La vie n’est pas une « Creative Suite »

> « Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique, il sert la machine. » Karl Marx, Le Capital I,1.

Adolph Menzel (1815-1905), Ungemachtes Bett (1846), Kupferstichkabinett der Staatlichen Museen zu Berlin, licence cc by-nc-sa.

Adolph Menzel (1815-1905), Ungemachtes Bett (1846), Kupferstichkabinett der Staatlichen Museen zu Berlin, licence cc by-nc-sa.

Une brève Auto-pao-graphie en forme de morale pour le XXIe siècle

> Les Rencontres de Lure, pour l’édition 2014 m’avaient commandé une brève exploration des dessous de la création ; non pas les anecdotes valorisantes qui font les success story dans la presse et le web, mais plutôt ces petits travers honteux qui peuvent hanter la création graphique : angoisse de la page blanche ou procrastination, pannes d’inspiration et « emprunts » à d’autres, rapport complexé à l’argent de ces artistes qui aiment le confort moderne et les revenus fixes, solitude et jalousie entre « indépendants », ignorance et absence de formation, bref toutes ces choses qu’on adore évoquer en public. Ayant pour premier défaut une fâcheuse tendance à gauchir les questions, j’ai essayé de convertir cette demande en une histoire et une morale pour la PAO du XXIe siècle. Imposture sans doute, elle passe inévitablement par la chronique d’un apprentissage.

1- Longtemps je me suis levé de bonne heure. Jeune philosophe désireux d’embrasser le monde comme un livre, j’ai appris à l’occasion de ma recherche la singularité du métier typo-graphique et de ses jeux de signes au service du sens. Ensuite, j’ai appris la PAO sur le tas, avec les professionnels qui avaient adopté avec enthousiasme le nouvel outil Mac et reprenaient eux-mêmes tout de zéro. Formidable atmosphère d’ébullition et d’échanges de savoir-faire.

2- Car si commencement était le plomb, Dieu créa Adobe. Une constellation de rois mages plutôt, avec leurs inventions éparpillées à la fin des années 70 et au début des années 80. Douglas Engelbart (la souris, l’hypertexte), Bill Atkinson (Mac Paint, ancêtre de Photoshop), Bézier avant cela avec ses courbes, IBM (le Script), Quark, Adobe (Postscript) etc. Ils façonnent le WYSIWYG (Tel écran, tel écrit) et se précipitent dans la micro informatique. Un moment authentiquement épique que les pros accueillent d’abord avec mépris. Mais pris dans les dettes de leur gros matériel bien plus coûteux, et par la compression de la chaîne graphique, des métiers entiers succombent, comme les photograveurs. Je perds mon job d’été au Cromalin.

3- Première difficulté pour moi, devoir choisir entre faire et penser. Gérard Blanchard me montrera que les deux ne sont pas exclusifs en me menant à Lurs. Ce parcours m’a fait penser que l’apprentissage prenait trois formes subordonnées : l’imitation (naturelle et efficace, mais ne permettant pas toujours de comprendre ce qu’on fait), l’analyse (mieux, mais encore aléatoire, car pouvant échouer selon la capacité de l’apprenant) et la méthode (encore plus valorisée car transmise par un maître, mais qui aboutit souvent à un manque de liberté).

4- Je me suis alors mis à mon compte et, symbole de mon entrée en professionnalisme de l’ère PAO, j’ai investi dans un Mac, un Xpress et l’ancêtre de la suite Adobe. Avec un nuancier Pantone d’occasion, c’était la fierté de l’établissement, et le livret A vidé. J’aimais ce métier, ses problématiques et ses contacts. Quand le web est arrivé, je l’ai abordé en graphiste, avec un logiciel qui s’appelait Page Mill puis un autre Dreaweaver. Et j’ai vu les développeurs amis, et futur compagne, souffrir avec le code que je leur livrais. Le code ? quel code ? C’était ces outils qui le généraient tout en le masquant, comme ils le font en PAO. L’amitié et l’amour me motivaient à apprendre, encore. Je m’alphabétisais au code.

5- J’ai alors découvert une autre « religion de la page », basée sur des standards de balisage, le collectif et l’interopérabilité, j’ai appris qu’ils étaient plus anciens encore que la PAO et qu’ils étaient animés de discussions d’enthousiastes de la typographie. SGML, HTML, CSS, XML, LaTeX étaient leurs terrains de jeu. J’ai découvert que les graphistes passaient en grande partie à côté de ces pratiques. Qu’ils pêchaient aussi par manque d’humilité devant le support écran qu’ils abordaient du haut de leur savoir faire imprimé. Sans rien comprendre de sa spécificité. Ici l’apprentissage ne se faisait pas.

6- Le moment est venu d’aborder les sept pêchés capitaux du graphiste que j’ai moi même à confesser et que j’ai aussi repéré chez les autres. Orgueil (de changer le monde par leurs créations), envie (d’être artiste et de vivre en industriel), paresse (de glaner et recycler les bonnes idées ambiantes), luxure (celle-là restera top secret ici), gourmandise (deviser toujours trop haut), colère (en perdre les appels d’offres), avarice (au moment de partager les honoraires rétrocédés). Mais les pêchés capitaux ne sont pas les plus graves, ce sont ceux qui entraînent sur la voie des pêchés mortels. Et les pêchés mortels du graphiste pourraient bien être : la procrastination, le systématisme, la vanité. Vérité et solitude de l’indépendant. Mais un seul risque vraiment de devenir mortel, c’est à dire de détruire le métier.

7- Dans mon parcours, le moment venu était celui d’enseigner, car vous avez remarqué que le verbe apprendre fonctionne dans les deux sens, celui de l’acquisition et celui de la transmission des connaissances. Enseignement de l’édition électronique, un peu trop tôt sans doute : apprendre à coder y était mal vu en 2000 et on aurait préféré que j’enseigne l’utilisation de Dreaweaver. J’abandonnai. Et puis j’ai polarisé mon activité entre le design d’interfaces et l’édition de livres. Appris, appris encore et sans cesse toutes ces techniques qui se créent à haut débit, à un rythme de plus en plus élevé sans doute, jusqu’au tournis. Car quand rien n’est acquis, guette ce qu’on appelle désormais le syndrome de l’imposteur : ce moment où l’on ne sait plus ce que l’on sait. Et où on se dénie le droit de pratiquer, d’enseigner ou de simplement parler. C’est une névrose fréquente.

8- Mais la PAO aussi a changé dans l’intervalle. Elle aussi a son syndrome de l’imposteur. Elle a progressivement saturé son marché, celui des arts graphiques, et réalisé qu’elle n’avait plus suffisamment de marge de progression (financière) devant elle. Alors elle a décidé de rendre les graphistes locataires de leur outil de travail. Évidemment, comme l’a démongtré Jean Baudrillard, elle le fait tout en communiquant une valorisation quasi tribale de l’identité du créatif. Mais le cloud est devenu leur chambre de bonne, et maintenant, à la manière du Mechanical Turk d’Amazon, les professionnels mis en book (ou en Behance) vont se voir passer commande par leur propre « outil ». Mise en concurrence, prélèvement à la source de l’apporteur d’affaires, c’est leurs revenus qui sont ainsi contrôlés. La chaîne graphique continue à se dissoudre. Mais désormais elle se concentre au sommet d’un pouvoir pyramidal.

9- Le pêché mortel des designers graphiques pourrait bien être cette ignorance, celle qui les mène doucement sur la voie de la prolétarisation. Car c’est le moment ou l’outil n’est plus la propriété de l’artisan qu’il devient ouvrier. Et le réseau opère la machinisation complète et définitive de l’outil graphique. « Là où la marche conquérante de la machine progresse lentement, elle afflige de la misère chronique les rangs ouvriers forcés de lui faire concurrence; là où elle est rapide, la misère devient aigüe et fait des ravages terribles. » Écrit Marx dans Le Capital (I,3). Marx qui a retrouvé son actualité du fait de la pression exercée par la mondialisation numérique et de la bulle financière qui se reforme sur le net dès lors qu’il reconfigure l’économie.

Comme j’ai essayé de le montrer ici, une alternative serait une sorte d’alphabétisation, l’apprentissage de l’écriture numérique graphique (celle même qui a précédé le wysiwyg). C’est précisément le programme proposé par logiciel libre. Mais, réalisé par des enthousiastes, amateurs, autodidactes, celui-ci a des faiblesses sur le plan professionnel, et pour cause : les professionnels l’ignorent, comme ils ignoraient la micro dans les années 80. Il n’est pas toujours aussi joli et agréable à utiliser que les outils propriétaires, et pour cause : les designers-mercenaires n’y contribuent guère, préférant souvent les espèces sonnantes et trébuchantes offertes par les industriels du « propriétaire ».

Top secrets. Avec ce témoignage, cette histoire de métier, en forme de morale pour le XXIe siècle, je ne sais pas si j’ai informé, convaincu, enseigné, ou simplement témoigné, mais je sais que c’est une manière de redonner un sens, certes plus Marxien que religieux au « Il faut évangéliser les robots » de Maximilien Vox. La typographie n’est pas un design comme les autres. Sa superstructure est l’humanisme et il est important de le préserver et de le transmettre, particulièrement en ce moment, celui de la fusion entre la numérisation et la recherche effrénée de profit par le capital financier. On pourra me reprocher ici d’être un imposteur. Je crains de le savoir déjà : le « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien » de Socrate fait d’une certaine manière de l’imposture la qualité première et fondatrice de la philosophie. Et j’ai appris une autre chose, c’est que le doute ne s’automatise pas. Pas encore.