Typothérapie (4/5) : en pleine forme

(Suite du feuilleton Typothérapie dont la première «séance» est ici…)

III. io

Et nous y arrivons : l’écriture-forme est bien consciente qu’avant de se transmettre, un message s’organise, s’articule en éléments pour la vue. Beaucoup d’écritures sont encore présentes dans le monde, avec des morphologies immédiatement reconnaissables, y compris pour leurs non-lecteurs. Elles présentent des attributs de style singuliers qui permettent de les identifier. Certaines sont connues pour leur ancrage dans le monde des objets, comme les écritures hiéroglyphiques dont on se plaît même à dire qu’elles auraient eu la vertu de faire advenir l’objet qu’elles dessinent. D’autres, un peu plus éloignées, sont appelées idéographiques, enfin les lettres alphabétiques sont dites abstraites et conventionnelles, en ce qui concerne leur forme . En réalité, tout signe est bien aussi une image, y compris la lettre alphabétique, que nous avons simplement appris à ne pas regarder, ou dont nous avons oublié l’enracinement figuratif, ou même les bâtons noirs du code à barres. Cette image requiert toujours un contraste à deux valeurs au moins : une encre et un fond, un creux et un plein, une forme et une contre-forme.

L’image-signe s’est construite par sédimentation sur un usage, un support et une vitesse d’exécution : elle utilise l’espace au mieux pour, dans un encombrement réduit, présenter une forme plus ou moins facile à distinguer. L’écriture tient compte de l’espace et du temps : une note prise à la vitesse de la parole sur un petit carnet court au long de signes enlevés, très simplifiés (notes tironiennes, sténographie). Une parole fixée dans la roche pour l’éternité prendra à l’opposé des jours ou des semaines d’exécution soignée. L’espace et le temps composés ensemble donnent le mouvement qui est l’essence de cette écriture. C’est dans le geste que s’articule l’esprit qu’on pose sur la matière.

Dans tous les cas, la forme prend conscience de son pouvoir de signe. Descendante de Lascaux, l’image-signe n’est pas un dessin comme les autres. Elle est la forme magique, celle qui transporte du regard à l’esprit. Rien n’y est dû au hasard. Scribe, notaire, copiste, à force de jouer toute la journée de la plume ou du calame, le dessinateur de cette forme sait aussi sa valeur pictographique. Il en joue, la dispose, l’arrange, la tend ou l’amollit, pour servir ou pour nuancer le sens du texte. La pratique de l’écriture en fait un maître dans l’art de souffler le chaud et le froid sur le sens au moyen de la forme. D’ailleurs les firmes, sociétés, institutions se bousculent devant son officine pour qu’il leur dessine un signe, pour qu’avec ce logo, elles se dotent d’un ticket d’entrée dans le monde des signes, le seul qui vaille, ou dans l’Histoire, puisque c’est l’écriture qui fait l’Histoire.

L’écriture qui se dessine dans ce coin porte un nom : la calligraphie, ou belle écriture, pratique scripturale en soi et souvent pour soi. En Chine, avec une nuance notable, la calligraphie désigne à la fois la littérature (poésie), l’écriture (des lettres du texte) et le dessin. Les frontières y sont floues. En Perse, c’est la mystique du souffle divin qui advient dans le signe ainsi tracé. En Occident, la calligraphie exprime une virtuosité toute mozartienne. Paillasson s’envole dans les pleins et déliés et nous entraîne dans ses boucles infinies11. « Trop de notes ». La danse frénétique qui se joue à ce sommet du triangle oublie dans son ivresse de se poser sur son support, elle néglige la signification dans son amour solipsiste de la forme.

Ici le i et le o ne sont pas des chiffres ni des lettres évidemment : ce sont un calame et un encrier où le tremper. Le bâton, sa goutte et le réceptacle, masculin et féminin reliés par une ligature.

à suivre…

²

Typothérapie (3/5) : peine capitale

(Suite du feuilleton Typothérapie dont la première «séance» est ici…)

II. IO

L’inscription est le deuxième éclairage porté sur l’écriture. C’est l’enregistrement de la parole dans un support, dans une matière. L’onde sonore est presque aussi volatile que l’onde électromagnétique qui forme la pensée au fil des synapses. Elle peut trouver un réceptacle dans un auditoire, mais elle ne s’inscrit ainsi en rien. Ce qui peut durer, c’est le souvenir de la parole entendue. Onde prolongeant une onde, changement de fréquence supporté par la vie de l’auditeur. Qu’il meure et le silence est revenu. L’inscription, elle, porte le souvenir de la parole dans les endroits déserts et silencieux. Ceci pour un certain temps qui dépend de la nature du support d’inscription et des conditions de sa conservation. C’est le pouvoir de la parole sur le monde.

L’écrit premier est d’ailleurs la loi qui s’écrit dans la pierre, la matière la plus dure ne lui résiste pas. Elle pourra ainsi s’imposer à tous, y compris à ceux qui sont hors de portée de voix. Les commandements. Double violence : violence exercée par la parole sur la matière qu’elle marque, et contrainte exercée sur tous en s’écrivant dans la roche. L’écriture de la matière est la marque d’un pouvoir puissant sur les choses et les hommes. La pierre l’accompagne : mettez un homme entre quatre pierres, le voilà en prison. Plus le support est dur et lourd, plus il serait universel. Il inscrirait la domination de la pensée et de la parole en creux dans la blessure des choses. L’écrit se fait ici vertical.

L’archétype de cette écriture est la lettre capitale de la gravure lapidaire. Les mots officiels gravés au fronton du monument, érigés bien haut au-dessus du peuple, afin qu’il ne puisse entamer le message de ses graffitis et de l’usure de son activité. Jusqu’à ce que « ceci tue cela ». Car cette écriture semble craindre la vie, son désordre, ses mouvements, sa fragilité. La colonne Trajane au centre de l’empire en fournit le canon, loin des confins de la barbarie. La lettre gravée dans la pierre témoigne à la fois d’un pouvoir sur les choses et d’une conception de la durée comme immobile. Le temps qu’elle cherche à traverser sans se dégrader est une éternité figée et sans vie.

La dimension que l’écriture donne à la pensée : la légitimation, autant que la durée. Quand Platon fait planer l’ombre de l’oubli derrière l’écriture, il pointe l’absence d’autorité du produit écrit sans son auteur. Or c’est décisif pour l’écrit d’État. L’écrit d’État, enregistré officiellement au moyen d’un sceau, conserve la notion d’autorité en se couchant sur le papier. Armé de l’écriture, on se bâtit un empire, on part en conquête. Surtout quand elle semble supérieure aux autres. Et c’est le cas de l’alphabet évoqué précédemment. L’empire, c’est la mise en livre du monde. Livre de compte. Il sera parcouru et inventorié scrupuleusement. Cette mise en registre est appelée enregistrement. Le registre a pour destin une étagère tempérée de l’archive. Une manière de se donner du temps. Ce registre n’est jamais tenu par n’importe qui. C’est toujours un représentant assermenté du pouvoir qui le tient. État civil, propriété, armée, prison, livres de comptes : l’écriture prend ici son sens dans l’enregistrement éminemment contraignant de quelques moments clés de la vie que sont la naissance, la conscription, le délit, la propriété foncière, la mort. Inscription et encadrement des personnes. Les sociétés, personnes morales, doivent également s’y soumettre avec les quelques écrits fondateurs et obligatoires à leur industrie. Des écrits qui ne sont pas destinés à être communiqués : n’y accèdent que ceux qui ont prêté serment, ponctuellement. Les premiers write-only documents.

L’écriture ne semble se banaliser et devenir profane, civile, littéraire ou poétique qu’incidemment. Comme dans un détournement. Chansons et contes, romans, mais aussi graffiti, pour ce qui est du vertical, surviennent dans le dos du pouvoir. Néanmoins, ce dernier s’efforce de la contrôler : privilèges, dépôt légal ou censure le rappellent. Dans ce sommet du triangle on craint à la fois la communication et le mouvement que représentent les deux autres.

Les signes I et O, capitales bien entendu : la longue droite et la grande courbe. Les deux éléments qui composent toute forme, les deux seuls que l’on puisse graver dans la pierre. La minuscule arrivera avec le papier, mais sous commandement du pouvoir royal…

à suivre…

E

Typothérapie (2/5) : un-zéro

(Suite du feuilleton Typothérapie dont la première «séance» est ici…)

Le triangle de l'écriture

Le triangle de l’écriture

I. 10

Dans le premier point de vue, celui de l’écriture-signe, c’est l’opération de communication qui est privilégiée. L’écriture est envisagée comme le système conventionnel de signes graphiques qu’elle est, qui permet de retranscrire la parole / transmettre des idées. Ce système arbitraire, plus ou moins élaboré, toujours fini (au moins à un moment de son histoire), est destiné essentiellement à la transmission d’éléments qui lui sont hétérogènes : facteur, passeur. On peut le conserver sous cette forme, ou le reproduire, en diffuser les reproductions sans perte de cette fonction. Afin qu’il ne se dégrade pas trop et remplisse son rôle signifiant, le message écrit doit néanmoins posséder des qualités : un détachement de leur propre nature de chose, une certaine simplicité qui le rende utilisable par plusieurs, une constance qui permette de le reconnaître à travers des variations minimes. L’écriture peut faire grandement varier le nombre, la forme et la qualité de ses signes, mais l’efficacité en la matière dicte que tout en eux devrait tendre à la désambiguïsation. Un signe ne doit simplement pas être confondu avec un autre, puisque c’est le signifiant dont ilest porteur qu’il convient de discriminer. La valeur d’un signe en fait une pièce théoriquement unique dans le puzzle signifiant. Cette vertu de lisibilité inspire une stabilisation des signes, voire une standardisation (stabilisation validée par un document contractuel), qui est comme un degré supplémentaire de civilisation apporté à la convention informelle originelle.

De ce point de vue, le moteur de notre écriture, l’alphabet (quel hasard !) constitue un arrangement particulièrement réussi. Une quantité très raisonnable de signes qui par leurs arrangements se combinent en mots et permettent d’exprimer un grand nombre d’idées. L’alphabet est une combinatoire économique qui remplit bien le contrat de la signification. L’atome fait signe, à moins que la théorie de l’atome ne vienne de lui ? Il a la qualité de présenter des formes géométriques : droites, courbes, en nombre minimal, sans distraction pour l’œil. À dire vrai, quelques années d’école très élémentaire permettent de se rendre aveugle à ses formes, et d’accéder directement à ce qu’il signifie. Ce qui compte, ici, c’est la séquence : la succession de signes doit permettre une accélération de la lecture. La communication-transmission se fait à une vitesse telle qu’elle passe sous le seuil de conscience.

Mais poussons cette conception de l’écriture jusqu’au bout. « L’alphabet » idéal dans ce coin du triangle, ce serait deux signes librement choisis pour deux valeurs : vrai ou faux, noir ou blanc, 0 ou 1. Deux valeurs absolument opposées, impossibles à confondre, radicalement simplifiées, absolument neutres, sans aucun parasitage de forme. Messagers complets, à la fois radicalement dévoués et totalement indifférents au contenu. Le langage parfait et absolu de la transmission la plus pure, le langage dernier. Cette écriture existe et est dite numérique. Son inconvénient principal est son relatif encombrement (il faut cinq positions binaires pour disposer de trente-deux valeurs, soit un alphabet très sommaire, donc un rapport de 5 pour 1). Cette écriture n’est, sans doute pour cette raison, jamais enregistrée sur un support traditionnel (papier, pierre) sauf pour des messages très courts destinés aux machines afin qu’elles enregistrent des objets du monde matériel : les étiquettes de codes à barres. Elle est plutôt enregistrée à échelle microscopique, sous forme magnétique. Le grand nombre de signes nécessaires, leur monotonie, leur encombrement total, l’intolérance à l’erreur ou à l’approximation, font qu’elle convient mieux aux machines qu’aux êtres humains.

Mais, de même que l’écriture alphabétique se percevait comme supérieure aux autres et tendait à légitimer différentes « alphabétisations » et colonisations, l’écriture binaire tend à phagocyter d’autres medias : image fixe et animée, son et toucher sont déjà massivement numérisés. Sur le terrain symbolique, il en est de même : tout signifie, et la signification s’étend à tout. L’écriture ici est complètement signe, elle est aussi très peu définie dans sa forme, et très peu profondément enregistrée : elle est aussi proche que possible de ce sommet du triangle et aussi loin que possible des deux autres. Je lis : « 1 » et « 0 ».

à suivre…

î

Typothérapie (1/5) : le songe Blanchard

Une théorie imaginaire de l’écriture typographique.

La revue Communication et Langages a 50 ans, elle a consacré un numéro spécial à Gérard Blanchard, prolifique et multimédia typophile de la première heure. C’est donc un double événement.  J’y ai apporté ma contribution par un petit texte en forme d’hommage que je vous  propose ici en bref feuilleton. Mais ne manquez ni ce numéro de la revue, ni les archives disponibles en ligne sur le site Persée.

Magnifique image (où l'on reconnaît Emmanuël Souchier). Qui a réalisé cette photo svp ?

Magnifique image (où l’on reconnaît Emmanuël Souchier). Qui a réalisé cette photo svp ?

Résumé : Comme un « musée imaginaire », cet article en forme d’hommage à Gérard Blanchard est constitué de deux parties : le récit d’un songe durant lequel est découvert un modèle graphique, puis la description de la théorie que ce modèle figure. L’écriture y est polarisée par un triangle constitué de la signification, de l’enregistrement et de la forme. Chacun de ces sommets est décrit avec la forme archétypale d’écriture qui lui correspond, en opposition aux autres sommets. La typographie réalise les trois aspects simultanément et se place ainsi en tension au centre du triangle, à égale distance des trois sommets. Cette théorie imaginaire permet d’illustrer la raison pour laquelle une technique (un ensemble de techniques) peut trouver une place aussi centrale dans une œuvre et un système de valeurs. Il aurait pu être titré : Comprendre Gérard Blanchard… mais qui aurait osé ? …

Le songe d’un matin d’été

Dans ce songe, je gravis au matin un chemin bordé de rocaille et de thym. Sa montée, bien qu’aigüe et interminable, est pourtant rectiligne. D’ordinaire, un cheminement serpente, épousant la colline et ses courbes ; là, non. Il me faut aller tout droit sur ce vecteur ascendant, en me demandant un peu essoufflé si cela aura une fin. Au bout d’un long moment de marche dans l’air frais déjà visité d’essences, un panneau indique «Lumière», je ne sais plus dans quelle langue. Je comprends : je suis frappé au même instant par le soleil qui inondait l’autre versant, à l’Est. Arrivé au sommet, donc. Le chemin est maintenant bordé de pendules de pierre, plantées là un peu de guingois, m’évoquant un Chirico. Au bout, une minuscule chapelle attend, j’en franchis la grille entrouverte, en ruminant quelque chose comme : bien que non croyant, j’en reste un esthète et un curieux.

L’odeur du marbre humide, quelques ex-voto perdus, un autel. Sur le devant d’autel, dans un vaste encadrement, un triangle assez grand est gravé, avec des signes, des initiales. Je m’approche. Le soleil qui était toujours là derrière un petit vitrail, éclate en polygones colorés qui me tachent en passant. Un coup de bleu. Et là, sursaut : l’instant de mon inattention, le triangle gravé dans la pierre de l’autel ne me semble plus droit comme la pyramide posée solidement sur sa base, ou comme le compas posé en équilibre sur ses pointes. Il a été pivoté, de quelques degrés vers la droite, ce qui fait qu’il ne semble plus posé sur sa base, mais comme en déséquilibre. Je trouve cela très étonnant et moderne.

Je m’approche encore. La gravure, pourtant profondément entaillée dans le marbre, a encore changé, un peu plus inclinée. Je m’arrête et observe sans ciller: il me faut admettre que le triangle est en révolution autour de son centre, insensiblement. Au centre, et bien immobile, il y a comme un soleil avec ses rayons, portant des lettres, pas d’alpha et d’oméga, pas de «IHS», mais un «G» et un «B». Les trois sommets du triangle pointent tous vers une sorte de chiffre 10. En les détaillant, je lis cette représentation comme naturellement : «Voilà le signe», me dis-je ; «celui-là c’est le support», et le troisième, «mais c’est la forme». Pourtant, des symboles de ces notions sembleraient difficiles à imaginer : le signe du signe ? Tautologie tout aussi improbable que le signe du support ou même que le signe de la forme. Mais là, c’est lisible, sans ambiguïté, alors même qu’il n’y a bien à chaque sommet qu’un I et un O. Voici, me dis-je-alors, l’écriture au centre d’un triangle constitué de la sémantique, de la pragmatique et de la syntaxe. Je me réveille alors, comme secoué par l’urgence et j’écris presque aussitôt et frénétiquement ce que j’ai lu dans cette gravure animée, mais malheureusement pas assez vite pour n’en rien oublier.

Voici ce qu’il en reste… J’espère que ces notes lacunaires porteront témoignage de la limpidité et de la cohérence originelle qui les a inspirées : «On peut envisager l’écriture sous trois aspects essentiels et l’éclairer depuis trois points : en la considérant comme séquence signifiante, ou comme enregistrement sur un support, ou encore comme arrangement de formes. En général, un point de vue domine, en opposition aux autres, constituant une polarité.»

à suivre…

»

Avis (tardif) aux amateurs

> Ce texte est la rédaction a posteriori de l’introduction des Rencontres de Lure 2013 (programme). Il a été rédigé pour la revue Après/Avant dont l’étonnant numéro 2 sort au printemps 2014 !

Daumier, Les Amateurs d’estampes,

> On nous dit souvent que ces Rencontres sont des rencontres de professionnels, un rien fermées. À l’inverse, certains professionnels nous trouvent quant à eux bien amateurs et divers. Et d’un autre côté encore, on nous demande plus de professionnalisme dans notre vie associative… En somme, il vaudrait mieux être un professionnel qui s’adresse aux amateurs qu’un amateur qui s’adresse aux pros. Et pourquoi donc ? Il y a comme un schéma de pouvoir, médiatique, derrière tout cela. Au final, nous ne savons plus toujours où nous sommes dans cet enchevêtrement de frontières… Tous professionnels de quelque chose, tous amateurs aussi, certains passionnés, y compris de leur métier, dont ils redeviennent ainsi amateurs. Le plus intéressant se passant évidemment à la lisière du connu, du maîtrisé… Voici pour nous mettre en train un bref portrait de l’amateur auquel nous adressons cet avis. Forcément bigarré, le portrait.

Du dimanche

D’abord il y a l’amateur mis en adjectif : le praticien amateur, ou du dimanche, jamais très bien vu, choriste, peintre, cuisinier, pornographe ou n’importe-quoi-d’autre mais taxé d’-amateur. À côté de son métier il ou elle exerce son violon d’Ingres. D’un « talent médiocre », selon Littré, c’est un praticien approximatif qu’on qualifie d’amateur. Il revient en grâce dans la société de loisir et de consommation. Équipé pour les weekends, il pratique les loisirs créatifs comme le sport.

Autodidacte

On peut s’interroger sur sa motivation, et là ça devient plus intéressant. Une démarche d’apprentissage permanent se dessine en filigrane, de construction de soi en traversant des pratiques hétérogènes. Cette démarche de progrès autonome, d’autorégulation par des savoirs pratiques se retrouve dans nombre d’activités amateurs. L’autodidacte ne craint ni les essais ni les erreurs.

Bénévole

Et l’amateur consacre parfois un temps considérable à des pratiques abandonnées par des professionnels faute de rentabilité. Il s’écarte des recettes éprouvées, des raccourcis lucratifs dans lesquels les pros s’enferment par besoin, par routine ou par conservatisme. Par peur aussi, parfois, de changer leur métier, de changer de métier. Certains chantiers ne sont possibles que grâce à la contribution de ces hommes de bonne volonté, amateurs dits bénévoles. Les professionnels seraient-ils à l’opposé de mauvaise volonté ?

L’amateur

Il y a également l’amateur de…. Lui n’est pas un adjectif. Le connaisseur est plus distingué. Pourtant il est d’abord passif, jouit de ses sens : le regard, le goût ou l’odorat : il s’y connaît en estampes, bons vins ou cigares. Il cultive en distingué son amour. C’est souvent un -phile 1 mais parfois aussi un -phage, quand il passe du goût pour quelque chose, à la passion dévorante…

Le collectionneur

Car l’amateur amasse, souvent malgré lui, confesse-t-il finalement. Déclinaisons et répétitions infinies de son objet. De -phile, il devient parfois -mane, voire -pathe (nerd). J’ai pu décrire dans le numéro 1 d’Après/avant le savoir immense et infime qui le caractérise : Il sait tout de presque rien (Par ici).

Grands et petits savoirs

Évidemment, au final, la somme de ces micro-savoirs donne quelque chose. Il est d’ailleurs intéressant de voir Wikipedia occuper progressivement la place encyclopédique jusque-là vacante, sur ce terrain. Mais il lui manque quelque chose. Une vision, un talent, une capacité à problématiser, à percevoir son champ dans un cadre plus vaste, voire à embrasser le grand tout en système. En somme, il est à l’autre bout du philosophe qui sait presque rien, mais de tout. Au final notre amateur inspire aux académiciens et professionnels du savoir la même méfiance que l’amateur du dimanche aux professionnels. Un soupçon de dilletantisme. Bouvard et Pécuchet donnent un aperçu de cette bonne volonté affligeante.

Tous amateurs

Comme un bazar sublimé, le musée dilletante qu’est le cabinet de curiosités nous dit à son tour quelque chose du savoir. Il souligne la vanité de l’inventaire, la monstruosité de la classification. Fasciné, on n’a pas envie d’en refermer les portes comme ça. Sans doute parce que nous sommes tous amateurs. Tous capables, à côté précisément de notre domaine d’expertise officiel de construire une connaissance désintéressée, gratuite. Ici à Lure, on connaît depuis longtemps ces rapprochements et ces mises en pensée des pratiques. De la pensée et de l’amour. Livre, lettre, calligraphie, image, et curiosité d’y trouver quelque chose en plus.

La documentation partagée

Il y a un 3e sens au terme amateur : être intéressé, être preneur. Pourquoi un avis ? Parce que l’amateur mérite une défense, au moins une alerte. Nous sommes actuellement sur une crête : Les amateurs se sont beaucoup perfectionnés, on parle de proams. Ils inspirent d’ailleurs largement les professionnels qui grapillent sur leur terrain. Internet a permis de construire un univers documentaire partagé dense et riche qui contribue à ce perfectionnement, le documente. On y participe bénévolement, y compris en tant que professionnel, professionnel augmentés de sa pratique amateur désinteressée. Dans un esprit de construction. La connaissance amateur comme bien commun.

Sortis de la consommation

Ils sont souvent sortis de la société de consommation individuelle ces amateurs-là, pour l’élaborer en système de connaissance et de pratique connectée. D’ailleurs l’émergence du mouvement « Faites-le vous même » (DIY) qui fabrique et répare confirme cette volonté de faire un pas de côté vis-à-vis de la consommation. Quand ce n’est pas une sortie de la production (FabLab). Annie Chevrefils, dans son Rapport sur les pratiques amateur 2 cite Benjamin Bayart : « L’imprimerie a permis au peuple de lire, internet va lui permettre d’écrire » et même de produire une jolie réponse à Walter Benjamin qui écrivait à propos du collectionneur : « Parmi toutes les manières de se procurer des livres, la plus glorieuse est de les écrire soi-même. » 3

Une force de production considérable et autonome qui crée une richesse potentielle considérable (et convoitée), on appelle ce phénomène le Digital labor.

La toile, le piège

Des résistances ou des menaces peuvent empêcher cette pousse de savoir partagé de s’épanouir. Les trois plus actives actuellement :

  1. Le bruit, le bazar de la médiocrité (ce qu’Umberto Eco pointe quand il déplore le déclin du filtrage). 4
  2. L’exploitation organisée de la foule pour déconstruire un écosystème professionnel : Crowd sourcing.
  3. La spoliation de la création par un jeu juridique et des conditions abusives.

Avis aux amateurs

Qu’on soit collectionneur ou praticien, il est facile de perdre au jeu avec les nouveaux grands industriels de l’information, quand ce sont eux qui l’organisent. Voilà donc que des menaces pèsent sur les pratiques amateur en ce qu’elles sont une source de connaissance libre. Ceci nous a semblé motiver un avis, puisqu’un amateur avisé (éclairé en somme) en vaut deux.

Encadré : Le quizz des -philes

Une liste insolite extraite de Wikipedia… Saurez-vous devinez quel amateur se cache derrière chacune de ces appellations savantes ?

Appertophile, avrilopiscicophile, bibliophile, bibliomane, calamophile, céphaloclastophile, cucullaphile, émetoaerosagophile, ferrovipathe, glandophile, herpétophile, jocondophile, magopinaciophile, nanomane, signopaginophile.

Réponses :

le collectionneur d’ouvres-boîtes, de poissons d’avril, de livres précieux, de livres ordinaires, de plumes et portes-plumes, de casse-têtes, de cagoules, de sacs à vomi, de trains (c’est une maladie, là), de balles de fronde, de grenouilles, de Mona Lisa, de flyers de marabouts, de nains de jardin, de marque-pages.

Et pour en savoir plus sur la figure de l’amateur, ne manquez pas Après/Avant numéros 1 et 2.


  1. Voir notre quizz en encadré. 

  2. Annie Chevrefils-Desbiolles L’amateur dans le domaine des arts plastiques, Nouvelles pratiques à l’heure du web 2.0 ; Ministère de la culture et de la communication, 2012. 

  3. W. Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, p. 44 (traduit par Philippe Ivernel), Rivages (2000). 

  4. Umberto Eco, Auteurs et autorité, Colloque virtuel (disparu du web) Text-e.org, octobre 2001 – mars 2002. Accessible par la Wayback Machine à cette adresse : http://web.archive.org/web/20030610055434/http://text-e.org/ 

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365 manières de se réveiller en 2014…

Pour varier les plaisirs l’année durant, rien de tel qu’un arbre riche de possibilités. Examinons ensemble ce qu’il en est au niveau du réveil déjà, avec la complicité de Georges Perec, dont je cite L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation. Très bonne année à vous (Cliquez l’image pour l’agrandir ou téléchargez le pdf).

Vœux pour 2014

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En amateur…

Ce petit texte a été initialement publié dans l’étonnante revue Après/Avant consacrée à la semaine d’été des Rencontres de Lure : Avis aux amateurs !

 

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Me voilà, six ans d’âge, agenouillé sur le petit palier que marque l’escalier sombrement tapissé reliant la chambre de ma grand-tante Madeleine (où d’improbables puzzles de milliers de pièces sont en gestation sur de grandes planches de contreplaqué), au salon où elle consume Celtique sur Celtique devant un whisky-Perrier en palabrant avec mes parents ; je reluque, mon front surchauffé appliqué au verre froid de la vitrine, les trésors qu’elle abrite.

Madeleine et son mari Jacques avaient disposé leur collection de jouets dans une vitrine. Locomotives, modèles réduits de camions et de véhicules merveilleusement détaillés et brillants, petites poupées habillées avec un soin faramineux, s’alignaient nimbés d’un astucieux éclairage qui augmentait encore l’indécence de l’exhibition sous les yeux de mon désir. Car ces jouets rutilants ne m’étaient pas accessibles, et la serrure close m’affirmait même que ce n’était pas une affaire personnelle, et qu’ils ne seraient plus pour aucun enfant. Ce fut sans doute l’occasion d’une de mes premières méditations, qui me fit concevoir une certaine, disons, méfiance, pour les collections et pour les collectionneurs.

Cette méfiance ne fut pas démentie quand ma grand-tante, sans doute prise de pitié à force de me voir ainsi durant chaque visite, silencieux et agenouillé dans l’ombre du palier, vint avec sa clé m’ouvrir la vitrine, tout en me rappelant que… ces fragiles et précieuses miniatures, il valait mieux en fin de compte que je ne… les touche pas. Dommage, j’avais beaucoup moins envie de toucher les hannetons empalés d’une aiguille sur des bouchons de liège par mon cousin. Sa collection pourtant rutilante de carapaces irisées sentait l’éther et la décomposition à écœurer. Comme les coléoptères secs, les jouets de collection ne sont plus vraiment des jouets, et les livres du bibliophile ne sont plus tout à fait des livres. C’est au sacrifice de leur vie que les objets entrent dans le giron du collectionneur.

Il existe pourtant une jolie littérature sur ce personnage communément sympathique, qui souligne l’authenticité de son implication. L’appellation de l’amateur y ajoute ce vernis de noblesse : il ne s’agit plus de petits trains, de vulgaires timbres ou d’étiquettes de fromages. Whiskies, cigares, œuvres d’art, grands vins ou belles éditions, cet amateur-là est aussi qualifié de connaisseur.

De seconde ou première classe, l’amateur éblouit des merveilleux détails dont brille sa connaissance, aussi incongrue soit-elle ; sans avoir à collectionner nécessairement d’objets réels, il s’est entouré progressivement, en esprit, d’objets de pensée, catalogués, étiquetés sur ses étagères, parmi lesquels il navigue en confiance. Incollable. Il connaît par cœur le catalogue de sa collection. Mais son monde reste toujours petit et clos comme cette vitrine. C’est un charme, comme une maison de poupée, où chaque chose y est détaillée et à sa place. Seulement, sa pensée tourne à l’inventaire, à la manie. Comme tout infaillible, il en est prévisible et reproductible, et s’inscrit gentiment dans la longue liste des –philes. Quand il essaie d’élargir, c’est la catastrophe, c’est Bouvard ou Pécuchet, mal outillés pour la pratique, pour la vie.

L’amateur, est certes passionné, mais toujours circonscrit ; sa passion semble bien terne et bien froide tant elle sent ce confort : peintre, mais du dimanche, hein. Le lundi, fini le violon d’Ingres. Je lui préférais la modestie captivante du professionnel, qui ne s’appesantit pas sur les strates de savoir qui font de ses gestes son gagne pain, qui œuvre, sans la ramener. Mais qui s’inquiète lui du respect de son territoire, qu’il défend comme une fourmi effarouchée et finit par clore, lui aussi.

Collectionneur, Amateur, Connaisseur, Professionnel, angoissants pour moi qui grandissais si approximatif en tout, et doutant par dessus ce tout, et insatisfait par dessus ce doute. En fait, il me fallut attendre quelques années de plus, au lycée, pour qu’un dit « collectionneur » trouve grâce à mes yeux. Le troublant Dom Juan. Une sympathie révélatrice, à l’âge où je ne cherchais plus qu’à faire de douces galipettes avec mes camarades ? Non, on ne s’identifie pas comme à un héros à ce personnage si prudemment écrit dans tout ce qu’il a de méprisable voire d’haïssable. La gravité de ses transgressions, son défi sans issue restent pourtant comme des brûlures adolescentes. Seulement, nous voilà expédiés bien loin, évidemment. De quoi serait-il amateur ce collectionneur ? Et pourquoi est-il à la fois si brillant et si insatiablement menaçant pour le(s) ordre(s) qu’il traverse comme une comète de mauvais augure ?

Finalement, un peu plus tard encore, j’apprenais à reconnaître une trace de ce passage de comète dans un certain dilettantisme, en le croisant. Une manière directe, parfois outrecuidante, de mettre les pieds dans le plat, dans un plat qui n’est pas le sien, mais celui des tenants de disciplines, professionnels ou amateurs. Une impertinence, parfois lamentable, parfois heureuse, quand elle apporte un renouvellement, une création, de l’air. Le passage, oui… encore faut-il donc ne pas en faire une posture.

Rester passant. Traverser ces territoires, en dessinant une trajectoire. En fait, pour que l’amateur semble digne d’un regard attentif (porté par celui qui pourra tenter d’en cartographier le passage) il faut qu’il le soit avec amateurisme. Pourrait-on être et demeurer amateur en dilettante ? Amateur en amateur ?

 

En filigrane :

Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, Rivages. Georges Perec, Un cabinet d’amateur, Seuil. Huysmans, à rebours, GF. Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, GF. Molière, Dom Juan ou le festin de pierre, Folio.

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Englishman in Provence

Ce post est une traduction de l’anglais de l’article écrit par Mark Webster et publié le 2 janvier 2013 sous le titre : Futile Utile : Lure 2010. Je l’ai traduit car je le trouve juste et touchant. Merci à Mark d’avoir autorisé sa publication ici. Original sur le très bon site de Free Art Bureau : http://freeartbureau.org/fab_activity/lure-2010/

 

« En août 2010, on me fit le plaisir de m’inviter aux Rencontres internationales de Lure, qui se tiennent dans le charmant village provençal de Lurs. C’était ma première fois, et je ne savais trop qu’attendre de ce rassemblement annuel organisé par une association d’apparence modeste. À en lire le peu d’information que je trouvai, Lure allait sans doute faire parent pauvre parmi les étincelants festivals auxquels mon travail de journaliste m’avait accoutumé. Ma seule vraie source directe était une collègue travaillant à Paris pour un magazine de graphisme. Elle avait relaté poliment son souvenir d’une réunion de dinosaures qui bouclaient leur semaine par une partie de pétanque arrosée au pastis. Sa description me fit sourire illico. Je sentais que je pourrais trouver ma place dans le tableau. Derrière cette image, Lure restait un mystère perché sur un rocher cerclé d’oliviers et de champs de thym séchés par le soleil.

Arrivant en pleine chaleur dans ce qu’on ne peut que décrire comme un coin pittoresque et assoupi du Sud de la France, il me devint évident que je n’allais pas assister à un show de conférences projetées sur écrans géants, ni même faire trempette dans la piscine du coin avec des festivaliers réjouis. Bien qu’ayant croisé quelques sourires, tout cela me semblait bien discret tandis que je posais mon sac au café et commandais à boire. Avec mes chaussures bleues éclatantes et mon pantalon à carreaux, je présentais une ressemblance avec un touriste égaré qui aurait été croisé avec un chef de cuisine du futur. Mais que faisais-je donc là ?

Trois jours plus tard, j’étais de retour à Paris. Ce qui s’était passé durant ces trois seules journées avait profondément changé ma vie. Rien de dramatique, hein, je n’avais rien perdu, il ne s’était rien passé de particulier, elle n’avait pas dit non, pas de mort, ni de meurtre. Je rentrais d’ailleurs intact sans ecchymose ni cicatrice… Humour british mis à part un instant, il faut reconnaître que les événements qui peuvent apporter de tels bouleversements dans notre compréhension de la culture et notre vision du monde sont très rares. Et aller à Lure en est un.

Les Rencontres de Lure le font bien depuis une soixantaine d’années. Ce sont le plus ancien événement du genre, sans doute le seul du fait de sa singularité. Lure rassemble plusieurs événements en une semaine, et le fait avec plus de bravoure qu’un Houdini qui s’échapperait d’une boite de baked beans géante. L’idée force s’y agrémente d’un mélange éclectique d’interventions, fascinantes tant elles sont à la fois distrayantes et surchauffées ; Lure attire une foule fidèle de typophiles, de fanatiques de lettres et de culture. Un groupe soudé de tous âges échangeant sans relâche et toujours avec une sincérité profonde et un grand respect.

Je ne citerai pas les intervenants de talent qui ont l’honneur de franchir le seuil de la Chancellerie, cette petite ambassade de la lettre, où l’on s’installe en ouvrant grand les yeux, l’esprit et le cœur. Ni les personnalités rayonnantes qui ont créé et prolongent, de génération en génération, ce qui est clairement un mouvement d’une grande importance culturelle. À Lure, le champ des sujets traverse la philosophie, la littérature, les arts visuels, vivants et sonores, le graphisme, la typographie, la sociologie, la politique ou la psychologie. Le langage et la lettre écrite sont sans doute ce qui les relie. Et cela n’est qu’un éclairage possible sur ce qui se passe à Lure.

Lure n’est pas un festival, ce n’est pas une sortie pour fans de culture, on n’y chante pas les louanges des dieux et déesses contemporains ni de l’âge d’or. Lure est un lieu de rencontre ouvert à tous, en quoi nous sommes tous égaux. C’est un espace physique et mental forgé pour qu’y surviennent l’échange et l’enrichissement mutuel. C’est une expérience et comme pour l’art, une expérience de l’ensemble des sens.

Depuis 2010, je reviens à Lure, je suis un jeune passant, peut-être même une modeste recrue, un cadet en chaussures bleues qui a fini par se prêter à la clôture traditionnelle en 2012. Ce lancer de boule d’acier sous la voûte étoilée tout en sirotant le nectar local, activités qui aident à la transmission des traditions ancestrales et des espoirs à venir. »

 

Le Rendez-vous de Lure

Et pour en savoir plus sur les Rencontres de Lure : http://delure.org/-A-propos-.html

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