avant en précommande, au prix de 16 euros. Il est composé de deux grands textes de Thomas Paine, auteur étonnant et méconnu en France des Révolutions du XVIIIe siècle. Les Droits de l’homme livres I et II, avec une introduction remarquable, inédite dans notre langue, de Peter Linebaugh ainsi qu’un dossier constitué d’un essai Lecture de trois textes de Thomas Paine, d’une bibliographie, d’une biographie, de la déclaration des droits de la Femme d’Olympe de Gouges, et de la DUDH de 1948.

L’idéal d’égalité ne suffit pas : il faut la mettre en place

Au XVIIIe siècle un homme s’est mis au cœur de cette question, c’est Thomas Paine. Sa vie rocambolesque est déterminée par deux choses qui nous ont conduit à nous y intéresser : d’abord il écrivait pour la cause révolutionnaire, et pour tous, dans une langue accessible alors que la tradition était à son époque en Angleterre d’employer un code élitiste dans les livres. Ensuite, c’est je crois son étincelle singulière, il a laissé les imprimeurs contrefacteurs imprimer et diffuser massivement ses œuvres, renonçant du coup à vivre de leur vente. Les idées de Paine ont ainsi touché le territoire vierge de l’Amérique naissante, son petit essai Le Sens Commun, écrit dans une langue simple et directe, pour les colons, est né de la volonté d’éduquer, d’informer et de former des consciences éclairées de citoyens à partir de sujets (de Sa Majesté), et de s’émanciper de la couronne. La liberté avant l’égalité, mais comme condition, avec l’égalité comme but. Tous ses écrits ont continué avec cette forme simple, même lorsqu’il affrontait les moqueries des aristocrates.

Paine a parcouru le monde de gré ou de force (contraint à l’exil pour sauver sa peau), d’Angleterre en Amérique, puis en France, pour y accompagner (ou susciter) les révolutions. Révolutions qu’il définissait non comme un renversement ou une révolte, mais au contraire, comme une remise en ordre des choses, qui étaient à l’envers du fait de la monarchie, de la corruption et des abus qui l’accompagnaient. Cela a marché en Amérique, et en France, mais cela a échoué en Angleterre, patrie d’origine de celui qui se définissait comme un “citoyen du monde”.

Les textes de Paine sont inspirés, et ont connu un grand succès populaire, malgré la censure et la persécution. Il a eu tantôt de la chance, tantôt le courage de l’exil, mais a toujours échappé de justesse au destin fatal que lui vouait le pouvoir en place. Il faut lire sa biographie. Ce qui est intéressant, c’est qu’après avoir discuté et défendu les droits de l’homme contre ceux qui les critiquent (et notamment contre Burke), Paine se charge aussi de les mettre en pratique, il conçoit (et chiffre) la retraite, la sécurité sociale, et même le revenu d’existence pour sortir de la pauvreté.

« Quand pourra-t-on dire dans aucun pays du monde : mes pauvres sont heureux ; on ne trouve, chez eux, ni la misère, ni l’ignorance ; mes prisons sont vides, mes rues n’offrent aucun mendiant ; la vieillesse ne manque de rien, les taxes ne sont pas oppressives, le monde raisonnable est mon ami, parce que je veux son bonheur ; quand on pourra dire toutes ces choses, alors ce pays aura droit de se vanter de sa constitution et de son gouvernement »

Cet auteur, longtemps honni en Angleterre et vénéré en Amérique du nord, reste trop méconnu en France, hormis des historiens évidemment. Nous avons décidé de constituer un volume qui permettent de mieux connaître Thomas Paine et ses idées. Révolution Paine a ainsi été réalisé par mes étudiantes en Master II édition à L’université de Caen-Normandie en coordination avec Florence Morel. Le travail éditorial accompli sur cet ouvrage est considérable ; c’est bien celui du choix, de l’assemblage et de la préparation des textes : sélection, traduction, correction et annotation critique. Nous avons bénéficié de la bienveillance de Peter Linebaugh, d’Eric Muller de Efele.net et de Jean-Marc Simonet, des Classiques des sciences sociales de l’UQAC. Nous avons aussi choisi des compléments, illustrations, portraits ou caricatures qui circulaient à l’époque. Au final, c’est un bel ouvrage et je tire mon chapeau aux petit groupe d’étudiantes qui ont mené un chantier difficile et immense avec courage.

Changer le monde avec des livres

Le billet de blog (et sa liberté) se prête à la digression. Profitons-en un instant. Je trouve depuis longtemps intrigante l’idée que des textes modifient le cours des événements, ou plutôt j’ai étudié les modalités de cette articulation entre le monde des idées et celui des choses (chez Benjamin & Brecht). Cette influence est sans doute une réalité, et le livre imprimé, en matérialisant les idées par la reproduction mécanisée est central. Mais elle a aussi sa part d’illusion, un effet de perspective raccourcie, quand ces textes ne font qu’accompagner ce cours qui change, voire qui se révolutionne, émerger de lui, parfois certes un peu en amont, en sédimenter les volontés.

Le livre cristallise bien quelque chose de l’histoire, mais jusqu’où en est-il un acteur ? Parfois ces livres annoncent la sombre couleur des temps à venir (je pense à l’ignoble bouquin d’Hitler, et il y en a tant d’autres), parfois ils éclairent une nouvelle ère (la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, notre première constitution) mais peut-on mesurer le bien ou le mal que fait un texte ? Pas si évident. Même si les gourous les utilisent, qui blesse le plus, du gourou ou du livre de gourou ? En tout cas ce n’est pas une question anecdotique, puisque Le Livre avec capitales, est toujours un livre religieux. Bible ou Coran dont on ne peut pas dire qu’ils n’ont eu aucune influence sur la civilisation et donc l’histoire. Se pose toujours la question du bien et du mal que peut faire un livre. Ou plus simplement la foi qu’on lui prête.

Peut-être sa large diffusion contribue-t-elle à cet effet, quand leur lecture est rendue obligatoire par exemple (le petit livre de Mao), ou, comme dans le cas opposé de Paine, quand l’auteur décide de perdre le contrôle et de laisser les usages décider, favorisant la copie pour en faire un commun de la connaissance, au moment ou Kant ou Beaumarchais théorisent au contraire la paternité auctorale et son droit (de manière certes nuancée, mais c’est tout de même le moment de l’émergence de cette idée).

L’existence de la censure semble indiquer qu’il y a bel et bien influence ; si un livre est jugé constituer une menace, il fait l’objet d’une interdiction. Mais, même si on croit sur le moment à cette idée qui n’est pas dénuée de fondements, on se rend compte avec le temps que c’est toujours la censure elle-même qui constituait la menace, et que le juste combat était mené par ceux qui luttaient contre la censure (Paine bien-sûr, mais plus près de nous les éditeurs Maurice Girodias, ou Jean-Jacques Pauvert). Il y a tant d’histoires d’abus et de faux pas commis par la censure au nom de la protection de la société (quand ce ne sont pas des crimes de bûcher), qu’on peut penser que les textes peuvent et doivent circuler. Il y a pourtant toujours le débat sur Céline et ses bons et mauvais textes, le retour de Mein Kampf… La position contre la censure n’est jamais si simple à tenir, car la question sous-jacente n’est elle-même pas simple. Mais de toute manière les textes doivent être accessibles, ne serait-ce que pour être étudiés. Aucune raison de les faire disparaître.

Paine pose bien cette question en prenant fait et cause pour les peuples contre le pouvoir monarchique, à ses risques et périls ; et sa victoire est patente. La DUDH de 1948, 160 ans après lui, en a tiré les leçons, elle est plus concrète, plus complète que celle de 1789. Elle a tiré les enseignements de ces deux ouvrages que nous réunissons aujourd’hui. Peut-être pas encore assez.

Feuilletage

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De la typo avant toute chose

Le mini-site d’Émile Coquard et Louis Éveillard. http://delure.org/flux

Dans une semaine commenceront à Lurs, Alpes-de-Haute-Provence, les 66es Rencontres internationales de Lure (du 19 au 25 août 2018). Comme ces Rencontres sont vraiment, vraiment, un événement à ne pas manquer, je récapitule ici un peu tout se qui va se passer lors de cette semaine débridée de typographie, design graphique, édition, émotions et plaisirs visuels, et pas que, organisée par une équipe associative totalement indépendante et bénévole dans ce lieu magique de Lurs. Et pour moi ce sera la 20e édition, j’y étais venu pour la première fois en 1998.

À flux détendu — Jets d’encre, design liquide et flux numériques

Le plomb a fondu, l’espace de la page s’est liquéfié, on écrit comme on parle. Les yeux dans les écrans, on vit à flux tendu. Il n’y a ni pause, ni forme fixe, ni frontière. Dans les méandres ou les torrents d’informations, nous réapprenons à canaliser les données, l’énergie, l’émotion, sans les fixer. Les designers classent, organisent les circulations et balisent les trajets. Que restera-t-il de nous dans le cloud ? Sommes-nous vraiment mis à jour par nos outils graphiques ? Que faire de son temps quand on ne gagne pas d’argent ? Comment tirer parti de l’abondance typographique ? Notre corps est-il soluble dans le flux numérique ?

Dans le travail continu et les réseaux sociaux est-il possible de s’arrêter sur le rivage et d’observer la permanence du fleuve ? Se laisser porter par le courant, ou aller contre pour éprouver ses forces de résistance. À Lurs, cet été, surplombant la Durance, on se met à flux détendu du 19 au 25 août.

Le comité de programmation des Rencontres a travaillé sous la présidence d’Adeline Goyet (qui a confirmé depuis quelques années maintenant, sa conduite en douceur et le renouvellement pourtant continu de cet événement important, à l’héritage imposant) pour réunir femmes et hommes (car oui ces Rencontres sont toujours à parité depuis le milieu des années 2000, cela mérite d’être souligné) d’idées , de création et de rébellion autour de leurs expérience et de ces idées de flux de production, d’hyperconnexion, de flottement créatif, de variabilité et de trajectoire personnelle.

Cela donne un programme très riche sur une semaine, dont le détail illustré est ici, ou sur le très joli mini-site créé pour l’occasion par Émilie Coquard et Louis Éveillard.

Je ne résiste toutefois pas au plaisir de lister ici rapidement les intervenants de la semaine 2018 pour les amateurs du mode texte-seulement.

  • Marc Smith Un Feuilleton quotidien
  • Mathias Rabiot et Jérémie Fesson Graphéine, les dessous créatifs
  • Alexandre Bassi Du bouffon au Roi
  • Annie Berthier Oral écrit. Depuis Sumer, confluences et détours d’une relation à la vie jaillissante
  • Julie Blanc Paginer le flux
  • Jérémy Boy Data visualisation à l’ONU
  • Grégory Chatonsky L’hyperproduction culturelle de l’imagination artificielle
  • Jean-Renaud Dagon Le Cadratin – Atelier typographique, trente ans de passion
  • Constance Deroubaix Voyage sur l’effluve
  • Pierre Di Sciullo Donner de la voix
  • Emmanuel Fédon L’impact du numérique sur la navigation dans les espaces publics
  • Carolien Glazenburg — Why a graphic design collection is a museum ?
  • Samuel Goyet Du labil à l’écran : le texte numérique entre deux eaux
  • Anna-George Lopez Brut. Un média né du flux
  • Pierre Michaud La sypographie
  • Sébastien Morlighem Hommage à José Mendoza
  • Pia Pandelakis *Sang, larmes, sueur & co. : la matérialisation graphique de l’écoulement des corps *
  • Ian Party Fontes variables
  • Thomas Poblete Flux marins
  • Antoinette Rouvroy Homo juridicus est-il soluble dans les données ?
  • Alice Savoie Dora, Lucette, Fiona : le rôle des femmes dans les studios de dessin
  • Natalie Thiriez Journal le 1 : du yoga en origami
  • Fabienne Yvert Titre, un mot de 5 lettres
  • Mélina Zerbib Refaire et défaire Le Monde

Sans oublier les extras qui font toute la saveur de Lure, cette année :

  • Les parasols graphiques, petit marché graphique entre amis
  • Atelier pile hollandaise avec Philippe Moreau
  • Atelier papier marbré avec Garage L
  • Atelier filigrane avec Philippe Dabasse
  • Rand’eau avec Christophe Delahaye
  • Cérémonie du collier d’or
  • Pistou/piston Dîner et fanfare Brass Band fusion jazz funk en plein air !
  • Boule et Bal
  • Coup de blues final

Justin Grégoire et ses masques pour la représentation de “King Lure” (Caractère Noël 1963 via Graphéine).

Pour mieux comprendre l’étrange alchimie du lieu et de l’événement qui réunit des amoureux de la typographie depuis 66 ans, quel que soit leur âge, ou leur spécialité, je vous recommande la lecture de l’article de Mathias Rabiot sur le blog de Graphéine ainsi que le petit ouvrage collector Maximilien Vox, traits de caractères dont quelques exemplaires sont toujours disponibles. Depuis quelques années, les Rencontres sont largement ouvertes aux plus jeunes, aux étudiants et aux curieux qui, loin d’être des spécialistes, sont simplement réunis par leur intérêt pour la chose imprimée.

À suivre également, si vous ne pouvez pas vous y rendre, des flux en temps réel durant les Rencontres de Lure, avec les comptes @delurepointorg et le hashtag #lure2018. Il y a aussi un compte instagram m’a-t-on dit, mais je ne pratique pas du tout ce réseau-là :-) ou encore une page facebook.

Avis aux amateurs, photo Michel Balmont.

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Le petit livre bleu du designer à l’ère numérique

Dans le petit ouvrage Design et humanités numériques publié chez B42 fin 2017, Anthony Masure propose une vision du design, comme activité et comme projet, dans le champ des humanités numériques. Une vision, car il ne se contente ni de collecter des cas d’étude, ni de définir les termes, mais assemble en sept chapitres des idées personnelles, déjà abordées dans sa thèse (le design des programmes des façons de faire du numérique, que l’on peut par ailleurs trouver en ligne ici) pour mieux cerner et employer, voire pratiquer le design qui en a bien besoin, faisant l’objet de nombreuses approximations et nimbé qu’il se trouve du bullshit industriel et managérial ambiant.

Le projet critique d’Anthony Masure, loin comme il le dit lui-même du panorama, lui permet de proposer une définition personnelle et complète de chacun des termes de son titre. Design, humanité et numérique. Car la question du design numérique va évidemment au final faire bouger celle de l’humanité, et en particulier de la subjectivité.

L’ouvrage commence par une histoire de la discipline humanités numériques et les trois strates qui l’ont progressivement constituée : adoption de la technique au sein des humanités classiques d’abord, appropriation réelle et constitution du design en rhétorique, le stade critique, pourrait-on dire, et enfin, une potentielle déconstruction sociale, politique ou psychologique à la lumière du design numérique qu’Anthony Masure souhaite engager.

« Il est nécessaire d’articuler les préoccupations propres aux « vieilles humanités » (les notions d’ambiguïté, de variation, de subjectivité, etc.) à des modes de pensée propres au numérique (simulation, modularité, automatisation, variabilité, transcodage, etc.) afin d’activer les « possibles » laissés sous silence dans la cacophonie des « innovations » néomédiatiques. »

C’est la bonne nouvelle, contrairement aux messianismes techno-centriques, la critique permet une double contamination : d’un côté le numérique nourrit de nouveaux concepts et de nouveaux potentiels des humanités qui ont traversés les siècles de l’expérience éditoriale, de l’autre, ce sont évidemment des terrains de jeux formidables pour attaquer la pseudo-naïveté technophile et la violence inhérente au libéralisme qui y occupent encore le pouvoir.

C’est évidemment ma lecture et mon interprétation de ces quelques chapitres, sur lesquels je crois rejoindre l’auteur : le design est en effet encore une boîte noire animée d’une recette secrète de fonctionnalisme, d’art, de technique, de savoir-faire que les managers de l’ère numérique ont décidé de faire céder, sous prétexte de besoin de scientificité, de prédictibilité et de contrôle des comportements de ces utilisateurs qu’ils prétendent chérir. Les méthodes de management de projet, l’émergence de L’UX, le “design thinking”, sont autant de manières de tenter l’intrusion qui mettra le design sous contrôle. Il résiste encore, tout comme il résiste comme objet de pensée.

J’avais longuement travaillé sur les modèles, la théorie des systèmes, la cybernétique et leur impact sur les sciences humaines (dans les années 90), puis abandonné ce projet, et ça me fait plaisir de voir Anthony Masure souligner au passage ces aspects, ainsi que l’injonction à la créativité qui accompagne dans la réalité la précarisation et la prolétarisation des acteurs du design. Ce qui est bien dans cet ouvrage, c’est qu’il propose une alternative. Alors on peut la critiquer, la trouver incomplète, mais il a le mérite de proposer des pistes solides sur lesquelles construire.

La première est d’abandonner l’injonction au centrage du design sur l’utilisateur, qui est une illusion. La deuxième serait de renoncer au programme prévisionnel qu’elle induit, ainsi du coup qu’au contrôle de son comportement qu’elle véhicule. Il se base sur une longue analyse du travail mené chez Xerox dans les années 60 et 70 et met en avant les multiples poles qui sous-tendent le design, en alternative à la notion de centre. Si le design est un processus dialectique et même plus complexe encore, réticulaire, le réduire à un centre et à une méthode ne peut qu’être aliénant.

Après un retour sur la notion d’appareil, une alternative au dispositif, à la machine et au pré-programme, qu’il avait élaboré dans son travail de thèse, Anthony Masure démontre que le travail du programme peut l’éloigner de l’algorithme en l’ancrant dans le temps, dans le monde physique et dans le dialogue imprévisible avec l’utilisateur avec les paramètres de l’appareil. Au bout du compte, l’utilisateur, le sujet, peut bénéficier du jeu avec cet appareil, dès lors que celui-ci le permet. La balle est donc renvoyée par le critique au designer praticien en lui proposant des pistes dans cette direction. À lui (à nous) de jouer.

« Alors que les ordinateurs se sont historiquement inventés dans le prolongement de modèles cognitifs comportementaux, il nous faut œuvrer à en faire des « appareils », c’est à dire des machines ouvertes à de multiples formes de lecture, d’écriture, et d’expériences esthétiques. […] À rebours de l’injonction contemporaine à mettre du signifiant partout, faisons en sorte que nos « consciences appareillées » puissent dérouter les attendus productifs des environnements numériques. »

Ce petit livre bleu, écrit peut-être dans une langue encore un peu universitaire pour tous les designers (mais qui le sait, après-tout ? c’est peut-être une prévention injustifiée de ma part, et il s’adresse aussi aux “humanistes numériques”) est nourri d’arguments, d’exemples et de citations. Il constitue une mise en perspective utile et nécessaire au moment ou nous designons le plus tranquillement du monde, sous le contrôle des start-ups californiennes et de leurs investisseurs, ou dans la caricature de leur vocabulaire que nous avons forgé au niveau institutionnel et entrepreneurial de ce côté-ci de l’Atlantique, un réseau de plateformes, de systèmes de surveillance et de contrôle centralisés dans le cloud, d’intelligences artificielles ou de robots qui ont déjà pris, d’une certaine manière, le pouvoir sur l’humanité.

À noter : le livre propose quelques compléments en ligne autours d’études de cas de logiciels mais surtout en soulignant certaines fonctions (repérer, quantifier, représenter…) qui constituent des pistes intéressantes pour le travail du designer. À noter aussi, à partir du mois d’octobre 2018, le livre sera téléchargeable sous licence CC BY-NC-SA sur le site d’Anthony Masure. Un prochain titre à paraître de la collection sera Éditions off-line de Gilles Rouffineau, sur les CD-ROM d’auteur des années 1990.

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La typographie du livre français

La typographie du livre français

Avec quelques années de retard, puisque cet ouvrage a 10 ans… (mais c’est une qualité du livre de permettre ce temps long, et j’ai l’excuse de l’avoir découvert tardivement, l’an passé) je voulais laisser ici un compte rendu de lecture de l’ouvrage La typographie du Livre Français réalisé par un groupe d’enseignants et étudiants de la filière « Métiers du livre » de l’IUT Michel de Montaigne à Bordeaux, sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy et Christophe Kechroud-Gibassier, et publié aux Presses universitaires de Bordeaux en… 2008. Mieux vaut tard que jamais ?

Ce petit livre assez élégant et très dense constitue une excellente introduction à la typographie, son histoire et sa pratique contemporaine et présente une très bonne base de réflexion, le tout dans un esprit que les Rencontres de Lure ne démentiraient pas, teinté d’exigence, d’un brin de nostalgie, mais de beaucoup d’énergie créative aussi. Il permet notamment de recueillir la parole de Jean François Porchez, Massin, Gérard Berréby, Franck Jalleau et Philippe Millot — quasiment tous venus à Lure d’ailleurs. Il est divisé en deux parties, précédées par une introduction sur l’évolution graphique du livre et une histoire-musée-imaginaire de la typo.

« Du plomb au numérique, de la typographie classique à l’impression en offset, le livre français a plus évolué en un demi-siècle qu’il n’avait changé depuis Gutenberg. »

L’introduction parcourt au galop l’histoire de l’édition et de la typo et Christophe Kechroud-Gibassier propose son musée imaginaire, une brève histoire très intéressante qui se concentre sur la typographie de texte et ses acteurs-fondeurs, de l’ancien régime à la PAO, ce qui est utile quand la plupart les livres-albums de typographie représentent largement les styles internationaux et publicitaires au tournant du XXe siècle, exception faite du travail sur le livre de Faucheux et Massin, le plus souvent.

La première partie Rencontres professionnelles est formée d’entretiens menés par les étudiant·e·s avec des professionnels, et pas des moindres. On y rencontre : Jean François Porchez (La typographie c’est l’invisible), excellent dessinateur de caractères, qui affirme une fois encore la contribution que peut apporter la typographie originale à l’édition, contribution souvent mésestimée, car sous le seuil de perception de bien des professionnels du livre dotés d’une culture artistique plus que typographique et qui s’arrête trop souvent à la couverture (hormis pour le livre d’art). Le dessinateur de caractères aborde également la question économique, malheureusement déterminante, quand on voit que l’industrie du luxe investit bien plus dans cet outil que l’édition, dont c’est pourtant le cœur battant.

Massin (On détestait le code typo…) revient sur son parcours graphique, des clubs du livre des années 50 à la direction artistique chez Gallimard. Il relate ses débuts avec Pierre Faucheux au Club Français du Livre, et l’aventure Folio, avec la rupture Hachette-Gallimard, avec la tâche insensée de republier 520 titres en six mois. Il souligne le besoin d’évolution du dessin de caractère pour s’adapter aux techniques nouvelles d’impression, et redonner un peu de chair aux lettres pour compenser la perte du foulage du plomb dans le papier.

Gérard Berréby fondateur d’Allia (Si nous étions une douzaine de maisons en France à savoir faire des livres correctement…) raconte la double contrainte de l’éditeur qui cherche à produire des livres de grande qualité tout en réduisant au maximum ses coûts de fabrication et en s’insérant parfaitement dans le monde du commerce. Sans révéler ses secrets, il indique les pistes sur lesquelles il s’est engagé, le choix du Plantin, le papier ivoire pour la lisibilité, l’impression à l’étranger, les petits prix… Il revient notamment sur le succès phénoménal de Ben Schott (Les Miscellanées) et le risque que représente le best seller pour une petite maison.

Franck Jalleau, graveur et enseignant à Estienne (Les graveurs dignes de ce nom connaissaient les conséquences de l’impression d’un caractère…) décrit la pléiade d’amis et d’influences qui font de la typographie française un chaudron. Cercles, ANCT, beaucoup de noms de Lure, évidemment… Il souligne le goût de la minutie qui permet à la gravure d’être aujourd’hui en charge de compenser la perte de netteté et de noirceur induites par l’offset, les encres, la vitesse et le numérique. Lui, dont le travail à l’imprimerie nationale reste confidentiel, souligne aussi le manque d’imagination de l’édition pour se saisir des meilleures possibilités proposées par la typographie de qualité, noyée dans une avalanche numérique de caractères médiocres.

Philippe Millot (Le milieu est l’ennemi du bien), dessinateur de livres, comme il se définit lui-même, enseigne aux arts déco, et réalise parmi les plus beaux livres contemporains. Ce designer brillantissime relate son parcours, ses réflexions sur la création, les procédés, contraintes et choix (Matthew Carter) qui sont les siens. Il déplore le manque d’esprit qu’il ressent dans la création graphique contemporaine : il a besoin de se nourrir intellectuellement, d’établir une harmonie entre le livre, le travail, sa vie personnelle. Il insiste sur le besoin de formalisme en édition : Les idées ne suffisent pas.

Quelques contributions complètent l’ouvrage dans une seconde partie que je ne vais pas trop détailler, car si vous êtes arrivé·e à ce stade, je pense que vous avez compris qu’il est bien de se procurer l’ouvrage : les souvenirs techniques de Philippe Schuwer, passé par les PUF, Tchou, Hachette, Nathan et Larousse et créateur des cours d’édition à Paris 8, qui parle franchement de « déclin ». L’architecture graphique de la littérature contemporaine d’Olivier Bessard-Banquy. Le choix typographique de Marc Arabyan qui explore au microscope ce choix et se permet de critiquer la doxa des imprimeurs de ladite connotation en expliquant la notion de dénotation. Un article de Jérôme Faucheux sur l’approche de son père, Vers une typographie symbolique. L’avant -garde typographique au début du XXe siècle d’Olivier Deloignon, qui analyse les expérimentations (comme celle de Mallarmé avec Un coup de dés) et réactions.

En conclusion, on constate au fil de ces discussions et contributions qu’une exigence alliée à une conception forte de l’héritage et une conscience des contraintes techniques dessinent la typographie dite « française ». Une drôle d’alliance entre un classicisme assumé et une conception de la radicalité dans le détail infra-visible. Certainement aussi le sentiment de ne pas être assez soutenu et accompagnés par une industrie éditoriale relativement tiède et jugée assez médiocre, hormis quelques avant-gardes. C’est le paradoxe éternel de cette typographie, servante dévouée du texte, que les éditeurs et auteurs méprisent encore, chapeautés qu’ils sont désormais par les financiers. Il n’est pas trop tard pour lire ce livre qui a dix ans, même si on peut constater depuis le fleurissement de mille micro maisons d’éditions qui ont contribué à relever le niveau, en produisant des ouvrages exigeants sur la forme. Le modèle éditorial étant celui du vivier, espérons qu’elles contribueront, par imitation ou par rachat, à une meilleure harmonie entre le caractère et la page imprimée. À Moins que le web, longtemps parent pauvre au niveau typographique, ne double en qualité l’édition imprimée, en se dotant de la grille, des fontes et règles fines de gestion de la composition, ainsi que d’une armada de designers passionnés, comme il est en train de le faire…

À noter pour finir : cet ouvrage fait partie d’une collection Les cahiers du livre qui compte d’autres titres, comme : La fabrique du livre, Les mutations de la lecture, Le livre érotique, L’édition littéraire aujourd’hui : on peut en consulter les fiches et se les procurer sur le site du comptoir des presses d’universités.

Les sorciers qui font parler les vieux papiers

Avec un retard phénoménal et gastonien, je reprends ici le fil de quelques lectures, du moins les plus passionnantes de ces derniers mois… Aujourd’hui je voulais laisser une trace de ma lecture de deux livres de fouineurs remarquables. David Dufresne, New Moon, café de nuit Joyeux (Le Seuil) et David Grann, La note américaine (Globe).

Qu’y-a-il de commun entre un cabaret de la place Pigalle et une réserve indienne de l’Oklahoma ? On pourrait dire les Apaches, pour rigoler, mais sinon apparemment pas grand chose. À chaque bout de la planète, les deux recèlent des secrets, flamboyants ou sordides, qui semblent oubliés, mais sont en fait gravés dans la mémoire de quelques survivants et éparpillés façon puzzle dans les montagnes de vieux papiers comme des aiguilles dans une meule de foin. Il faut du courage pour envisager d’en relater l’histoire. Ce que font, avec une ténacité invraisemblable, deux auteurs, deux grands fouineurs, chacun avec des motivations différentes. Et une en commun, entre archéologie des faits oubliés et chamanisme, le désir de remonter le temps en construisant pour cela une machine de papier et d’écriture.

David Dufresne hante Pigalle à la recherche de ses souvenirs, de témoignages, de bouts de papier qu’il chine dans de vieux magazines, des cartes postales, quelques archives qui envahissent peu à peu son bureau et qu’il finit par habiter, comme un sorcier. Il reconstitue par petits fragments l’histoire et l’archéologie d’un Cabaret, qu’il a connu avant sa fermeture dans les années 80, et découvre ses différentes vies antérieures. Cette tentative d’épuisement d’un lieu, comme il l’appelle en hommage à Pérec, finit probablement par être celle de l’auteur. Il nous fait vivre, dans une machine à remonter le temps, les différentes époques traversées par ce cabaret au XXe siècle, sous différents noms, El Monico, Le Sphinx, le Bricktop’s, Le Narcisse puis le New Moon. En parcourant les lieux, la façade, l’escalier, le vestiaire, la salle, la scène, le bar, les coulisses, les toilettes, le studio… Du cabaret aux règlements de comptes, des strip-teases à la drogue, des Corses aux Punks, les néons se rallument, la rumeur reprend, la sueur se condense de nouveau.

Évidemment tout cela n’est pas si joyeux, au contraire éminemment mélancolique, et même si cela finit dans la frénésie d’un destroy punk, avant que l’argent, l’immobilier et les pelleteuses n’y remettent bon ordre, par un grand nettoyage à la parisienne. On découvre ou retrouve dans ces pages que l’essentiel n’est évidemment pas l’histoire en elle-même, mais ce qu’elle réveille : cette exigence et cette tolérance qui laissent de la place à tout ce qui est refoulé avec les souvenirs oubliés : les marges, en premier lieu.

L’entrée abandonnée du New Moon, par Davduf.

Une autre culture, de l’autre côté de l’Atlantique, mais finalement des proximités ; d’abord, la singularité d’un lieu. Après avoir massacré les amérindiens, les avoir concentrés dans des réserves de plus en plus exiguës, les colons blancs d’Amérique du nord ont fait la bourde de confier au peuple Osage survivant un territoire, pourtant minéral et perdu au fond de l’Oklahoma… qui recelait dans son sous-sol la plus grande réserve de pétrole des États-Unis. Malheureux Osages. On pourrait croire qu’ils auraient alors bénéficié des revenus de l’or noir pour améliorer leur condition, puisque les magnats du pétrole venaient en personne louer leurs terrains aux enchères. Mais ce fut plutôt le début de la fin pour eux. On apprend d’abord dans ce livre qui montre que les années 1920 c’était plus que jamais le Far-West, que la loi considérait les indiens comme des mineurs et leur interdisait de disposer de leurs biens, alors même que la presse les désignait auprès des petits blancs comme des privilégiés. Il leur fallait donc à chacun un tuteur… blanc. On apprend aussi que ces tuteurs étaient un ramassis de bourgeois ou de notables corrompus, sans aucun scrupule, qui exerçaient le tutorat en masse, en famille, concentraient les richesses au point de laisser leur pupille dans la misère, ou bien les épousaient pour certains, histoire d’hériter un jour où l’autre. Et puis ils ont visiblement trouvé le temps long avant l’héritage et ont commencé à assassiner “leurs” Osages. Meurtre, attentat, empoisonnement, une sinistre valse pour l’argent. La corruption empêchaient toute enquête, pire encore, le racisme démotivait toute volonté de justice, et si une enquête avançait un peu, témoins, avocats, et enquêteurs étaient vite liquidés. Des centaines de morts. David Grann ouvre les cartons, reconstitue l’histoire d’une famille, celle de Mollie Burkhart, dont le mari se révèle être un de ces assassins, de ses sœurs disparues et tuées, et de la sombre figure de William Hale, le vrai méchant de série, diamant noir dénué d’humanité.

Mollie, ses sœurs, sa mère.

Car il y a aussi, comme dans toute histoire américaine, le gentil, au nom prédestiné de Tom White, parachuté pour démêler cette affaire par Hoover qui était en train de monter le FBI, une agence fédérale pour intervenir dans ce genre de cas où la justice locale dysfonctionnait. Et il y arrivera, de justesse. Le gentil arrête le méchant et c’est fini. Fini ?

Le travail minutieux et impressionnant de l’auteur David Grann lui permet de faire parler les fragments de documents poussiéreux venus de cette “ville champignon” (les petits bourgs où s’amassaient les chercheurs d’or du temps de la ruée vers l’ouest) où évoluent tous ces personnages. Il lui permet également de démontrer à quel point l’affaire dépasse les résultats dont s’est contenté le FBI et mériterait une révision. Au final, deux coupables arrêtés sur des dizaines probables.

Ici aussi, des archives, quelques témoins vivants, puisque la transmission orale et la mémoire sont le fort des peuples amérindiens, une forme de ténacité, moins personnelle que celle de Dufresne, mais impressionnante permettent de construire une histoire des marges, à partir de quelques traces, avec un sérieux dont on ne peut pas douter. Les sorciers savent faire parler les vieux papiers.

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Sous le ciel étoilé

Cet été (comme presque tous les étés depuis 1952) il y a de la typo dans l’air, plus haut que l’air, d’ailleurs. Les Rencontres de Lure sont “Constellations”, consacrées aux “Attractions, liens et tensions graphiques”. L’équipe de programmation a voulu, dans une année politique où le travail est et sera au centre des débats, prendre un temps sur les configurations de travail créateur : indépendants, groupés, adobubérisés, comment les designers organisent leur production entre la solitude, le désir, des collectifs ou des réseaux immatériels…

Camille Flammarion, L’Atmosphère: Météorologie Populaire (Paris, 1888), pp. 163, Public Domain, wikimedia.

Cette exploration des configurations de la création se fait à la manière des Rencontres de Lure, c’est-à-dire en douceur, en poésie, en inspiration, et aussi en coups de gueule, ou alors en rien-à-voir, souvent en à-côté. C’est ce qu’on aime à Lure, cette capacité à prendre le temps (même au pas de charge parfois) de la pensée, de la divagation et de la discussion amicale. On découvrira donc des élucubrations sur le ciel et son organisation chaotique, des lettres et typographies, des outils informatiques, des images, des architectures… Il faut aller à Lure, cette manière de faire est unique, le lieu est époustouflant et l’atmosphère est tellement amicale et inspirée. Tout cela est organisé bénévolement, pour tous : graphistes, éditeurs-trices, enseignant-e-s, étudiant-e-s…

Je cite un peu : « Une constellation est un tracé primitif qui relie les étoiles pour nous guider et donner sens au monde. De même, dans l’abondance quasi infinie de l’information, le designer graphique repère les grands astres et trace discrètement les sentiers de l’intelligible. Typographes, graphistes, artistes, conçoivent-ils des mondes qui leur ressemblent, ou se fondent-ils dans des univers qui les dépassent ? Comme Matthew Carter l’a bien décrit : « un caractère typographique est une belle collection de lettres et non une collection de belles lettres ». Comment trouver l’écart juste, dans sa pratique personnelle, en liens avec ses pairs, ses commanditaires, ses publics.

Au gré des projets, des collaborations, les designers graphiques apprennent à travailler ensemble plutôt qu’en rivalité. Chemin faisant, ils tissent leurs toiles, imaginent leurs trames et ménagent peu à peu l’espace pour renouveler leurs désirs. Ce sont autant d’oscillations, de tensions invisibles et de trous noirs de l’évolution que nous vous proposons d’éclairer et de télescoper sous les étoiles de Lurs, Alpes-de-Haute-Provence, du 20 au 26 août 2017. »

Tous les détails sur la semaine sont sur le site des Rencontres de Lure.

Il existe aussi un joli site événementiel créé et offert par Louis Éveillard !

Le site Constellations créé par Louis Éveillard

Important : une réduction de 20% s’applique jusqu’au 14 juillet, après c’est fini. Inscriptions ici.

Envie d’un aperçu ? voilà un peu ce qu’on observera dans le ciel de Lure…

  • Adeline Goyet Ouverture de la semaine
  • Frank Adebiaye + Anna-George Lopez Dans les épisodes précédents
  • Marc Bernot Feuilleton
  • Elsa Arnaud + Aurélien Audouin Pornographisme
  • Marie-Astrid Bailly-Maître + Brigitte Suffert Avant la PAO
  • André Baldinger L’atlas Mnémosyne ou la mise en page des pensées d’Aby Warburg
  • Bruno Bernard Réflexions autour de l’Excoffon Book,
  • Brahim Mouidine + Maha Boucheikha L’alphabet tifinagh
  • Annick Bouleau Passage du cinéma, 4992
  • Matthew Carter Mon ciel en typographie
  • Sonia + Yoann Chiambretto + Thommerel Mon corps n’obéit plus
  • Nicole Chosson Charles Fourrier, attractions passionnées
  • Elsa De Smet Visualisation de l’aventure spatiale
  • Christophe Delahaye Soirée d’observation du ciel
  • Guillaume Duprat De la diversité des cieux
  • Boule et Bal
  • Catherine Geel Espaces de travail
  • Pierre Gosselin Soirée Averty, vous êtes prévenus.
  • Guillaume Guilpart [ATELIER] Typo truck
  • Chantal Jègues-Wolkiewiez Les peintures pariétales des constellations
  • Indra Kupferschmid Alphabettes
  • Pierre Carl Langlais La constellation wikipédia
  • Annie Le Brun Livre et constellation
  • Alexandre Lebrun L’intelligence artificielle de Facebook
  • Yves Leterme Otium Litteratum
  • Anthony Masure & Kévin Donnot et Elise Gay Revue Back office
  • Ramuntcho Matta À la croisée des pratiques
  • Jeanne Moynot Performance, l’intimité partagée
  • Tristan Guilpart & Guillaume Pernet Plateforme créative
  • Gérard Perrier Mémoire vive
  • Laurent Pizzotti Ma voie lactée de Lure
  • Olivier Reichenstein Paper and Screen
  • Marc Smith La galaxie des anciens modèles d’écriture, de la Renaissance aux Lumières
  • Projections
  • Marc Bernot [ATELIER] Machine à découpe laser
  • Pistou/piston Soupe et fanfare Brass Band fusion jazz funk en plein air !
  • Coup de bleu Apéritif sur la ligne de crête
  • Les Parasols graphiques Petit marché graphique entre amis
  • Coup de blues On fait le point et on se quitte

Mais encore une fois, allez voir Le site Constellations.

Constellations Attractions, liens et tensions graphiques 65e semaine de culture graphique, du 20 au 26 août à Lurs, Alpes-de-Haute-Provence http://delure.org/constellations

Le programme dans la lettre réservée aux adhérents : conception et réalisation de la grande Laure Dubuc avec le Bely de Roxane Gataud et la complicité de Galilée (Le messager des étoiles – Sidereus nuncius, 1610).

Le livrarium, premier muséum des gens du livre…

Cette année, nous nous sommes lancés avec les étudiant-te-s du Master 2 édition de Caen dans un projet un peu fou. Aller fouiller une bibliothèque numérique, et pas des moins originales, pour y retrouver des specimens dignes de constituer un muséum imaginaire des gens du livre. On y traverse successivement le pavillon des auteurs, le laboratoire des éditeurs, l’atelier des imprimeurs, le cabinet des lecteurs et la galerie des bibliophiles (et des bibliopathes) dans lesquels chaque profil s’illustre de manière inattendue.

Les textes pour la plupart du XIXe siècle, scientifiques et fictionnels, sérieux ou amusants, venus d’auteurs éclectiques, connus ou méconnus reflètent la diversité d’un fonds numérique singulier et précurseur : la bibliothèque électronique de Lisieux. Pour éclairer la lecture à l’ère du numérique, Le livrarium donne également la parole à Olivier Bogros, conservateur de la médiathèque André Malraux de Lisieux et initiateur de sa bibliothèque électronique, ainsi qu’à Hervé Le Crosnier, spécialiste des bibliothèques et de la culture numérique.

Pour les amateurs, un court tirage de cet objet rare (et bien réussi à mon goût) sera disponible en diffusion C&F éditions à partir du 30 juin (18 euros, 330 pages illustrées)… Et je vous donne ici un petit avant-propos et le sommaire intégral du livre.

Figures du livre dans la bibliothèque électronique de Lisieux

 

Avant-propos…

Si on a le « défaut » d’être curieux et qu’on a de surcroît connu le monde avant Internet, on peut se remémorer le sentiment de frustration qui harcelait alors les esprits fureteurs en permanence : telle définition qui n’est pas dans le dictionnaire de la maison, telle citation qu’on aimerait retrouver, telle information ultra-pointue qui manque cruellement.

Il y a bien l’encyclopédie, l’atlas, mais aucun ouvrage, même ramifié en volumes, ne peut remplacer une bibliothèque. Quand on s’intéresse à tout ou à n’importe quoi, il faut des livres, des livres, encore des livres ; non pas nécessairement les posséder, mais du moins y accéder, les consulter. Progressivement, on se constitue des rayonnages à la mesure de son univers mental et de ses moyens, son propre cabinet de lecture et de curiosités, mais avant cela, et même après, quand les questions demeurent sans réponse, on doit sortir fréquenter les salles de lecture.

Au coin de la rue, une honnête bibliothèque. Elle est ouverte, il y fait chaud, il y a de la lumière, de nombreux livres, des lecteurs concentrés. La bibliothécaire nous oriente, le catalogue nous renseigne, on ouvre le bon tiroir de fiches, on note une référence, puis, comme dans un entonnoir, orienté par les panonceaux, on suit la classification décimale : une salle, imposante, une allée, prometteuse, avec ses vastes rayonnages remplis de livres, une étagère, chargée. Mais sur l’étagère entre les serrelivres qui délimitent précisément le domaine de sa requête, on fait chou blanc : deux livres seulement. Le bouquin convoité est sorti, aucun parmi les restants ne contient l’information requise. Frustration. Il faudra chercher ailleurs. Où ? Dans une autre bibliothèque, peut-être dotée d’un plus grand entonnoir décimal. Demain. Un jour prochain. Mais mille autres questions auront surgi entre temps…

Les esprits les plus curieux parviennent ainsi aisément à épuiser les possibilités de la médiathèque de quartier, même copieuse. Non qu’ils y aient tout lu, mais ils ont l’art de poser les questions auxquelles elle ne peut répondre, le talent de toujours tomber entre deux livres. Il leur faut plus, surtout s’ils s’intéressent aux cultures populaires et techniques, qui requièrent souvent d’autres ressources, plus spécialisées ou moins livresques. Bref, au fil des frustrations sans doute, on en est arrivé à rêver de bibliothèques, à fantasmer des salles de lecture infinies et des réserves tentaculaires logeant Toute la mémoire du monde – pour reprendre le titre d’Alain Resnais. Et même à imaginer des bases de données omniscientes, comme l’Abou décrit par Umberto Eco dans son Pendule de Foucault (1988, avant les moteurs de recherche en ligne), qui a réponse à tout pour qui sait formuler ses requêtes sur son obscur terminal de consultation. Le rêve.

Aujourd’hui on a tout cela, jusque dans nos poches. On a beau dire que l’information n’est pas tout – et surtout pas de la connaissance – que les écrans savent surtout « abêtir » ou que le réseau est « confit de mensonges », il demeure qu’Internet donne accès à des ressources culturelles et livresques immenses, colossales, et que son « magasinier » Google sait assez bien les sonder pour qu’avec un peu de persévérance, on y trouve tout. Ou presque.

Même si on rêve un peu moins, du fait de cette banalisation, le lien intime perdure entre le livre, la bibliothèque, et l’imaginaire de la mémoire infinie qui irrigue la littérature ou le cinéma depuis longtemps. On sait aussi que ce lien s’est considérablement renforcé et nourri de visions du numérique et d’hallucinations réticulaires. On peut encore imaginer Internet comme une bibliothèque de Babel à la Borges, enceinte aux alvéoles innombrables, voir cette nouvelle ressource comme un centre de données monumental à l’architecture dessinée par un Étienne-Louis Boullée (ou un François Schuiten).

En réalité, ce n’est pas tout à fait cela. Cela existe, mais l’essence et la beauté du réseau sont surtout de fédérer mille petites initiatives distantes et familières. Mille ? Des milliers, des millions. Je peux moi-même contribuer avec quelques textes, images ou enregistrements depuis mon micro-ordinateur ou mon smartphone. Dans ces rayonnages immatériels du réseau reposent encore les idées de personnalités qui firent le lien entre la bibliothèque et le numérique. Paul Otlet imaginait en 1934, dans son Traité de documentation, une bibliothèque suffisamment grande pour regrouper et centraliser tous les livres du monde, les transmettant à distance sous forme télévisée, microfilmée ou téléphonée, dans ce qu’il appelle la Bibliopolis, la cité mondiale. Car pourquoi limiter la salle de lecture à quatre murs et ne pas lui donner les dimensions d’un pays ou de la terre entière ? Vannevar Bush semble développer l’idée en 1945 dans son « As We May Think », pour décrire minutieusement le poste de travail du lecteur, une machine cognitive qui permettrait de traiter correctement l’information distante et dématérialisée. Ted Nelson invente enfin l’« hypertexte » en 1965 et se lance dans le projet Xanadu, une bibliothèque numérique où tous les ouvrages se parlent, se prolongent de manière fractale dans un tissage infini de renvois. Ces trois penseurs influenceront considérablement les concepteurs de l’informatique et du réseau tels que nous les connaissons et leurs premiers utilisateurs civils : des chercheurs californiens. Il est maintenant connu que ces derniers n’hésitaient pas à agrémenter leurs lectures de substances hallucinogènes pour augmenter leur capacité visionnaire.

À Lisieux commence, sans doute plus sobrement, au cours d’une nuit de la fin des années 1990, la saisie de textes que relate Olivier Bogros dans les pages qui suivent. Ce faisant, le bibliothécaire porte la part nocturne et utopique du partage du savoir, qui correspond également à sa vocation professionnelle diurne. Il ne cesse depuis de partager les textes et documents du fonds de la bibliothèque de Lisieux qui attirent son attention. Des centaines. Constituant en ligne un ensemble varié de textes, courts ou longs, de gravures, de photographies et de sons. On peut en retrouver certains ailleurs, dans les méga-bibliothèques numériques du Net. Mais ici, ce petit ensemble choisi avec soin a une cohérence, un certain sens (ce qui n’est d’ailleurs pas spécialement la vocation d’une bibliothèque et ressortirait plutôt au livre). C’est parce que nous appréciions ce site singulier que nous avons décidé d’y tenter notre expérience.

Avec le groupe d’étudiant-e-s du master Document, spécialité Édition, mémoire des textes de l’université de Caen Normandie, nous avons d’abord fouillé le site comme on fouille un grenier familial fourni. Et l’inventaire ne fut pas décevant. Nous y avons trouvé des textes de tous types – intéressants, étonnants, amusants, incongrus – partageant, au fil de nos lectures, nos listes de favoris. Mais la tentation de faire de cet ensemble un ouvrage de courte compilation, un best of, n’avait à la réflexion pas vraiment de sens et risquait même de devenir une caricature. Un petit livre ne peut se faire bibliothèque, nous l’avons vu plus haut. Chacun a son rôle, son échelle. Tout étant disponible, il suffit à nos lecteurs les plus curieux de se connecter à l’adresse www.bmlisieux.com pour commencer leur propre et joyeuse exploration.

Mais, en parcourant les rayonnages électroniques, nous avons repéré quelques motifs : une lectrice ici, un imprimeur là, un bibliothécaire, un éditeur, un libraire, un bibliophile. Et quelques autres textes sur le livre, ses qualités, sa restauration… Des textes d’auteurs plus ou moins célèbres. L’idée a germé dans l’esprit des étudiant-e-s éditeurs et éditrices, évidemment très sensibles à ces questions, de dédier plus spécifiquement notre recherche à ces figures de l’édition, de tenter la mise en abyme d’un livre sur le livre. Tout de suite, les choses devenaient plus intéressantes pour un volume, surtout si cela pouvait se faire en conservant tout de même quelque chose de l’esprit de curiosa et de miscellanées qui anime la bibliothèque électronique.

Nous avons décidé d’affirmer cet esprit, de lui donner corps en invoquant la figure de la galerie ou plus précisément du cabinet de curiosités. À la fois scientifique et hétéroclite, obsolète et ravissant, positiviste et obscur. Ainsi est né Le livrarium. « Musée imaginaire » du livre – pour reprendre l’expression de Malraux – tel qu’il est reflété par ce corpus de Lisieux. Avec quelque chose de suranné comme peuvent l’être des textes du XIXe siècle qui parlent de livres tels qu’on ne les trouve plus en librairie de nos jours, et pourtant toujours porteurs de vérités cinglantes, de remarques inspirantes, de sages conseils ou pour le moins dépaysants et amusants.

Le livrarium a été réalisé à partir des textes de la bibliothèque électronique de Lisieux. Loin du simple copier-coller, il a donné lieu à un travail d’édition, de situation, d’établissement et d’harmonisation dans le respect des textes. La structuration des données et la mise en forme des textes ont été réalisées au moyen de Métopes, chaîne éditoriale développée par le pôle Document numérique de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de l’université de Caen Normandie, qui met en oœuvre des méthodes de balisage XML-TEI. Grâce à cela il sera dispobible en édition imprimée et numérique simultanément. Les enseignants du master ont pour cela su coordonner et articuler leurs enseignements au projet. Merci à eux. Un merci infini évidemment à la médiathèque André Malraux de Lisieux sans qui Le livrarium n’existerait même pas, une spéciale dédicace à Florence Morel qui a accompagné le projet de près, et un coup de chapeau aux étudiants qui ont tenu le coup à toutes les étapes, mêmes les plus inquiétantes, de ce projet :-) Le livrarium ouvre ses portes.

Que la visite commence…

Au sommaire.

Préface par Hervé Le Crosnier,
Avant-Propos de Nicolas Taffin,
Entretien avec Olivier Bogros.

Le pavillon des auteurs.
Conseils aux jeunes littérateurs, Charles Baudelaire,
Les traducteurs, Édouard de La Grange,
L’écrivain public, Frédéric Soulié,
Le chat, Théodore de Banville,
Gustave Flaubert à Notre-Dame de La Délivrande, Georges Dubosc,
Rose Harel, servante-poète, Marie de Besneray,
Éloges d’écrivains, Émile Zola.

Le laboratoire des éditeurs.
L’éditeur, Élias Regnault,
Code littéraire, Honoré de Balzac,
Le livre du bibliophile, Anatole France,
Rabelais et ses éditeurs, Henri-Émile Chevalier,

L’atelier des imprimeurs.
Prospectus de la typographie, François Bernouard,
L’imprimerie du Lexovien et de La revue illustrée du Calvados,
Comment notre revue est illustrée, E. Marteau,
Le compositeur typographe, Pierre-Nicolas Bert,
À la mémoire de A.-A. Hardel, F. Le Blanc-Hardel.

Le cabinet des lecteurs.
Le liseur d’affiches, John Petit-Senn,
Les bibliothèques publiques, P. L. Jacob,
Un souper chez mademoiselle Rachel, Alfred de Musset,
Latoupie-Bottin, Jules Depaquit.

La galerie des bibliophiles
L’amateur de livres, Charles Nodier,
Les diverses façons d’aimer les livres, Antony Méray,
Le bibliomane, Charles Nodier,
Quelques moyens faciles de restaurer les vieux livres, Antony Méray.

feuilletage du Livrarium, 330 pages illustrées, imprimé sur bouffant.

On le trouve ici :

Le livrarium, 18 €, 330 pages, ISBN 979-10-96812-01-1 est diffusé par C&F éditions.

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Ferme ton cloud silteuplé (petite leçon d’écologie numérique)

L’année dernière, je vous avais raconté (Euh, excuse-moi, mais tu fuis des poches…) comment le réseau ouvert à tous les participants des Rencontres de Lure souffrait du cloud. Le symptôme ? Personne ne pouvait plus rien faire du tout avec ce wifi pour tous. Eh bien voici comment nous avons résolu le problème…

petite leçon d'écologie numérique : ferme ton cloud.

Petite leçon d’écologie numérique : ferme ton cloud silteuplé (affichette réalisée avec Julien Taquet et Antoine Fauchié, version pdf).

Nous avions depuis des années (première installation ADSL du village :-) ouvert le Wifi à tous, et chaque année, la qualité de connexion se dégradait. J’émettais (à mon tour, pas du wifi mais) l’hypothèse que c’étaient les nombreux devices (smartphones, tablettes) qui envoyaient des données dans le cloud (notamment les nombreuses photos prises) au simple contact du wifi. L’ADSL étant de surcroît connu pour être fragile de l’upload. Brute Force quoi : Dropbox, Drive et autres ownCloud  se gavent de bande passante pour peu qu’ils soient partagés avec des personnes qui bossent, elles, pendant que vous glandez à Lurs.

Hypothèse vérifiée avec une découverte bonus : cette année, changement de mot de passe, et à chaque personne qui le demande, je demande en échange de commencer par désactiver le flux photo pour l’expérience. Nous nous apercevons (c’est le bonus, ça) que nombreux sont ceux et celles qui l’utilisent souvent sans même le savoir, et envoient leurs données en Californie sans le vouloir. Et nous remercient de leur avoir signalé cette fuite de données dans leur poche.

Cette manière de faire étant un peu dure, et comme je me refusais à interdire ou filtrer les sites web ou tout service, y compris ceux qui nous gênent quand utilisés en masse et silencieusement (et la neutralité du net alors ? Il est bien possible que quelqu’un ait besoin de sa Dropbox ou de son flux photos. Mais que ce soit en connaissance de cause, ça change tout). Nous avons décidé de voir si une simple information suffirait.

Bref. Nous concevons un message en forme de Petite leçon d’écologie numérique, que Julien Taquet et Antoine Fauchié ont peaufiné avec humour et mis en affichette et sous licence WTFPL (dont le pdf est ici pour vous inspirer). Pour celles-ceux qui aiment son caractère, c’est du Sandrine Nugue. Résultat ? Cette année tout le monde a pu utiliser le réseau correctement dès que la chose a été affichée. Vraiment.

Ça marche, réfléchissez-y avant de colloquer.

La pyramide de la hiérachie des besoins de Maslow, fameusement détournée et mise à jour. Pour en savoir plus http://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramide_des_besoins(Lire aussi : Euh, excuse-moi, mais tu fuis des poches… qui était la première partie de cette petite leçon d’écologie numérique).

F

La vie n’est pas une « Creative Suite »

« Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique, il sert la machine. » Karl Marx, Le Capital I,1.

Adolph Menzel (1815-1905), Ungemachtes Bett (1846), Kupferstichkabinett der Staatlichen Museen zu Berlin, licence cc by-nc-sa.

Adolph Menzel (1815-1905), Ungemachtes Bett (1846), Kupferstichkabinett der Staatlichen Museen zu Berlin, licence cc by-nc-sa.

Une brève Auto-pao-graphie en forme de morale pour le XXIe siècle

Les Rencontres de Lure, pour l’édition 2014 m’avaient commandé une brève exploration des dessous de la création ; non pas les anecdotes valorisantes qui font les success story dans la presse et le web, mais plutôt ces petits travers honteux qui peuvent hanter la création graphique : angoisse de la page blanche ou procrastination, pannes d’inspiration et “emprunts” à d’autres, rapport complexé à l’argent de ces artistes qui aiment le confort moderne et les revenus fixes, solitude et jalousie entre “indépendants”, ignorance et absence de formation, bref toutes ces choses qu’on adore évoquer en public. Ayant pour premier défaut une fâcheuse tendance à gauchir les questions, j’ai essayé de convertir cette demande en une histoire et une morale pour la PAO du XXIe siècle. Imposture sans doute, elle passe inévitablement par la chronique d’un apprentissage.

1- Longtemps je me suis levé de bonne heure. Jeune philosophe désireux d’embrasser le monde comme un livre, j’ai appris à l’occasion de ma recherche la singularité du métier typo-graphique et de ses jeux de signes au service du sens. Ensuite, j’ai appris la PAO sur le tas, avec les professionnels qui avaient adopté avec enthousiasme le nouvel outil Mac et reprenaient eux-mêmes tout de zéro. Formidable atmosphère d’ébullition et d’échanges de savoir-faire.

2- Car si commencement était le plomb, Dieu créa Adobe. Une constellation de rois mages plutôt, avec leurs inventions éparpillées à la fin des années 70 et au début des années 80. Douglas Engelbart (la souris, l’hypertexte), Bill Atkinson (Mac Paint, ancêtre de Photoshop), Bézier avant cela avec ses courbes, IBM (le Script), Quark, Adobe (Postscript) etc. Ils façonnent le WYSIWYG (Tel écran, tel écrit) et se précipitent dans la micro informatique. Un moment authentiquement épique que les pros accueillent d’abord avec mépris. Mais pris dans les dettes de leur gros matériel bien plus coûteux, et par la compression de la chaîne graphique, des métiers entiers succombent, comme les photograveurs. Je perds mon job d’été au Cromalin.

3- Première difficulté pour moi, devoir choisir entre faire et penser. Gérard Blanchard me montrera que les deux ne sont pas exclusifs en me menant à Lurs. Ce parcours m’a fait penser que l’apprentissage prenait trois formes subordonnées : l’imitation (naturelle et efficace, mais ne permettant pas toujours de comprendre ce qu’on fait), l’analyse (mieux, mais encore aléatoire, car pouvant échouer selon la capacité de l’apprenant) et la méthode (encore plus valorisée car transmise par un maître, mais qui aboutit souvent à un manque de liberté).

4- Je me suis alors mis à mon compte et, symbole de mon entrée en professionnalisme de l’ère PAO, j’ai investi dans un Mac, un Xpress et l’ancêtre de la suite Adobe. Avec un nuancier Pantone d’occasion, c’était la fierté de l’établissement, et le livret A vidé. J’aimais ce métier, ses problématiques et ses contacts. Quand le web est arrivé, je l’ai abordé en graphiste, avec un logiciel qui s’appelait Page Mill puis un autre Dreaweaver. Et j’ai vu les développeurs amis, et futur compagne, souffrir avec le code que je leur livrais. Le code ? quel code ? C’était ces outils qui le généraient tout en le masquant, comme ils le font en PAO. L’amitié et l’amour me motivaient à apprendre, encore. Je m’alphabétisais au code.

5- J’ai alors découvert une autre “religion de la page”, basée sur des standards de balisage, le collectif et l’interopérabilité, j’ai appris qu’ils étaient plus anciens encore que la PAO et qu’ils étaient animés de discussions d’enthousiastes de la typographie. SGML, HTML, CSS, XML, LaTeX étaient leurs terrains de jeu. J’ai découvert que les graphistes passaient en grande partie à côté de ces pratiques. Qu’ils pêchaient aussi par manque d’humilité devant le support écran qu’ils abordaient du haut de leur savoir faire imprimé. Sans rien comprendre de sa spécificité. Ici l’apprentissage ne se faisait pas.

6- Le moment est venu d’aborder les sept pêchés capitaux du graphiste que j’ai moi même à confesser et que j’ai aussi repéré chez les autres. Orgueil (de changer le monde par leurs créations), envie (d’être artiste et de vivre en industriel), paresse (de glaner et recycler les bonnes idées ambiantes), luxure (celle-là restera top secret ici), gourmandise (deviser toujours trop haut), colère (en perdre les appels d’offres), avarice (au moment de partager les honoraires rétrocédés). Mais les pêchés capitaux ne sont pas les plus graves, ce sont ceux qui entraînent sur la voie des pêchés mortels. Et les pêchés mortels du graphiste pourraient bien être : la procrastination, le systématisme, la vanité. Vérité et solitude de l’indépendant. Mais un seul risque vraiment de devenir mortel, c’est à dire de détruire le métier.

7- Dans mon parcours, le moment venu était celui d’enseigner, car vous avez remarqué que le verbe apprendre fonctionne dans les deux sens, celui de l’acquisition et celui de la transmission des connaissances. Enseignement de l’édition électronique, un peu trop tôt sans doute : apprendre à coder y était mal vu en 2000 et on aurait préféré que j’enseigne l’utilisation de Dreaweaver. J’abandonnai. Et puis j’ai polarisé mon activité entre le design d’interfaces et l’édition de livres. Appris, appris encore et sans cesse toutes ces techniques qui se créent à haut débit, à un rythme de plus en plus élevé sans doute, jusqu’au tournis. Car quand rien n’est acquis, guette ce qu’on appelle désormais le syndrome de l’imposteur : ce moment où l’on ne sait plus ce que l’on sait. Et où on se dénie le droit de pratiquer, d’enseigner ou de simplement parler. C’est une névrose fréquente.

8- Mais la PAO aussi a changé dans l’intervalle. Elle aussi a son syndrome de l’imposteur. Elle a progressivement saturé son marché, celui des arts graphiques, et réalisé qu’elle n’avait plus suffisamment de marge de progression (financière) devant elle. Alors elle a décidé de rendre les graphistes locataires de leur outil de travail. Évidemment, comme l’a démongtré Jean Baudrillard, elle le fait tout en communiquant une valorisation quasi tribale de l’identité du créatif. Mais le cloud est devenu leur chambre de bonne, et maintenant, à la manière du Mechanical Turk d’Amazon, les professionnels mis en book (ou en Behance) vont se voir passer commande par leur propre “outil”. Mise en concurrence, prélèvement à la source de l’apporteur d’affaires, c’est leurs revenus qui sont ainsi contrôlés. La chaîne graphique continue à se dissoudre. Mais désormais elle se concentre au sommet d’un pouvoir pyramidal.

9- Le pêché mortel des designers graphiques pourrait bien être cette ignorance, celle qui les mène doucement sur la voie de la prolétarisation. Car c’est le moment ou l’outil n’est plus la propriété de l’artisan qu’il devient ouvrier. Et le réseau opère la machinisation complète et définitive de l’outil graphique. « Là où la marche conquérante de la machine progresse lentement, elle afflige de la misère chronique les rangs ouvriers forcés de lui faire concurrence; là où elle est rapide, la misère devient aigüe et fait des ravages terribles. » Écrit Marx dans Le Capital (I,3). Marx qui a retrouvé son actualité du fait de la pression exercée par la mondialisation numérique et de la bulle financière qui se reforme sur le net dès lors qu’il reconfigure l’économie.

Comme j’ai essayé de le montrer ici, une alternative serait une sorte d’alphabétisation, l’apprentissage de l’écriture numérique graphique (celle même qui a précédé le wysiwyg). C’est précisément le programme proposé par logiciel libre. Mais, réalisé par des enthousiastes, amateurs, autodidactes, celui-ci a des faiblesses sur le plan professionnel, et pour cause : les professionnels l’ignorent, comme ils ignoraient la micro dans les années 80. Il n’est pas toujours aussi joli et agréable à utiliser que les outils propriétaires, et pour cause : les designers-mercenaires n’y contribuent guère, préférant souvent les espèces sonnantes et trébuchantes offertes par les industriels du “propriétaire”.

Top secrets. Avec ce témoignage, cette histoire de métier, en forme de morale pour le XXIe siècle, je ne sais pas si j’ai informé, convaincu, enseigné, ou simplement témoigné, mais je sais que c’est une manière de redonner un sens, certes plus Marxien que religieux au “Il faut évangéliser les robots” de Maximilien Vox. La typographie n’est pas un design comme les autres. Sa superstructure est l’humanisme et il est important de le préserver et de le transmettre, particulièrement en ce moment, celui de la fusion entre la numérisation et la recherche effrénée de profit par le capital financier. On pourra me reprocher ici d’être un imposteur. Je crains de le savoir déjà : le “Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien” de Socrate fait d’une certaine manière de l’imposture la qualité première et fondatrice de la philosophie. Et j’ai appris une autre chose, c’est que le doute ne s’automatise pas. Pas encore.

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