La typographie du livre français

La typographie du livre français

Avec quelques années de retard, puisque cet ouvrage a 10 ans… (mais c’est une qualité du livre de permettre ce temps long, et j’ai l’excuse de l’avoir découvert tardivement, l’an passé) je voulais laisser ici un compte rendu de lecture de l’ouvrage La typographie du Livre Français réalisé par un groupe d’enseignants et étudiants de la filière « Métiers du livre » de l’IUT Michel de Montaigne à Bordeaux, sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy et Christophe Kechroud-Gibassier, et publié aux Presses universitaires de Bordeaux en… 2008. Mieux vaut tard que jamais ?

Ce petit livre assez élégant et très dense constitue une excellente introduction à la typographie, son histoire et sa pratique contemporaine et présente une très bonne base de réflexion, le tout dans un esprit que les Rencontres de Lure ne démentiraient pas, teinté d’exigence, d’un brin de nostalgie, mais de beaucoup d’énergie créative aussi. Il permet notamment de recueillir la parole de Jean François Porchez, Massin, Gérard Berréby, Franck Jalleau et Philippe Millot — quasiment tous venus à Lure d’ailleurs. Il est divisé en deux parties, précédées par une introduction sur l’évolution graphique du livre et une histoire-musée-imaginaire de la typo.

« Du plomb au numérique, de la typographie classique à l’impression en offset, le livre français a plus évolué en un demi-siècle qu’il n’avait changé depuis Gutenberg. »

L’introduction parcourt au galop l’histoire de l’édition et de la typo et Christophe Kechroud-Gibassier propose son musée imaginaire, une brève histoire très intéressante qui se concentre sur la typographie de texte et ses acteurs-fondeurs, de l’ancien régime à la PAO, ce qui est utile quand la plupart les livres-albums de typographie représentent largement les styles internationaux et publicitaires au tournant du XXe siècle, exception faite du travail sur le livre de Faucheux et Massin, le plus souvent.

La première partie Rencontres professionnelles est formée d’entretiens menés par les étudiant·e·s avec des professionnels, et pas des moindres. On y rencontre : Jean François Porchez (La typographie c’est l’invisible), excellent dessinateur de caractères, qui affirme une fois encore la contribution que peut apporter la typographie originale à l’édition, contribution souvent mésestimée, car sous le seuil de perception de bien des professionnels du livre dotés d’une culture artistique plus que typographique et qui s’arrête trop souvent à la couverture (hormis pour le livre d’art). Le dessinateur de caractères aborde également la question économique, malheureusement déterminante, quand on voit que l’industrie du luxe investit bien plus dans cet outil que l’édition, dont c’est pourtant le cœur battant.

Massin (On détestait le code typo…) revient sur son parcours graphique, des clubs du livre des années 50 à la direction artistique chez Gallimard. Il relate ses débuts avec Pierre Faucheux au Club Français du Livre, et l’aventure Folio, avec la rupture Hachette-Gallimard, avec la tâche insensée de republier 520 titres en six mois. Il souligne le besoin d’évolution du dessin de caractère pour s’adapter aux techniques nouvelles d’impression, et redonner un peu de chair aux lettres pour compenser la perte du foulage du plomb dans le papier.

Gérard Berréby fondateur d’Allia (Si nous étions une douzaine de maisons en France à savoir faire des livres correctement…) raconte la double contrainte de l’éditeur qui cherche à produire des livres de grande qualité tout en réduisant au maximum ses coûts de fabrication et en s’insérant parfaitement dans le monde du commerce. Sans révéler ses secrets, il indique les pistes sur lesquelles il s’est engagé, le choix du Plantin, le papier ivoire pour la lisibilité, l’impression à l’étranger, les petits prix… Il revient notamment sur le succès phénoménal de Ben Schott (Les Miscellanées) et le risque que représente le best seller pour une petite maison.

Franck Jalleau, graveur et enseignant à Estienne (Les graveurs dignes de ce nom connaissaient les conséquences de l’impression d’un caractère…) décrit la pléiade d’amis et d’influences qui font de la typographie française un chaudron. Cercles, ANCT, beaucoup de noms de Lure, évidemment… Il souligne le goût de la minutie qui permet à la gravure d’être aujourd’hui en charge de compenser la perte de netteté et de noirceur induites par l’offset, les encres, la vitesse et le numérique. Lui, dont le travail à l’imprimerie nationale reste confidentiel, souligne aussi le manque d’imagination de l’édition pour se saisir des meilleures possibilités proposées par la typographie de qualité, noyée dans une avalanche numérique de caractères médiocres.

Philippe Millot (Le milieu est l’ennemi du bien), dessinateur de livres, comme il se définit lui-même, enseigne aux arts déco, et réalise parmi les plus beaux livres contemporains. Ce designer brillantissime relate son parcours, ses réflexions sur la création, les procédés, contraintes et choix (Matthew Carter) qui sont les siens. Il déplore le manque d’esprit qu’il ressent dans la création graphique contemporaine : il a besoin de se nourrir intellectuellement, d’établir une harmonie entre le livre, le travail, sa vie personnelle. Il insiste sur le besoin de formalisme en édition : Les idées ne suffisent pas.

Quelques contributions complètent l’ouvrage dans une seconde partie que je ne vais pas trop détailler, car si vous êtes arrivé·e à ce stade, je pense que vous avez compris qu’il est bien de se procurer l’ouvrage : les souvenirs techniques de Philippe Schuwer, passé par les PUF, Tchou, Hachette, Nathan et Larousse et créateur des cours d’édition à Paris 8, qui parle franchement de « déclin ». L’architecture graphique de la littérature contemporaine d’Olivier Bessard-Banquy. Le choix typographique de Marc Arabyan qui explore au microscope ce choix et se permet de critiquer la doxa des imprimeurs de ladite connotation en expliquant la notion de dénotation. Un article de Jérôme Faucheux sur l’approche de son père, Vers une typographie symbolique. L’avant -garde typographique au début du XXe siècle d’Olivier Deloignon, qui analyse les expérimentations (comme celle de Mallarmé avec Un coup de dés) et réactions.

En conclusion, on constate au fil de ces discussions et contributions qu’une exigence alliée à une conception forte de l’héritage et une conscience des contraintes techniques dessinent la typographie dite « française ». Une drôle d’alliance entre un classicisme assumé et une conception de la radicalité dans le détail infra-visible. Certainement aussi le sentiment de ne pas être assez soutenu et accompagnés par une industrie éditoriale relativement tiède et jugée assez médiocre, hormis quelques avant-gardes. C’est le paradoxe éternel de cette typographie, servante dévouée du texte, que les éditeurs et auteurs méprisent encore, chapeautés qu’ils sont désormais par les financiers. Il n’est pas trop tard pour lire ce livre qui a dix ans, même si on peut constater depuis le fleurissement de mille micro maisons d’éditions qui ont contribué à relever le niveau, en produisant des ouvrages exigeants sur la forme. Le modèle éditorial étant celui du vivier, espérons qu’elles contribueront, par imitation ou par rachat, à une meilleure harmonie entre le caractère et la page imprimée. À Moins que le web, longtemps parent pauvre au niveau typographique, ne double en qualité l’édition imprimée, en se dotant de la grille, des fontes et règles fines de gestion de la composition, ainsi que d’une armada de designers passionnés, comme il est en train de le faire…

À noter pour finir : cet ouvrage fait partie d’une collection Les cahiers du livre qui compte d’autres titres, comme : La fabrique du livre, Les mutations de la lecture, Le livre érotique, L’édition littéraire aujourd’hui : on peut en consulter les fiches et se les procurer sur le site du comptoir des presses d’universités.

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