Sous le ciel étoilé

Cet été (comme presque tous les étés depuis 1952) il y a de la typo dans l’air, plus haut que l’air, d’ailleurs. Les Rencontres de Lure sont “Constellations”, consacrées aux “Attractions, liens et tensions graphiques”. L’équipe de programmation a voulu, dans une année politique où le travail est et sera au centre des débats, prendre un temps sur les configurations de travail créateur : indépendants, groupés, adobubérisés, comment les designers organisent leur production entre la solitude, le désir, des collectifs ou des réseaux immatériels…

Camille Flammarion, L’Atmosphère: Météorologie Populaire (Paris, 1888), pp. 163, Public Domain, wikimedia.

Cette exploration des configurations de la création se fait à la manière des Rencontres de Lure, c’est-à-dire en douceur, en poésie, en inspiration, et aussi en coups de gueule, ou alors en rien-à-voir, souvent en à-côté. C’est ce qu’on aime à Lure, cette capacité à prendre le temps (même au pas de charge parfois) de la pensée, de la divagation et de la discussion amicale. On découvrira donc des élucubrations sur le ciel et son organisation chaotique, des lettres et typographies, des outils informatiques, des images, des architectures… Il faut aller à Lure, cette manière de faire est unique, le lieu est époustouflant et l’atmosphère est tellement amicale et inspirée. Tout cela est organisé bénévolement, pour tous : graphistes, éditeurs-trices, enseignant-e-s, étudiant-e-s…

Je cite un peu : « Une constellation est un tracé primitif qui relie les étoiles pour nous guider et donner sens au monde. De même, dans l’abondance quasi infinie de l’information, le designer graphique repère les grands astres et trace discrètement les sentiers de l’intelligible. Typographes, graphistes, artistes, conçoivent-ils des mondes qui leur ressemblent, ou se fondent-ils dans des univers qui les dépassent ? Comme Matthew Carter l’a bien décrit : « un caractère typographique est une belle collection de lettres et non une collection de belles lettres ». Comment trouver l’écart juste, dans sa pratique personnelle, en liens avec ses pairs, ses commanditaires, ses publics.

Au gré des projets, des collaborations, les designers graphiques apprennent à travailler ensemble plutôt qu’en rivalité. Chemin faisant, ils tissent leurs toiles, imaginent leurs trames et ménagent peu à peu l’espace pour renouveler leurs désirs. Ce sont autant d’oscillations, de tensions invisibles et de trous noirs de l’évolution que nous vous proposons d’éclairer et de télescoper sous les étoiles de Lurs, Alpes-de-Haute-Provence, du 20 au 26 août 2017. »

Tous les détails sur la semaine sont sur le site des Rencontres de Lure.

Il existe aussi un joli site événementiel créé et offert par Louis Éveillard !

Le site Constellations créé par Louis Éveillard

Important : une réduction de 20% s’applique jusqu’au 14 juillet, après c’est fini. Inscriptions ici.

Envie d’un aperçu ? voilà un peu ce qu’on observera dans le ciel de Lure…

  • Adeline Goyet Ouverture de la semaine
  • Frank Adebiaye + Anna-George Lopez Dans les épisodes précédents
  • Marc Bernot Feuilleton
  • Elsa Arnaud + Aurélien Audouin Pornographisme
  • Marie-Astrid Bailly-Maître + Brigitte Suffert Avant la PAO
  • André Baldinger L’atlas Mnémosyne ou la mise en page des pensées d’Aby Warburg
  • Bruno Bernard Réflexions autour de l’Excoffon Book,
  • Brahim Mouidine + Maha Boucheikha L’alphabet tifinagh
  • Annick Bouleau Passage du cinéma, 4992
  • Matthew Carter Mon ciel en typographie
  • Sonia + Yoann Chiambretto + Thommerel Mon corps n’obéit plus
  • Nicole Chosson Charles Fourrier, attractions passionnées
  • Elsa De Smet Visualisation de l’aventure spatiale
  • Christophe Delahaye Soirée d’observation du ciel
  • Guillaume Duprat De la diversité des cieux
  • Boule et Bal
  • Catherine Geel Espaces de travail
  • Pierre Gosselin Soirée Averty, vous êtes prévenus.
  • Guillaume Guilpart [ATELIER] Typo truck
  • Chantal Jègues-Wolkiewiez Les peintures pariétales des constellations
  • Indra Kupferschmid Alphabettes
  • Pierre Carl Langlais La constellation wikipédia
  • Annie Le Brun Livre et constellation
  • Alexandre Lebrun L’intelligence artificielle de Facebook
  • Yves Leterme Otium Litteratum
  • Anthony Masure & Kévin Donnot et Elise Gay Revue Back office
  • Ramuntcho Matta À la croisée des pratiques
  • Jeanne Moynot Performance, l’intimité partagée
  • Tristan Guilpart & Guillaume Pernet Plateforme créative
  • Gérard Perrier Mémoire vive
  • Laurent Pizzotti Ma voie lactée de Lure
  • Olivier Reichenstein Paper and Screen
  • Marc Smith La galaxie des anciens modèles d’écriture, de la Renaissance aux Lumières
  • Projections
  • Marc Bernot [ATELIER] Machine à découpe laser
  • Pistou/piston Soupe et fanfare Brass Band fusion jazz funk en plein air !
  • Coup de bleu Apéritif sur la ligne de crête
  • Les Parasols graphiques Petit marché graphique entre amis
  • Coup de blues On fait le point et on se quitte

Mais encore une fois, allez voir Le site Constellations.

Constellations Attractions, liens et tensions graphiques 65e semaine de culture graphique, du 20 au 26 août à Lurs, Alpes-de-Haute-Provence http://delure.org/constellations

Le programme dans la lettre réservée aux adhérents : conception et réalisation de la grande Laure Dubuc avec le Bely de Roxane Gataud et la complicité de Galilée (Le messager des étoiles – Sidereus nuncius, 1610).

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Le livrarium, premier muséum des gens du livre…

Cette année, nous nous sommes lancés avec les étudiant-te-s du Master 2 édition de Caen dans un projet un peu fou. Aller fouiller une bibliothèque numérique, et pas des moins originales, pour y retrouver des specimens dignes de constituer un muséum imaginaire des gens du livre. On y traverse successivement le pavillon des auteurs, le laboratoire des éditeurs, l’atelier des imprimeurs, le cabinet des lecteurs et la galerie des bibliophiles (et des bibliopathes) dans lesquels chaque profil s’illustre de manière inattendue.

Les textes pour la plupart du XIXe siècle, scientifiques et fictionnels, sérieux ou amusants, venus d’auteurs éclectiques, connus ou méconnus reflètent la diversité d’un fonds numérique singulier et précurseur : la bibliothèque électronique de Lisieux. Pour éclairer la lecture à l’ère du numérique, Le livrarium donne également la parole à Olivier Bogros, conservateur de la médiathèque André Malraux de Lisieux et initiateur de sa bibliothèque électronique, ainsi qu’à Hervé Le Crosnier, spécialiste des bibliothèques et de la culture numérique.

Pour les amateurs, un court tirage de cet objet rare (et bien réussi à mon goût) sera disponible en diffusion C&F éditions à partir du 30 juin (18 euros, 330 pages illustrées)… Et je vous donne ici un petit avant-propos et le sommaire intégral du livre.

Figures du livre dans la bibliothèque électronique de Lisieux

 

Avant-propos…

Si on a le « défaut » d’être curieux et qu’on a de surcroît connu le monde avant Internet, on peut se remémorer le sentiment de frustration qui harcelait alors les esprits fureteurs en permanence : telle définition qui n’est pas dans le dictionnaire de la maison, telle citation qu’on aimerait retrouver, telle information ultra-pointue qui manque cruellement.

Il y a bien l’encyclopédie, l’atlas, mais aucun ouvrage, même ramifié en volumes, ne peut remplacer une bibliothèque. Quand on s’intéresse à tout ou à n’importe quoi, il faut des livres, des livres, encore des livres ; non pas nécessairement les posséder, mais du moins y accéder, les consulter. Progressivement, on se constitue des rayonnages à la mesure de son univers mental et de ses moyens, son propre cabinet de lecture et de curiosités, mais avant cela, et même après, quand les questions demeurent sans réponse, on doit sortir fréquenter les salles de lecture.

Au coin de la rue, une honnête bibliothèque. Elle est ouverte, il y fait chaud, il y a de la lumière, de nombreux livres, des lecteurs concentrés. La bibliothécaire nous oriente, le catalogue nous renseigne, on ouvre le bon tiroir de fiches, on note une référence, puis, comme dans un entonnoir, orienté par les panonceaux, on suit la classification décimale : une salle, imposante, une allée, prometteuse, avec ses vastes rayonnages remplis de livres, une étagère, chargée. Mais sur l’étagère entre les serrelivres qui délimitent précisément le domaine de sa requête, on fait chou blanc : deux livres seulement. Le bouquin convoité est sorti, aucun parmi les restants ne contient l’information requise. Frustration. Il faudra chercher ailleurs. Où ? Dans une autre bibliothèque, peut-être dotée d’un plus grand entonnoir décimal. Demain. Un jour prochain. Mais mille autres questions auront surgi entre temps…

Les esprits les plus curieux parviennent ainsi aisément à épuiser les possibilités de la médiathèque de quartier, même copieuse. Non qu’ils y aient tout lu, mais ils ont l’art de poser les questions auxquelles elle ne peut répondre, le talent de toujours tomber entre deux livres. Il leur faut plus, surtout s’ils s’intéressent aux cultures populaires et techniques, qui requièrent souvent d’autres ressources, plus spécialisées ou moins livresques. Bref, au fil des frustrations sans doute, on en est arrivé à rêver de bibliothèques, à fantasmer des salles de lecture infinies et des réserves tentaculaires logeant Toute la mémoire du monde – pour reprendre le titre d’Alain Resnais. Et même à imaginer des bases de données omniscientes, comme l’Abou décrit par Umberto Eco dans son Pendule de Foucault (1988, avant les moteurs de recherche en ligne), qui a réponse à tout pour qui sait formuler ses requêtes sur son obscur terminal de consultation. Le rêve.

Aujourd’hui on a tout cela, jusque dans nos poches. On a beau dire que l’information n’est pas tout – et surtout pas de la connaissance – que les écrans savent surtout « abêtir » ou que le réseau est « confit de mensonges », il demeure qu’Internet donne accès à des ressources culturelles et livresques immenses, colossales, et que son « magasinier » Google sait assez bien les sonder pour qu’avec un peu de persévérance, on y trouve tout. Ou presque.

Même si on rêve un peu moins, du fait de cette banalisation, le lien intime perdure entre le livre, la bibliothèque, et l’imaginaire de la mémoire infinie qui irrigue la littérature ou le cinéma depuis longtemps. On sait aussi que ce lien s’est considérablement renforcé et nourri de visions du numérique et d’hallucinations réticulaires. On peut encore imaginer Internet comme une bibliothèque de Babel à la Borges, enceinte aux alvéoles innombrables, voir cette nouvelle ressource comme un centre de données monumental à l’architecture dessinée par un Étienne-Louis Boullée (ou un François Schuiten).

En réalité, ce n’est pas tout à fait cela. Cela existe, mais l’essence et la beauté du réseau sont surtout de fédérer mille petites initiatives distantes et familières. Mille ? Des milliers, des millions. Je peux moi-même contribuer avec quelques textes, images ou enregistrements depuis mon micro-ordinateur ou mon smartphone. Dans ces rayonnages immatériels du réseau reposent encore les idées de personnalités qui firent le lien entre la bibliothèque et le numérique. Paul Otlet imaginait en 1934, dans son Traité de documentation, une bibliothèque suffisamment grande pour regrouper et centraliser tous les livres du monde, les transmettant à distance sous forme télévisée, microfilmée ou téléphonée, dans ce qu’il appelle la Bibliopolis, la cité mondiale. Car pourquoi limiter la salle de lecture à quatre murs et ne pas lui donner les dimensions d’un pays ou de la terre entière ? Vannevar Bush semble développer l’idée en 1945 dans son « As We May Think », pour décrire minutieusement le poste de travail du lecteur, une machine cognitive qui permettrait de traiter correctement l’information distante et dématérialisée. Ted Nelson invente enfin l’« hypertexte » en 1965 et se lance dans le projet Xanadu, une bibliothèque numérique où tous les ouvrages se parlent, se prolongent de manière fractale dans un tissage infini de renvois. Ces trois penseurs influenceront considérablement les concepteurs de l’informatique et du réseau tels que nous les connaissons et leurs premiers utilisateurs civils : des chercheurs californiens. Il est maintenant connu que ces derniers n’hésitaient pas à agrémenter leurs lectures de substances hallucinogènes pour augmenter leur capacité visionnaire.

À Lisieux commence, sans doute plus sobrement, au cours d’une nuit de la fin des années 1990, la saisie de textes que relate Olivier Bogros dans les pages qui suivent. Ce faisant, le bibliothécaire porte la part nocturne et utopique du partage du savoir, qui correspond également à sa vocation professionnelle diurne. Il ne cesse depuis de partager les textes et documents du fonds de la bibliothèque de Lisieux qui attirent son attention. Des centaines. Constituant en ligne un ensemble varié de textes, courts ou longs, de gravures, de photographies et de sons. On peut en retrouver certains ailleurs, dans les méga-bibliothèques numériques du Net. Mais ici, ce petit ensemble choisi avec soin a une cohérence, un certain sens (ce qui n’est d’ailleurs pas spécialement la vocation d’une bibliothèque et ressortirait plutôt au livre). C’est parce que nous appréciions ce site singulier que nous avons décidé d’y tenter notre expérience.

Avec le groupe d’étudiant-e-s du master Document, spécialité Édition, mémoire des textes de l’université de Caen Normandie, nous avons d’abord fouillé le site comme on fouille un grenier familial fourni. Et l’inventaire ne fut pas décevant. Nous y avons trouvé des textes de tous types – intéressants, étonnants, amusants, incongrus – partageant, au fil de nos lectures, nos listes de favoris. Mais la tentation de faire de cet ensemble un ouvrage de courte compilation, un best of, n’avait à la réflexion pas vraiment de sens et risquait même de devenir une caricature. Un petit livre ne peut se faire bibliothèque, nous l’avons vu plus haut. Chacun a son rôle, son échelle. Tout étant disponible, il suffit à nos lecteurs les plus curieux de se connecter à l’adresse www.bmlisieux.com pour commencer leur propre et joyeuse exploration.

Mais, en parcourant les rayonnages électroniques, nous avons repéré quelques motifs : une lectrice ici, un imprimeur là, un bibliothécaire, un éditeur, un libraire, un bibliophile. Et quelques autres textes sur le livre, ses qualités, sa restauration… Des textes d’auteurs plus ou moins célèbres. L’idée a germé dans l’esprit des étudiant-e-s éditeurs et éditrices, évidemment très sensibles à ces questions, de dédier plus spécifiquement notre recherche à ces figures de l’édition, de tenter la mise en abyme d’un livre sur le livre. Tout de suite, les choses devenaient plus intéressantes pour un volume, surtout si cela pouvait se faire en conservant tout de même quelque chose de l’esprit de curiosa et de miscellanées qui anime la bibliothèque électronique.

Nous avons décidé d’affirmer cet esprit, de lui donner corps en invoquant la figure de la galerie ou plus précisément du cabinet de curiosités. À la fois scientifique et hétéroclite, obsolète et ravissant, positiviste et obscur. Ainsi est né Le livrarium. « Musée imaginaire » du livre – pour reprendre l’expression de Malraux – tel qu’il est reflété par ce corpus de Lisieux. Avec quelque chose de suranné comme peuvent l’être des textes du XIXe siècle qui parlent de livres tels qu’on ne les trouve plus en librairie de nos jours, et pourtant toujours porteurs de vérités cinglantes, de remarques inspirantes, de sages conseils ou pour le moins dépaysants et amusants.

Le livrarium a été réalisé à partir des textes de la bibliothèque électronique de Lisieux. Loin du simple copier-coller, il a donné lieu à un travail d’édition, de situation, d’établissement et d’harmonisation dans le respect des textes. La structuration des données et la mise en forme des textes ont été réalisées au moyen de Métopes, chaîne éditoriale développée par le pôle Document numérique de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de l’université de Caen Normandie, qui met en oœuvre des méthodes de balisage XML-TEI. Grâce à cela il sera dispobible en édition imprimée et numérique simultanément. Les enseignants du master ont pour cela su coordonner et articuler leurs enseignements au projet. Merci à eux. Un merci infini évidemment à la médiathèque André Malraux de Lisieux sans qui Le livrarium n’existerait même pas, une spéciale dédicace à Florence Morel qui a accompagné le projet de près, et un coup de chapeau aux étudiants qui ont tenu le coup à toutes les étapes, mêmes les plus inquiétantes, de ce projet :-) Le livrarium ouvre ses portes.

Que la visite commence…

Au sommaire.

Préface par Hervé Le Crosnier,
Avant-Propos de Nicolas Taffin,
Entretien avec Olivier Bogros.

Le pavillon des auteurs.
Conseils aux jeunes littérateurs, Charles Baudelaire,
Les traducteurs, Édouard de La Grange,
L’écrivain public, Frédéric Soulié,
Le chat, Théodore de Banville,
Gustave Flaubert à Notre-Dame de La Délivrande, Georges Dubosc,
Rose Harel, servante-poète, Marie de Besneray,
Éloges d’écrivains, Émile Zola.

Le laboratoire des éditeurs.
L’éditeur, Élias Regnault,
Code littéraire, Honoré de Balzac,
Le livre du bibliophile, Anatole France,
Rabelais et ses éditeurs, Henri-Émile Chevalier,

L’atelier des imprimeurs.
Prospectus de la typographie, François Bernouard,
L’imprimerie du Lexovien et de La revue illustrée du Calvados,
Comment notre revue est illustrée, E. Marteau,
Le compositeur typographe, Pierre-Nicolas Bert,
À la mémoire de A.-A. Hardel, F. Le Blanc-Hardel.

Le cabinet des lecteurs.
Le liseur d’affiches, John Petit-Senn,
Les bibliothèques publiques, P. L. Jacob,
Un souper chez mademoiselle Rachel, Alfred de Musset,
Latoupie-Bottin, Jules Depaquit.

La galerie des bibliophiles
L’amateur de livres, Charles Nodier,
Les diverses façons d’aimer les livres, Antony Méray,
Le bibliomane, Charles Nodier,
Quelques moyens faciles de restaurer les vieux livres, Antony Méray.

feuilletage du Livrarium, 330 pages illustrées, imprimé sur bouffant.

On le trouve ici :

Le livrarium, 18 €, 330 pages, ISBN 979-10-96812-01-1 est diffusé par C&F éditions.

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Ferme ton cloud silteuplé (petite leçon d’écologie numérique)

L’année dernière, je vous avais raconté (Euh, excuse-moi, mais tu fuis des poches…) comment le réseau ouvert à tous les participants des Rencontres de Lure souffrait du cloud. Le symptôme ? Personne ne pouvait plus rien faire du tout avec ce wifi pour tous. Eh bien voici comment nous avons résolu le problème…

petite leçon d'écologie numérique : ferme ton cloud.

Petite leçon d’écologie numérique : ferme ton cloud silteuplé (affichette réalisée avec Julien Taquet et Antoine Fauchié, version pdf).

Nous avions depuis des années (première installation ADSL du village :-) ouvert le Wifi à tous, et chaque année, la qualité de connexion se dégradait. J’émettais (à mon tour, pas du wifi mais) l’hypothèse que c’étaient les nombreux devices (smartphones, tablettes) qui envoyaient des données dans le cloud (notamment les nombreuses photos prises) au simple contact du wifi. L’ADSL étant de surcroît connu pour être fragile de l’upload. Brute Force quoi : Dropbox, Drive et autres ownCloud  se gavent de bande passante pour peu qu’ils soient partagés avec des personnes qui bossent, elles, pendant que vous glandez à Lurs.

Hypothèse vérifiée avec une découverte bonus : cette année, changement de mot de passe, et à chaque personne qui le demande, je demande en échange de commencer par désactiver le flux photo pour l’expérience. Nous nous apercevons (c’est le bonus, ça) que nombreux sont ceux et celles qui l’utilisent souvent sans même le savoir, et envoient leurs données en Californie sans le vouloir. Et nous remercient de leur avoir signalé cette fuite de données dans leur poche.

Cette manière de faire étant un peu dure, et comme je me refusais à interdire ou filtrer les sites web ou tout service, y compris ceux qui nous gênent quand utilisés en masse et silencieusement (et la neutralité du net alors ? Il est bien possible que quelqu’un ait besoin de sa Dropbox ou de son flux photos. Mais que ce soit en connaissance de cause, ça change tout). Nous avons décidé de voir si une simple information suffirait.

Bref. Nous concevons un message en forme de Petite leçon d’écologie numérique, que Julien Taquet et Antoine Fauchié ont peaufiné avec humour et mis en affichette et sous licence WTFPL (dont le pdf est ici pour vous inspirer). Pour celles-ceux qui aiment son caractère, c’est du Sandrine Nugue. Résultat ? Cette année tout le monde a pu utiliser le réseau correctement dès que la chose a été affichée. Vraiment.

Ça marche, réfléchissez-y avant de colloquer.

La pyramide de la hiérachie des besoins de Maslow, fameusement détournée et mise à jour. Pour en savoir plus http://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramide_des_besoins(Lire aussi : Euh, excuse-moi, mais tu fuis des poches… qui était la première partie de cette petite leçon d’écologie numérique).

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La vie n’est pas une « Creative Suite »

« Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique, il sert la machine. » Karl Marx, Le Capital I,1.

Adolph Menzel (1815-1905), Ungemachtes Bett (1846), Kupferstichkabinett der Staatlichen Museen zu Berlin, licence cc by-nc-sa.

Adolph Menzel (1815-1905), Ungemachtes Bett (1846), Kupferstichkabinett der Staatlichen Museen zu Berlin, licence cc by-nc-sa.

Une brève Auto-pao-graphie en forme de morale pour le XXIe siècle

Les Rencontres de Lure, pour l’édition 2014 m’avaient commandé une brève exploration des dessous de la création ; non pas les anecdotes valorisantes qui font les success story dans la presse et le web, mais plutôt ces petits travers honteux qui peuvent hanter la création graphique : angoisse de la page blanche ou procrastination, pannes d’inspiration et “emprunts” à d’autres, rapport complexé à l’argent de ces artistes qui aiment le confort moderne et les revenus fixes, solitude et jalousie entre “indépendants”, ignorance et absence de formation, bref toutes ces choses qu’on adore évoquer en public. Ayant pour premier défaut une fâcheuse tendance à gauchir les questions, j’ai essayé de convertir cette demande en une histoire et une morale pour la PAO du XXIe siècle. Imposture sans doute, elle passe inévitablement par la chronique d’un apprentissage.

1- Longtemps je me suis levé de bonne heure. Jeune philosophe désireux d’embrasser le monde comme un livre, j’ai appris à l’occasion de ma recherche la singularité du métier typo-graphique et de ses jeux de signes au service du sens. Ensuite, j’ai appris la PAO sur le tas, avec les professionnels qui avaient adopté avec enthousiasme le nouvel outil Mac et reprenaient eux-mêmes tout de zéro. Formidable atmosphère d’ébullition et d’échanges de savoir-faire.

2- Car si commencement était le plomb, Dieu créa Adobe. Une constellation de rois mages plutôt, avec leurs inventions éparpillées à la fin des années 70 et au début des années 80. Douglas Engelbart (la souris, l’hypertexte), Bill Atkinson (Mac Paint, ancêtre de Photoshop), Bézier avant cela avec ses courbes, IBM (le Script), Quark, Adobe (Postscript) etc. Ils façonnent le WYSIWYG (Tel écran, tel écrit) et se précipitent dans la micro informatique. Un moment authentiquement épique que les pros accueillent d’abord avec mépris. Mais pris dans les dettes de leur gros matériel bien plus coûteux, et par la compression de la chaîne graphique, des métiers entiers succombent, comme les photograveurs. Je perds mon job d’été au Cromalin.

3- Première difficulté pour moi, devoir choisir entre faire et penser. Gérard Blanchard me montrera que les deux ne sont pas exclusifs en me menant à Lurs. Ce parcours m’a fait penser que l’apprentissage prenait trois formes subordonnées : l’imitation (naturelle et efficace, mais ne permettant pas toujours de comprendre ce qu’on fait), l’analyse (mieux, mais encore aléatoire, car pouvant échouer selon la capacité de l’apprenant) et la méthode (encore plus valorisée car transmise par un maître, mais qui aboutit souvent à un manque de liberté).

4- Je me suis alors mis à mon compte et, symbole de mon entrée en professionnalisme de l’ère PAO, j’ai investi dans un Mac, un Xpress et l’ancêtre de la suite Adobe. Avec un nuancier Pantone d’occasion, c’était la fierté de l’établissement, et le livret A vidé. J’aimais ce métier, ses problématiques et ses contacts. Quand le web est arrivé, je l’ai abordé en graphiste, avec un logiciel qui s’appelait Page Mill puis un autre Dreaweaver. Et j’ai vu les développeurs amis, et futur compagne, souffrir avec le code que je leur livrais. Le code ? quel code ? C’était ces outils qui le généraient tout en le masquant, comme ils le font en PAO. L’amitié et l’amour me motivaient à apprendre, encore. Je m’alphabétisais au code.

5- J’ai alors découvert une autre “religion de la page”, basée sur des standards de balisage, le collectif et l’interopérabilité, j’ai appris qu’ils étaient plus anciens encore que la PAO et qu’ils étaient animés de discussions d’enthousiastes de la typographie. SGML, HTML, CSS, XML, LaTeX étaient leurs terrains de jeu. J’ai découvert que les graphistes passaient en grande partie à côté de ces pratiques. Qu’ils pêchaient aussi par manque d’humilité devant le support écran qu’ils abordaient du haut de leur savoir faire imprimé. Sans rien comprendre de sa spécificité. Ici l’apprentissage ne se faisait pas.

6- Le moment est venu d’aborder les sept pêchés capitaux du graphiste que j’ai moi même à confesser et que j’ai aussi repéré chez les autres. Orgueil (de changer le monde par leurs créations), envie (d’être artiste et de vivre en industriel), paresse (de glaner et recycler les bonnes idées ambiantes), luxure (celle-là restera top secret ici), gourmandise (deviser toujours trop haut), colère (en perdre les appels d’offres), avarice (au moment de partager les honoraires rétrocédés). Mais les pêchés capitaux ne sont pas les plus graves, ce sont ceux qui entraînent sur la voie des pêchés mortels. Et les pêchés mortels du graphiste pourraient bien être : la procrastination, le systématisme, la vanité. Vérité et solitude de l’indépendant. Mais un seul risque vraiment de devenir mortel, c’est à dire de détruire le métier.

7- Dans mon parcours, le moment venu était celui d’enseigner, car vous avez remarqué que le verbe apprendre fonctionne dans les deux sens, celui de l’acquisition et celui de la transmission des connaissances. Enseignement de l’édition électronique, un peu trop tôt sans doute : apprendre à coder y était mal vu en 2000 et on aurait préféré que j’enseigne l’utilisation de Dreaweaver. J’abandonnai. Et puis j’ai polarisé mon activité entre le design d’interfaces et l’édition de livres. Appris, appris encore et sans cesse toutes ces techniques qui se créent à haut débit, à un rythme de plus en plus élevé sans doute, jusqu’au tournis. Car quand rien n’est acquis, guette ce qu’on appelle désormais le syndrome de l’imposteur : ce moment où l’on ne sait plus ce que l’on sait. Et où on se dénie le droit de pratiquer, d’enseigner ou de simplement parler. C’est une névrose fréquente.

8- Mais la PAO aussi a changé dans l’intervalle. Elle aussi a son syndrome de l’imposteur. Elle a progressivement saturé son marché, celui des arts graphiques, et réalisé qu’elle n’avait plus suffisamment de marge de progression (financière) devant elle. Alors elle a décidé de rendre les graphistes locataires de leur outil de travail. Évidemment, comme l’a démongtré Jean Baudrillard, elle le fait tout en communiquant une valorisation quasi tribale de l’identité du créatif. Mais le cloud est devenu leur chambre de bonne, et maintenant, à la manière du Mechanical Turk d’Amazon, les professionnels mis en book (ou en Behance) vont se voir passer commande par leur propre “outil”. Mise en concurrence, prélèvement à la source de l’apporteur d’affaires, c’est leurs revenus qui sont ainsi contrôlés. La chaîne graphique continue à se dissoudre. Mais désormais elle se concentre au sommet d’un pouvoir pyramidal.

9- Le pêché mortel des designers graphiques pourrait bien être cette ignorance, celle qui les mène doucement sur la voie de la prolétarisation. Car c’est le moment ou l’outil n’est plus la propriété de l’artisan qu’il devient ouvrier. Et le réseau opère la machinisation complète et définitive de l’outil graphique. « Là où la marche conquérante de la machine progresse lentement, elle afflige de la misère chronique les rangs ouvriers forcés de lui faire concurrence; là où elle est rapide, la misère devient aigüe et fait des ravages terribles. » Écrit Marx dans Le Capital (I,3). Marx qui a retrouvé son actualité du fait de la pression exercée par la mondialisation numérique et de la bulle financière qui se reforme sur le net dès lors qu’il reconfigure l’économie.

Comme j’ai essayé de le montrer ici, une alternative serait une sorte d’alphabétisation, l’apprentissage de l’écriture numérique graphique (celle même qui a précédé le wysiwyg). C’est précisément le programme proposé par logiciel libre. Mais, réalisé par des enthousiastes, amateurs, autodidactes, celui-ci a des faiblesses sur le plan professionnel, et pour cause : les professionnels l’ignorent, comme ils ignoraient la micro dans les années 80. Il n’est pas toujours aussi joli et agréable à utiliser que les outils propriétaires, et pour cause : les designers-mercenaires n’y contribuent guère, préférant souvent les espèces sonnantes et trébuchantes offertes par les industriels du “propriétaire”.

Top secrets. Avec ce témoignage, cette histoire de métier, en forme de morale pour le XXIe siècle, je ne sais pas si j’ai informé, convaincu, enseigné, ou simplement témoigné, mais je sais que c’est une manière de redonner un sens, certes plus Marxien que religieux au “Il faut évangéliser les robots” de Maximilien Vox. La typographie n’est pas un design comme les autres. Sa superstructure est l’humanisme et il est important de le préserver et de le transmettre, particulièrement en ce moment, celui de la fusion entre la numérisation et la recherche effrénée de profit par le capital financier. On pourra me reprocher ici d’être un imposteur. Je crains de le savoir déjà : le “Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien” de Socrate fait d’une certaine manière de l’imposture la qualité première et fondatrice de la philosophie. Et j’ai appris une autre chose, c’est que le doute ne s’automatise pas. Pas encore.

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Dans Charlie il y a(vait) hebdo

Dessin (et mélancolie) d'Olivier Taffin

Dessin (et mélancolie) d’Olivier Taffin

Stupéfait par l’assassinat de la conférence de rédaction de Charlie Hebdo rue Nicolas Appert, et puis submergé par l’émotion, la colère, des souvenirs, je n’en étais même pas encore à chercher des mots, quand j’ai reçu ce texte d’une amie. Elle y écrit clairement et justement les choses. Les émotions du moment, avec un pas de côté, et je lui ai proposé de partager son texte ici. Je m’associe simplement à la parole à Marie-Claire Pompéani, écrivez-un mot ici si vous le voulez, je lui transmettrai.

 

« Tout le monde prend la mesure de l’horreur : 12 tués en plein Paris, mais tout le monde ne prend pas la mesure de l’horreur, de ce qui a été véritablement massacré, tiré à bout portant en plein coeur de midi.

Charlie n’était pas un journal satirique, de caricatures faciles avec des rires préenregistrés (ça, c’est la télé qui s’en charge). C’était un journal engagé, d’investigation, d’enquêtes, vivant sans publicité. Un journal, des journalistes sérieux, d’une probité, d’une honnêteté exemplaires, d’une culture rare, d’un engagement sans faille, insolent, intègre : libre, érudit et révolté, montrant le monde tel qu’il est, levant tous les coins de rideau et de tapis pour nous montrer les déchets toxiques qu’on y cache et qu’on nous tait : politiques, économiques, de santé, écologiques, de société et people même, sans raccourcis, sans facilités, sans simplifier.

Consacrant leur vie à nous donner un peu de lumière, à nous rendre un peu moins imbéciles et béats et à nous engager peut-être, à tout le moins prendre un peu de recul et d’esprit critique.

Reprendre un peu pied, être à nouveau un peu acteur de sa vie, réfléchir, comprendre. Ils nous aidaient à nous sentir vivants. On ne leur a pas (assez) dit.

Ils ne sont plus là. Ils sont irremplaçables.

“Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place” : est-ce encore possible ? Y en a t-il encore des amis qui vont sortir de l’ombre à leur place ? L’ombre s’est déjà bien déployée.

Ils résistaient.

Mais quelle attaque à la République, à la démocratie que leur mort !

Il n’y a en France que deux journaux d’investigations indépendants (sans pub), c’était déjà un drame !

Personne ne s’en est inquiété !

Ils n’imaginaient pas cela, leur mort ni dans ces conditions, nous non plus !

Et ils n’imaginaient pas non plus devenir les “martyrs” (une horreur pour eux) manipulés par une cause opposée à ce qu’ils avaient toujours défendu : la tolérance, la bienveillance des uns envers les autres, la haine désamorcée par l’humour, l’humanité partagée.

Ils me manquent déjà et Charb chaque semaine me pointant “t’as vu ça ?”, j’avais vu sans voir ou sans oser voir. J’aurais du lui dire “merci” à chaque fois. Et j’ai peur, oui vraiment très peur, en plus de l’immense chagrin, de l’immense tristesse, de la perte douloureuse, aigüe de la personne qu’ils étaient, perte du soutien qu’ils constituaient (sans le savoir, mais en l’espérant, j’espère), perte de la démocratie qu’ils instituaient, de la République qu’ils défendaient.

J’ai peur que leur mort soit instrumentalisée, j’ai peur que quelque chose dégénère à leur corps défendant, j’ai peur que rien ne tienne plus, que quelque chose bascule : tyrannie sécuritaire, racisme exacerbé, violence aveugle.

Ils dénonçaient tout cela. Ils ne sauraient en être le prétexte !!!

Il ne le faut pas.

Comment faire ?

Que dire ?

Je ne sais pas.

Je pleure. Je les regrette, eux, auraient su quoi dire, de leur propre mort, s’ils avaient pu l’imaginer. »

Marie-Claire Pompéani, le 7 janvier 2015.

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Euh, excuse-moi, mais tu fuis des poches…

Avant, je faisais un peu partie de ceux qui râlent dans toutes les conférences que le wifi est mauvais ou nul, que ça capte pas dans l’amphi, tout ça. Et puis j’ai réalisé que les choses n’étaient pas si évidentes…

La pyramide de la hiérachie des besoins de Maslow, fameusement détournée et mise à jour. Pour en savoir plus http://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramide_des_besoins

La pyramide de la hiérarchie des besoins de Maslow, fameusement détournée et mise à jour. Pour en savoir plus.

 

Depuis une dizaine d’années, à Lurs, pendant les Rencontres, nous ouvrons le Wifi à tous. Au début, vous savez quoi ? C’était audacieux, innovant, tout ça quôa. Déjà, on me signala que j’étais le premier à appeler France Télécom pour ouvrir une ligne ADSL sur le village. Et ce n’était pas si facile : Wanadoo, ainsi nommé à l’époque, n’avait pas prévu le coup du multi-utilisateurs, et du partage, ainsi quiconque se baladait sur le web pouvait relever NOS mails sur leur site :-) La hotline complètement incompétente soupçonnait le mac et me demandait d’utiliser Windows pour naviguer sur internet. Tout ça tout ça : “Je vous parle d’un temps…”

Alors ensuite, ça marchait fort bien. Quelques personnes s’installaient dans un coin à l’ombre sur la terrasse, au frais dans un escalier, ouvraient leur ordinateur portable de temps en temps et téléchargeaient leur mail avec un sourire plein de reconnaissance pour notre générosité. Voilà comment c’était cool.

Mais depuis quelques années, le réseau est devenu très mauvais. Impossible de se connecter, mauvaise réception, la plupart du temps et des lenteurs importantes. Alors on a acheté des répéteurs pour améliorer ça. En vain. J’ai pensé que le problème était technique, et puis j’ai réalisé que pas seulement…

J’ai compris cet été, en regardant le public, et mes poches, que nous saturons le wifi dès que nous arrivons. Ce n’est pas nous qui utilisons le wifi, ce sont nos devices. Car pour nous, je veux dire nous les utilisateurs, plus de bande passante disponible. Les appareils conversent tous seuls sur le réseau et le saturent. Ils le font silencieusement. Dans le champ du wifi, nous émettons des données toute la journée. Nos poches quoi.

Je regarde la salle. Il y a ceux qui prennent des photos avec leur téléphone, plusieurs dizaine par jour. “Mon Flux de photos” se charge de les envoyer dans le cloud en douce (on en a assez parlé ce mois-ci avec l’affaire des nus volés). Ce sont donc des dizaines de mega-octets, des centaines souvent, par utilisateur, à uploader. Multiplions par une trentaine, vu la fréquentation c’est un minimum, cela nous fait quelques gigas, dizaine de gigaoctets à expédier. Et vous le savez, l’ADSL n’aime pas l’upload, comme son nom l’indique, le débit en est asymétrique et le trafic ascendant bloque quasiment le descendant.

Ajoutez les tablettes, et ordis, qui dès que vous les ouvrez télédéchargent ces images, et hop rebelotte dans l’autre sens. Mais ce n’est pas tout, il y a aussi les Dropbox, Drive et autres disques virtuels qui se synchronisent, et les Evernote qui rafraîchissent leur cache et des dizaines d’autres connexions silencieuses (Réseaux sociaux, géolocalisation par wifi, etc.) et vous avez un réseau qui explose avant même que quiconque ait appuyé sur la moindre touche.

Cela nous montre à quel point nous avons commencé à émettre des données, enfin nos poches, que nous y pensions ou non, que nous le sachions ou pas. Car ça montre aussi que ce n’est déjà plus nous qui utilisons le réseau (il n’est plus disponible pour nous quand nous en avons besoin) ce qui va s’accentuer avec l’internet des choses, les objets connectés et tout ça. Cela pose un problème de pédagogie, aussi car certains l’ignorent purement et simplement, et disons d’étiquette, pour ceux qui l’ignorent volontairement et sacrifient les ressources communes à leur confort ou leurs habitudes.

Tout cela donne l’impression qu’on vit à l’américaine (et c’est normal quand le numérique est élaboré en californie :-) Grosses voitures qui consomment beaucoup, lumières allumées partout, etc. On aurait peut-être besoin d’un peu d’écologie numérique. Juste pour apprendre à mieux préserver et partager les ressources communes ? L’année prochaine, en tout cas on proposera sans doute une petite affiche de sensibilisation sympathique à ce problème, technique mais pas que.

PS : Eric Muller (efele.net) avait cet été gentiment apporté une bibliothèque numérique accessible par un réseau indépendant et motorisée par un RaspberryPi. Je pense que le journal des requêtes de connexion de son mini serveur doit être édifiant à cet égard :-)

PPS : à l’occasion d’un test de IOS8, j’ai constaté que l’utilisateur n’a même plus la main sur son flux de photos, et qu’il est impossible d’en retirer des images.

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Le lieu propice

« Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors ; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années. »

Marcel Proust, Du Côté de chez Swann, dernière phrase.

Macule du numéro 2 de la revue Après Avant, live chez Moutot, par Julien Gineste.

Macule du n°2 de la revue Après\Avant, chez Moutot par Julien Gineste.

Il y en a qui enseignent la position à adopter pour bien écrire. Une bonne assise, les bras posés, le dos droit… Moi, j’ai dû apprendre à écrire autrement, à me tordre, à me courber dans un coin, et il me fallait commencer par chercher autre chose. Le lieu propice.

Lorsque j’étais écolier, mes devoirs ne se faisaient pas. J’avais pourtant un joli petit bureau, une chambre calme et de la lumière. Mais non, c’était difficile et long et très pénible de résoudre ce satané problème assis là. Dès le départ j’avais pourtant protesté en classe de cours préparatoire lorsque la maîtresse nous demanda de faire des devoirs à la maison. Je lui répondis que je trouvais suffisant de travailler la journée entière en classe et que non, personnellement, je ne voulais pas, merci. Cela me valut le premier « mot à mes parents ». Les parents, ça n’allait pas fort entre eux.

Et ces longues séances à attendre assis devant mon pupitre que les devoirs se fassent… rien ne se faisait à ma table. J’ai doucement décroché. D’abord cela ne se remarquait pas, j’étais doté d’un genre de capital, qui évidemment s’éroda. Jusqu’à l’échec en quelques années. Mais se produisit alors un déplacement. Une heure de transport le matin, une heure le soir. Je commençais à lire, dans le métro. La découverte de la littérature, tardive, mais extrêmement intensive. Et tout ce qui ne se faisait pas à mon bureau commença à se faire, autrement et ailleurs.

En rentrant la nuit d’hiver tombée, m’assoupissant à moitié dans les classeurs étalés sur mon lit. Ou bien levé tôt, écrivant une dissertation dans la cuisine froide, la maison endormie, pendant que le café coule. Ou assis par terre sur le bitume chaud, faisant les maths juste avant le cours. Apprenant les déclinaisons allemandes assis en haut des marches de l’escalier B, la poussière dansant dans un rayon de soleil. Puis couché dans l’herbe du parc proche, “révisant” l’histoire en caressant des cheveux frisés qui n’étaient pas les miens, ou encore finissant un exposé en tailleur dans les volutes d’herbe et de tabac. Chaque activité s’inscrivait ainsi dans un lieu, une position. Une mention spéciale pour les salles de lecture des bibliothèques municipales où je pouvais me couler des heures durant dans l’atmosphère studieuse si particulière, entouré des usuels, des périodiques, du catalogue, et surtout des autres lecteurs de tout âge. Je les aimais. Je raffinai progressivement la technique, trouvais pour chaque activité le poste et l’orientation qui lui convenait le mieux. La lumière, l’air, la place, l’assise, la compagnie, m’aidaient. Je progressais incroyablement et remontais. Je pus ainsi finir le secondaire et réussir la fac. La machine à écrire puis le petit Macintosh s’immiscèrent à grand frais dans mes études supérieures, avec une tendance à me sédentariser : la difficulté revenait. Mais l’informatique mobile arrivant me convint comme un gant. Me voici à écrire ceci assis en tailleur dans l’entrée.

Car aujourd’hui encore, créer, dessiner, comptabiliser, rédiger un courrier, ou écrire un texte, ne peuvent se faire qu’en un lieu qui le rende facile, ou même carrément faisable, le temps contraint. Ce n’est pas que je dispose d’un palais aux nombreux salons dédiés à chaque art, ni d’une ribambelle d’ordinateurs. Bien au contraire : j’ai peu de mètres carrés et ne suis équipé que d’un portable, depuis des années, avec certes plusieurs écrans additionnels sur lesquels il vient de brancher comme un papillon. C’est simplement le constat qu’ici les choses sont faisables et là elles sont bien plus difficiles. Je peux graphiquer ou typographier sur un grand écran de 30 pouces, mais pour écrire, je dois utiliser plus petit, si possible sur mes genoux, le dos voûté, comme enroulé autour de mon texte. Le grand plan orthogonal, c’est pour le graphiste, l’espace courbe du coquillage, c’est pour le plumitif. Ça m’a sauvé quand j’étais rédacteur en chef d’un magazine devant pondre plusieurs milliers de signes par jour. Le rideau, ouvert ou fermé joue aussi. L’encombrement de la table. L’air qui entre par la fenêtre. Tout se décline, tout participe de l’activité. Quelle heure est-il ? Et autour, qui parle, qui bouge ? Tout cela me semble maintenant si banal et si impératif à la fois… Peut-être comme le sourcier ou l’adepte du Feng shui après tout, mais sans aucune mystique, j’ai constaté que le lieu propice est vital. Je ne fais que m’y loger le temps d’un travail, celui d’écrire.

Ce petit texte a été écrit pour la revue Après\avant, en guise de préparation aux Rencontres de lure 2014 — Chemins de faire, activer la page blanche du 25 au 30 août 2014. Pour en savoir plus : http://delure.org et pour commander la revue sur le site du diffuseur R-diffusion. Photo de macule par Julien Gineste.

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Pages publiques

La couverture de l'ouvrage pages publiques

La couverture de l’ouvrage pages publiques

Lorsque nous avons commencé l’année, avec les étudiant-e-s du Master 2 Édition et mémoire des textes de l’université de Caen Basse-Normandie, nous avons imaginé, chose très originale, réaliser un ouvrage. Le groupe était très motivé, ressentant le manque de pratique. La salle d’informatique était neuve, les licences de logiciels en place, on pouvait y aller. La seule chose, c’est que je souhaitais que ce projet trouve un débouché réel, un peu comme une assiette préparée, fut-ce en école de cuisine, doit finir sur une table correctement dressée. Nous allions donc essayer de réaliser un ouvrage de A comme idée originale à Z comme librairie. Je souhaitais également que le étudiants fassent un travail d’édition, et non pas d’auteur. Éditer, depuis l’avènement de l’imprimerie, et donc de produire des multiples à partir de copies manuscrites, c’est choisir, établir, comparer, critiquer, traduire, corriger. Les tâches qui font l’humanisme.

Et nous avons trouvé facilement de nombreux matériaux, dans le domaine public évidemment. Textes, poèmes, lettres, illustrations : un plaisir immense de pouvoir travailler avec de grandes œuvres. Pourtant, ces œuvres du domaine public manquent toujours un brin d’actualité (bon, notre culture commémorative en met certes un ou deux sur la table, chaque année, au gré d’un anniversaire, mais elles ont néanmoins toujours leurs 70 ans d’âge minimum). Un nouveau livre doit avoir un sens actuel. J’avais une petite idée derrière la tête. Le domaine public c’est un peu la prose de l’édition : tout le monde s’en sert sans le savoir. Ou bien sans trop vouloir le dire. Et puis ce n’est finalement pas un sujet. Mais si justement il accédait à la dignité de sujet. En France, on ne trouve pas d’ouvrage sur le domaine public. Eh bien c’était parfait, voilà la raison d’être recherchée.

On ne va pas faire les innocents : le fait que C&F éditions soit engagée dans les biens communs de la connaissance, que mon associé Hervé Le Crosnier passait ses soirées à coder le site de l’initiative Villes en biens communs, ou que les initiatives du collectif SavoirsCom1 m’intéressaient n’est pas pour rien dans ma proposition de constituer un dossier au sein de l’ouvrage, donnant la parole à ceux qui s’intéressent au domaine public. Fallait-il pour autant constituer un dossier équilibré (les « pour » et les « contre ») ? Ce n’était pas exclu, mais pas prioritaire. Il fallait d’abord s’assurer que notre petite équipe éditoriale débutante irait jusqu’au bout, et donc estimer sa “vélocité” avant de définir un périmètre plus précis en conséquence. Je n’entrerai pas dans le détail ici, c’est un semestre qu’il faudrait raconter. Au final, je vous rassure, nous n’avons pas cherché l’objectivité, mais donné la parole à ceux qui l’ont le moins ailleurs, n’étant ni société d’auteur, ni syndicat d’éditeurs : les défenseurs du domaine public.

Mais les étudiants ont participé à l’atelier d’« appropriation » du domaine public de SavoirsCom1 organisé par Silvère Mercier à la BPI à Paris, recherchant et validant avec le juriste Lionel Maurel les auteurs qui allaient entrer dans le domaine public pour le calendrier de l’avent du domaine public (vidéo ci dessous) puis rencontrer la plupart des contributeurs à leur livre lors de la journée sur le domaine public organisée fin octobre 2013 à l’assemblée nationale : ils ont pu poser des questions à la députée Isabelle Attard, pourfendeuse du copyfraud, cette pratique des musées et d’archives à revendiquer un droit sur des œuvres du domaine public.

Voilà la petite synthèse que propose la quatrième de couverture de l’ouvrage :

« Tomber dans le domaine public »… ça fait mal ? D’où vient cette conception négative et dévalorisante du domaine public ? Les artistes et les génies du passé ne valent-ils plus rien pour les lecteurs, auditeurs, spectateurs, comme pour les éditeurs et tous ceux qui vivent de la culture ? Ce n’est évidemment pas le cas. On pourrait donc définir le domaine public de façon moins négative. La période de propriété est une incitation à la production d’œuvres. Le domaine public représente l’intérêt général. Une cohabitation harmonieuse est possible, comme Jean Zay ou l’association Communia l’imaginent. Chaque année le domaine public s’agrandit, ce qui permet la redécouverte, la réédition et le partage des œuvres. Les outils numériques peuvent favoriser cette exploration de notre patrimoine commun, et la production de nouvelles œuvres s’en inspirant.

 Ce livre a été réalisé par les étudiants du Master 2 Édition et mémoire des textes de l’université de Caen Basse-Normandie. Il propose un dossier réunissant les explorateurs et défenseurs du domaine public, ainsi qu’un florilège d’œuvres et un calendrier de l’avent des auteurs qui sont entrés dans le domaine public le 1er janvier 2014. Avec : Isabelle Attard, Véronique Boukali, Communia, Patrick Frémeaux, André Gunthert, Alexis Kauffmann, Hervé Le Crosnier, Lionel Maurel, Eric Muller, Nicolas Taffin ; et des extraits d’œuvres de Guillaume Apollinaire, Camille Claudel, Maurice Denis, Henri Focillon, Alexandre Millerand, Léonard Misonne, Robert Musil, Beatrix Potter, Sergei Rachmaninov, Max Reinhardt, Oskar Schlemmer, Hans & Sophie Scholl, Victor Segalen, Vittorio Sella, Chaïm Soutine, Simone Weil…

Il y aurait beaucoup à dire sur ce petit livre incroyablement dense, illustré : outre les ateliers préparatoires, les entretiens, les étudiants on réalisé la création graphique, la sélection,la préparation des textes et images, la correction, la mise en page. Nous avons un peu pris le relais sur les dernières relectures, faute de temps, mais le contrat initial a été rempli et le livre était vraiment publiable. Chapeau aux étudiant-e-s qui ont réalisé un très beau travail et ont fait preuve de beaucoup d’implication. Les deux volets de Pages Publiques, dossier et florilège, permettent au final de regarder le domaine public avec, nous l’espérons, un regard aiguisé et curieux. Il rejoint donc le catalogue de C&F éditions (l’ouvrage a pu être édité au prix très raisonnable de 10 € grâce aux soutiens du Centre Régional des Lettres de Basse-Normandie et de l’université de Caen Basse-Normandie. Pages Publiques, 128 pages, ISBN 978-2-915825-36-7). Travailler sur le financement du projet faisait partie de l’enseignement délivré aux étudiants.

Si vous voulez télécharger et lire un spécimen (copieux) de l’ouvrage, par ici : http://cfeditions.com/pages-publiques. Quant à moi, je vous propose en bonus l’interview de Lionel Maurel et Silvère Mercier réalisée le 16 octobre à la BPI, en attendant le prochain projet étudiant du Master édition de Caen, j’ai encore quelques idées ;-)

Un entretien avec Lionel Maurel et Sylvère Mercier, du collectif SavoirsCom1 (http://savoirscom1.info), filmé à l’occasion d’un atelier “Appropriation du domaine public” à la BPI (Paris) le 16 octobre 2013, dans la préparation du Calendrier de l’avent du domaine public 2014 – en ligne ici : http://www.aventdudomainepublic.org

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Typothérapie (5/5) : Gérard Blanchard

(Suite du feuilleton Typothérapie dont la première «séance» est ici…)

IV. GB

Dans ce triangle tendu entre les trois natures (le signe, le support, la forme, avec trois fonctions la communication, le pouvoir, le mouvement), des formes d’écriture réalisent plus parfaitement chaque pôle, mais toujours en opposition aux deux autres (numérique, calligraphie, gravure). « C’est probablement », me dis-je, « ce déséquilibre qui a fait que le triangle tourne sans cesse, fût-il gravé dans le marbre de l’autel. Mais il y a bien ce soleil, ce GB au centre, qui semble éclairer les trois ».

Le triangle de l'écriture

Le triangle de l’écriture

Une forme d’écriture réalise ses trois natures ensemble dans un équilibre parfait, à égale distance de ces trois pôles : la typographie, mécanisation de l’écriture en vue de sa reproduction et sa diffusion imprimée.

La typographie réalise l’alphabet, très scrupuleusement, puisqu’elle en grave et moule les lettres, les range en casse où on pourra les saisir pour composer le texte. Les caractères mobiles en plomb manifestent la nature alphabétique de notre écriture. La casse typographique (on note au passage qu’elle apporte la nuance et la précision en multipliant dès le départ les signes bien au-delà de 26 lettres) devient l’alphabet-monde : on peut à partir d’elle composer toute la littérature, toute la science, toute la poésie passée, présente et future. Même rêvée. Elle apporte aussi le souci de l’arrangement, de la composition correcte et le respect de la diversité des langues. La typographie survit à l’évolution binaire de l’écriture numérique. Elle se « dématérialise », étend sa casse à l’Unicode et offre l’interface du clavier électrifié au scripteur.

La typographie réalise simultanément la forme calligraphique, où elle s’enracine en la stabilisant. Au niveau microtypographique, elle reprend au trait de plume tout ce qu’il peut apporter à la lecture, la liaison, l’intelligence du regard humain pour les mettre au service de la signification. Mais elle l’accompagne aussi dans son œuvre de connotation : ce petit jeu avec l’imaginaire qui fait que chaque forme conserve une force évocatrice. La variété typographique qui en est le reflet s’étend et s’accélère au fil de ses évolutions technologiques et la micro-informatique catalyse cette diversité en la démocratisant. L’histoire typographique constitue des familles au fil du temps, et puis les hybride au fil de ses mutations. Au niveau macrotypographique, elle s’installe dans la page avec liberté et précision et permet toutes les variations en calligrammes expressifs aussi diversifiés que la population productrice de documents structurés.

La typographie réalise enfin la gravure, dont elle reprend à la fois la précision et l’inscription dans le support, mais avec nuance, à l’échelle (la gravure typographique se joue à l’infinitésimal, en orfèvre) et avec légèreté : l’inscription dans le papier par pression suffit, puis par simple trace lumineuse, puis par trace électrostatique, et enfin sous forme d’image latente projetée sur la rétine. Ce faisant, la gravure devient photogravure, puis manipulation abstraite de vecteurs et de courbes, elle s’affranchit de la contrainte du support qui dictait la forme, la rapprochant à volonté du geste scripteur. Et de la mémoire du support, elle développe une dialectique entre la forme et la contreforme, abstraction formelle du support d’inscription. La durée devient au passage un symbole. La typographie affranchit l’écriture en permettant sa diffusion et sa publicité à l’infini. Elle lui donne une ubiquité qui permet sa conservation à travers les destructions et va jusqu’à rendre progressivement obsolète la notion d’original. La multiplicité donne également à l’écrit une intimité et permet de le transporter avec soi, en livre, en tablette. Certes toujours sous contrôle… Car ce n’est pas une rupture mais une synthèse.

Au final, la typographie accomplit une écriture qui s’équilibre entre l’efficacité de signification, l’inscription dans le support, la forme du mouvement. Elle tempère également cette polarité qu’elle accomplit : en réintroduisant le dessin au sein de la signification, en stabilisant la calligraphie, en dématérialisant la gravure. La mise en abyme de l’écriture est déclinable à l’infini dans tous ces aspects qu’elle porte depuis plus de 500 ans, au centre exact du monde de l’écriture. Typographie sans discipline mais éclairée par toutes… La typographie n’est pas immobile. Elle accompagne l’homme qui grandit et se transforme avec lui. Chaque évolution technologique, chaque besoin nouveau la renouvelle à son tour. La typographie dure et est en passe de devenir la dernière forme de l’écriture, certaines méthodes pédagogiques commençant même à abandonner l’apprentissage de l’écriture manuscrite (encore un excès qu’elle aura à surmonter, qu’elle saura surmonter du fait de sa nature multiple et équilibrée précisément).

En relisant ces notes vite prises au réveil, je repense au « G » et au « B » au centre de tout. Je me souviens de cette phrase si bien illustrée ici : « Il est temps de ne plus considérer la typographie pour son utilité, ni pour ses beautés ; mais en tant que discipline de l’esprit, c’est-à-dire pour son universalité ». Mais elle est de Maximilien Vox. Or, ce ne sont pas un « M ». et un « V » qui sont gravés, mais bien un « G » et un « B ». Eurêka ! Les initiales que je lis au centre même du soleil, lui-même centre du triangle des écritures qu’il éclaire à l’infini : GB. C’est évident : GutenBerg bien sûr !

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