Le livrarium, premier muséum des gens du livre…

Cette année, nous nous sommes lancés avec les étudiant-te-s du Master 2 édition de Caen dans un projet un peu fou. Aller fouiller une bibliothèque numérique, et pas des moins originales, pour y retrouver des specimens dignes de constituer un muséum imaginaire des gens du livre. On y traverse successivement le pavillon des auteurs, le laboratoire des éditeurs, l’atelier des imprimeurs, le cabinet des lecteurs et la galerie des bibliophiles (et des bibliopathes) dans lesquels chaque profil s’illustre de manière inattendue.

Les textes pour la plupart du XIXe siècle, scientifiques et fictionnels, sérieux ou amusants, venus d’auteurs éclectiques, connus ou méconnus reflètent la diversité d’un fonds numérique singulier et précurseur : la bibliothèque électronique de Lisieux. Pour éclairer la lecture à l’ère du numérique, Le livrarium donne également la parole à Olivier Bogros, conservateur de la médiathèque André Malraux de Lisieux et initiateur de sa bibliothèque électronique, ainsi qu’à Hervé Le Crosnier, spécialiste des bibliothèques et de la culture numérique.

Pour les amateurs, un court tirage de cet objet rare (et bien réussi à mon goût) sera disponible en diffusion C&F éditions à partir du 30 juin (18 euros, 330 pages illustrées)… Et je vous donne ici un petit avant-propos et le sommaire intégral du livre.

Figures du livre dans la bibliothèque électronique de Lisieux

 

Avant-propos…

Si on a le « défaut » d’être curieux et qu’on a de surcroît connu le monde avant Internet, on peut se remémorer le sentiment de frustration qui harcelait alors les esprits fureteurs en permanence : telle définition qui n’est pas dans le dictionnaire de la maison, telle citation qu’on aimerait retrouver, telle information ultra-pointue qui manque cruellement.

Il y a bien l’encyclopédie, l’atlas, mais aucun ouvrage, même ramifié en volumes, ne peut remplacer une bibliothèque. Quand on s’intéresse à tout ou à n’importe quoi, il faut des livres, des livres, encore des livres ; non pas nécessairement les posséder, mais du moins y accéder, les consulter. Progressivement, on se constitue des rayonnages à la mesure de son univers mental et de ses moyens, son propre cabinet de lecture et de curiosités, mais avant cela, et même après, quand les questions demeurent sans réponse, on doit sortir fréquenter les salles de lecture.

Au coin de la rue, une honnête bibliothèque. Elle est ouverte, il y fait chaud, il y a de la lumière, de nombreux livres, des lecteurs concentrés. La bibliothécaire nous oriente, le catalogue nous renseigne, on ouvre le bon tiroir de fiches, on note une référence, puis, comme dans un entonnoir, orienté par les panonceaux, on suit la classification décimale : une salle, imposante, une allée, prometteuse, avec ses vastes rayonnages remplis de livres, une étagère, chargée. Mais sur l’étagère entre les serrelivres qui délimitent précisément le domaine de sa requête, on fait chou blanc : deux livres seulement. Le bouquin convoité est sorti, aucun parmi les restants ne contient l’information requise. Frustration. Il faudra chercher ailleurs. Où ? Dans une autre bibliothèque, peut-être dotée d’un plus grand entonnoir décimal. Demain. Un jour prochain. Mais mille autres questions auront surgi entre temps…

Les esprits les plus curieux parviennent ainsi aisément à épuiser les possibilités de la médiathèque de quartier, même copieuse. Non qu’ils y aient tout lu, mais ils ont l’art de poser les questions auxquelles elle ne peut répondre, le talent de toujours tomber entre deux livres. Il leur faut plus, surtout s’ils s’intéressent aux cultures populaires et techniques, qui requièrent souvent d’autres ressources, plus spécialisées ou moins livresques. Bref, au fil des frustrations sans doute, on en est arrivé à rêver de bibliothèques, à fantasmer des salles de lecture infinies et des réserves tentaculaires logeant Toute la mémoire du monde – pour reprendre le titre d’Alain Resnais. Et même à imaginer des bases de données omniscientes, comme l’Abou décrit par Umberto Eco dans son Pendule de Foucault (1988, avant les moteurs de recherche en ligne), qui a réponse à tout pour qui sait formuler ses requêtes sur son obscur terminal de consultation. Le rêve.

Aujourd’hui on a tout cela, jusque dans nos poches. On a beau dire que l’information n’est pas tout – et surtout pas de la connaissance – que les écrans savent surtout « abêtir » ou que le réseau est « confit de mensonges », il demeure qu’Internet donne accès à des ressources culturelles et livresques immenses, colossales, et que son « magasinier » Google sait assez bien les sonder pour qu’avec un peu de persévérance, on y trouve tout. Ou presque.

Même si on rêve un peu moins, du fait de cette banalisation, le lien intime perdure entre le livre, la bibliothèque, et l’imaginaire de la mémoire infinie qui irrigue la littérature ou le cinéma depuis longtemps. On sait aussi que ce lien s’est considérablement renforcé et nourri de visions du numérique et d’hallucinations réticulaires. On peut encore imaginer Internet comme une bibliothèque de Babel à la Borges, enceinte aux alvéoles innombrables, voir cette nouvelle ressource comme un centre de données monumental à l’architecture dessinée par un Étienne-Louis Boullée (ou un François Schuiten).

En réalité, ce n’est pas tout à fait cela. Cela existe, mais l’essence et la beauté du réseau sont surtout de fédérer mille petites initiatives distantes et familières. Mille ? Des milliers, des millions. Je peux moi-même contribuer avec quelques textes, images ou enregistrements depuis mon micro-ordinateur ou mon smartphone. Dans ces rayonnages immatériels du réseau reposent encore les idées de personnalités qui firent le lien entre la bibliothèque et le numérique. Paul Otlet imaginait en 1934, dans son Traité de documentation, une bibliothèque suffisamment grande pour regrouper et centraliser tous les livres du monde, les transmettant à distance sous forme télévisée, microfilmée ou téléphonée, dans ce qu’il appelle la Bibliopolis, la cité mondiale. Car pourquoi limiter la salle de lecture à quatre murs et ne pas lui donner les dimensions d’un pays ou de la terre entière ? Vannevar Bush semble développer l’idée en 1945 dans son « As We May Think », pour décrire minutieusement le poste de travail du lecteur, une machine cognitive qui permettrait de traiter correctement l’information distante et dématérialisée. Ted Nelson invente enfin l’« hypertexte » en 1965 et se lance dans le projet Xanadu, une bibliothèque numérique où tous les ouvrages se parlent, se prolongent de manière fractale dans un tissage infini de renvois. Ces trois penseurs influenceront considérablement les concepteurs de l’informatique et du réseau tels que nous les connaissons et leurs premiers utilisateurs civils : des chercheurs californiens. Il est maintenant connu que ces derniers n’hésitaient pas à agrémenter leurs lectures de substances hallucinogènes pour augmenter leur capacité visionnaire.

À Lisieux commence, sans doute plus sobrement, au cours d’une nuit de la fin des années 1990, la saisie de textes que relate Olivier Bogros dans les pages qui suivent. Ce faisant, le bibliothécaire porte la part nocturne et utopique du partage du savoir, qui correspond également à sa vocation professionnelle diurne. Il ne cesse depuis de partager les textes et documents du fonds de la bibliothèque de Lisieux qui attirent son attention. Des centaines. Constituant en ligne un ensemble varié de textes, courts ou longs, de gravures, de photographies et de sons. On peut en retrouver certains ailleurs, dans les méga-bibliothèques numériques du Net. Mais ici, ce petit ensemble choisi avec soin a une cohérence, un certain sens (ce qui n’est d’ailleurs pas spécialement la vocation d’une bibliothèque et ressortirait plutôt au livre). C’est parce que nous appréciions ce site singulier que nous avons décidé d’y tenter notre expérience.

Avec le groupe d’étudiant-e-s du master Document, spécialité Édition, mémoire des textes de l’université de Caen Normandie, nous avons d’abord fouillé le site comme on fouille un grenier familial fourni. Et l’inventaire ne fut pas décevant. Nous y avons trouvé des textes de tous types – intéressants, étonnants, amusants, incongrus – partageant, au fil de nos lectures, nos listes de favoris. Mais la tentation de faire de cet ensemble un ouvrage de courte compilation, un best of, n’avait à la réflexion pas vraiment de sens et risquait même de devenir une caricature. Un petit livre ne peut se faire bibliothèque, nous l’avons vu plus haut. Chacun a son rôle, son échelle. Tout étant disponible, il suffit à nos lecteurs les plus curieux de se connecter à l’adresse www.bmlisieux.com pour commencer leur propre et joyeuse exploration.

Mais, en parcourant les rayonnages électroniques, nous avons repéré quelques motifs : une lectrice ici, un imprimeur là, un bibliothécaire, un éditeur, un libraire, un bibliophile. Et quelques autres textes sur le livre, ses qualités, sa restauration… Des textes d’auteurs plus ou moins célèbres. L’idée a germé dans l’esprit des étudiant-e-s éditeurs et éditrices, évidemment très sensibles à ces questions, de dédier plus spécifiquement notre recherche à ces figures de l’édition, de tenter la mise en abyme d’un livre sur le livre. Tout de suite, les choses devenaient plus intéressantes pour un volume, surtout si cela pouvait se faire en conservant tout de même quelque chose de l’esprit de curiosa et de miscellanées qui anime la bibliothèque électronique.

Nous avons décidé d’affirmer cet esprit, de lui donner corps en invoquant la figure de la galerie ou plus précisément du cabinet de curiosités. À la fois scientifique et hétéroclite, obsolète et ravissant, positiviste et obscur. Ainsi est né Le livrarium. « Musée imaginaire » du livre – pour reprendre l’expression de Malraux – tel qu’il est reflété par ce corpus de Lisieux. Avec quelque chose de suranné comme peuvent l’être des textes du XIXe siècle qui parlent de livres tels qu’on ne les trouve plus en librairie de nos jours, et pourtant toujours porteurs de vérités cinglantes, de remarques inspirantes, de sages conseils ou pour le moins dépaysants et amusants.

Le livrarium a été réalisé à partir des textes de la bibliothèque électronique de Lisieux. Loin du simple copier-coller, il a donné lieu à un travail d’édition, de situation, d’établissement et d’harmonisation dans le respect des textes. La structuration des données et la mise en forme des textes ont été réalisées au moyen de Métopes, chaîne éditoriale développée par le pôle Document numérique de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de l’université de Caen Normandie, qui met en oœuvre des méthodes de balisage XML-TEI. Grâce à cela il sera dispobible en édition imprimée et numérique simultanément. Les enseignants du master ont pour cela su coordonner et articuler leurs enseignements au projet. Merci à eux. Un merci infini évidemment à la médiathèque André Malraux de Lisieux sans qui Le livrarium n’existerait même pas, une spéciale dédicace à Florence Morel qui a accompagné le projet de près, et un coup de chapeau aux étudiants qui ont tenu le coup à toutes les étapes, mêmes les plus inquiétantes, de ce projet :-) Le livrarium ouvre ses portes.

Que la visite commence…

Au sommaire.

Préface par Hervé Le Crosnier,
Avant-Propos de Nicolas Taffin,
Entretien avec Olivier Bogros.

Le pavillon des auteurs.
Conseils aux jeunes littérateurs, Charles Baudelaire,
Les traducteurs, Édouard de La Grange,
L’écrivain public, Frédéric Soulié,
Le chat, Théodore de Banville,
Gustave Flaubert à Notre-Dame de La Délivrande, Georges Dubosc,
Rose Harel, servante-poète, Marie de Besneray,
Éloges d’écrivains, Émile Zola.

Le laboratoire des éditeurs.
L’éditeur, Élias Regnault,
Code littéraire, Honoré de Balzac,
Le livre du bibliophile, Anatole France,
Rabelais et ses éditeurs, Henri-Émile Chevalier,

L’atelier des imprimeurs.
Prospectus de la typographie, François Bernouard,
L’imprimerie du Lexovien et de La revue illustrée du Calvados,
Comment notre revue est illustrée, E. Marteau,
Le compositeur typographe, Pierre-Nicolas Bert,
À la mémoire de A.-A. Hardel, F. Le Blanc-Hardel.

Le cabinet des lecteurs.
Le liseur d’affiches, John Petit-Senn,
Les bibliothèques publiques, P. L. Jacob,
Un souper chez mademoiselle Rachel, Alfred de Musset,
Latoupie-Bottin, Jules Depaquit.

La galerie des bibliophiles
L’amateur de livres, Charles Nodier,
Les diverses façons d’aimer les livres, Antony Méray,
Le bibliomane, Charles Nodier,
Quelques moyens faciles de restaurer les vieux livres, Antony Méray.

feuilletage du Livrarium, 330 pages illustrées, imprimé sur bouffant.