Typothérapie, en coulisses

Il est arrivé chez C&F éditions, notre maison (il est mieux de le préciser) dont l’associé Hervé Le Crosnier me pousse depuis longtemps à le publier, avec mon amie Marie-Astrid Bailly-Maître, coordonatrice de l’autre livre sur la typo que nous diffusons (À la poursuite du livre rêvé par Jean Giono et Maximilien Vox). C’est le premier volume d’une collection – Questions de design – qui proposera bientôt d’autres essais illustrés passionnants. Publier chez C&F était important pour moi, vis-à-vis de nos auteurs, de l’actualité de l’édition, et de nos manières de travailler (que je vais raconter ici).

Premier feuilletage…

Typothérapie, fragments d’une amitié typographique est un recueil (illustré) d’articles, avec toujours la typo au cœur. Plus de vingt-cinq ans en rétrospective, ce qui a demandé un gros boulot de sélection et de « remasterisation », c’est-à-dire de relecture, révision, correction et mise à jour. Tous les textes ont été revus. Il y a aussi des inédits : essais, correspondance, petits textes trouvés dans des boîtes à chaussures. 10 ans de procrastination et de travail entrelacés. Un travail sérieux, mais qui s’adresse à tout le monde et essaie de fuir l’ennui.

C’est Michel Melot, grand érudit (je ne dis pas spécialiste) du livre et des bibliothèques, qui a gentiment rédigé une très belle préface. D’heureuses retrouvailles après notre travail commun sur Livre, en 2006.

On peut trouver ce livre en ligne (éditeur, FNAC, Amazon…) et dans toutes les librairies, sur commande, mais n’hésitez pas à en parler un peu avec votre libraire, si vous trouvez qu’il manque sur ses tables et étagères : on a parfois du mal, en tant qu’éditeur indépendant, à convaincre les libraires de prendre quelques livres, au lieu de simplement répercuter les commandes une à une… Vos mots peuvent vraiment faire la différence.

Sur la table

Ce recueil est donc consacré à la typographie, au sens large. On pense souvent aux caractères, mais la typographie c’est aussi le domaine des pages, et toute une culture qui s’est élaborée autour de l’acte de composition. C’est important, ces aller-retours incessants entre le micro et le macro. L’introduction relate les conditions et le parcours de sa rédaction. Elle est dans le spécimen téléchargeable gratuitement donc je ne la répète pas ici. L’ouvrage est organisé en quatre parties :

D’abord les essais typothérapeutiques, comme une invitation à ouvrir les yeux sur les phénomènes à l’œuvre sur la scène de la double page, et sur les effets bénéfiques que cela peut avoir. C’est pour moi le cœur battant de l’ouvrage, nourri initialement par mon travail initial de recherche (en DEA de philosophie à Paris X Nanterre). Le travail invisible de la typographie y est décrit, les phénomènes nés de la mécanisation de l’écriture, tant sur le papier que dans les esprits, avec le développement de l’humanisme, l’empathie, le soin.

Mais les choses se libèrent doucement, et on trouve ici des récits mythologiques, des rêves, un feuilleton, des emails, tous nourris par la pensée des caractères, au fil du temps, de la Renaissance à nos jours. J’essaie de montrer à quel point cet univers est profond et riche, et délirant et amusant aussi, dès l’origine. Pour moi la thérapie a aussi été de pouvoir m’émanciper doucement de l’écriture académique, d’apporter des enjeux personnels, des souvenirs. C’est aussi de ma thérapie qu’il s’agit.

Dans la deuxième partie, Varia, on trouve des regards et des prises de positions sur des phénomènes plus contemporains de l’édition, qui sont expliqués, comme le streaming de fontes, les liseuses, ou le single source publishing. J’essaie de motiver un engagement vif dans les évolutions techniques, à l’opposé du conservatisme, mais qui saurait aussi préserver l’humanisme typographique et l’injecter en quelque sorte dans le développement des techniques numériques.

Ensuite dans la partie Rencontres viennent une série de courts textes pour la plupart issus de prises de paroles à Lurs. Les Rencontres de Lure ont été pour moi la possibilité de poursuivre la recherche sur le mode de l’université populaire. C’est un endroit extraordinaire pour découvrir la typographie et sa dimension culturelle. Il suffit de feuilleter le programme des années précédentes sur la ligne temporelle Timelure qui couvre 70 ans, pour en prendre la mesure (j’en ai parlé ici).

La dernière partie, Rencontres, ce sont quelques hommages, car à Lure, ce qui compte plus que tout, ce sont ces rencontres et j’ai connu au tournant des années 2000 un véritable passage de relais, dans l’amitié et la peine. Les quelques textes choisis essaient de faire émerger des figures, mais surtout des esprits, des exigences qui dessinent aussi une ambition tournée vers l’avenir.

Yann Trividic et Chloé Bonnier, du service qualité C&F éditions, examinent scrupuleusement la conformité ISO 9001 de l’ouvrage.

Un livre réseau

Le livre a été monté avec Marine Kennerkecht, jeune éditrice chez C&F, et avec Hervé Le Crosnier. André Sintzoff qui en a été le premier relecteur. Il a été terminé avec Yann Trividic qui a pris en charge la conception de la couverture.

L’ouvrage prend une forme traditionnelle, un dos carré cousu, un bouffant naturel, des images au trait, une composition sage. Pourtant la manière de le faire ne l’est pas. Il a été, comme beaucoup de nos livres réalisé en HTML dans une approche single source (une structuration sémantique, une séparation stricte du contenu et de la mise en forme – plus ici et ). Avec des feuilles de style CSS et le polyfill PagedJS, que nous enrichissons au fil du temps (un merci au passage à Julien Taquet et Julie Blanc pour leur travail de développement, de documentation et de soutien). Ce n’est pas encore parfait, mais c’est pour la bonne cause : l’usage du HTML et CSS nous semble fondamental, et a permis par exemple de partager les sources entre l’éditrice, le compositeur, le relecteur, sans obliger personne à louer un logiciel privateur pour intervenir. Et d’autres manifestations que le livre imprimé sont possibles.

Le code ↑ et l’aperçu du résultat.

Les réactions par ici ont été variées, parfois enthousiastes, parfois un peu plus réservées. Mais c’est ce qui me plaît aussi : il y a beaucoup d’interprétation et donc potentiellement d’élucubration ici, j’y mets beaucoup de moi-même sans chercher la neutralité et je comprends que cela ne puisse pas convenir à tout le monde, ou que je sois contredit. Il reste forcément aussi des approximations, qui seront relevées par les connaisseurs qui dans ce domaine sont nombreux et pointus. Mais je suis heureux de partager ces textes, qui j’espère donneront par dessus tout de l’inspiration, du plaisir et l’envie de se plonger « en typographie ».

Il y aurait encore beaucoup à raconter, mais on va s’arrêter là. Un petit mot pour finir sur le dessin de la couverture ? Il n’est évidemment pas à l’envers : c’est un dessin de Saul Steinberg, plein d’affectueuse ironie sur le travail du typographe, c’est aussi l’initiale de mon prénom, comme vue de l’autre côté du miroir, avec sa naïveté et sa maladresse. Je ne peux pas me lasser de ce dessin et de tout ce qu’il recèle. Il est amusant de savoir que les ayants droit (Saul Steinberg Foundation) en avaient oublié l’existence et que nous avons travaillé avec l’ADAGP pour les aider à retrouver sa trace et finalement pouvoir l’utiliser.

Si vous êtes encore là, j’ajoute que vous pouvez en savoir encore plus sur le site de l’éditeur et y télécharger un spécimen généreux ou l’y commander.

Typothérapie
Fragments d’une amitié typographique
Collection Questions de design
C&F éditions
ISBN 978-2-37662-053-2
15 x 21 cm. – 272 p.
25 €

Ce projet a bénéficié d’un soutien de la DRAC de Normandie et de la Région Normandie au titre du FADEL Normandie.

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Le fil typographique

Timelure, la fabrication d’un lien entre création, réflexion et techniques graphiques

Au cours des deux années passées, au sein d’un petit collectif ayant comme noyau dur Lola Duval, Julien Bidoret, Nicole Chosson, Julie Blanc et moi-même, mais réunissant d’autres contributrices et contributeurs dont je vais vous parler, nous avons travaillé à réaliser et à publier une frise chronologique interactive. Ce travail (phénoménal) représentait bien des défis et je trouve qu’il mérite qu’on le présente (ce qu’on a fait en conférence à plusieurs reprises l’année passée), et qu’on rende hommage au collectif, alors voilà, je le fais ici.

La première version de Timelure en miniature…

Timelure, est une chronologie des Rencontres internationales de lure (delure.org) qui permet de parcourir 70 années de recherche et d’échanges autour de la typographie à Lure, mais aussi d’apprendre, dans ses marges, ce qui s’est passé au fil de ces années, tant dans le monde de la création typographique que dans celui des techniques de composition et d’impression qui ont connu plusieurs révolutions (offset, photocomposition, lettraset, PAO, Web, etc.).

La genèse

Comme souvent, tout est parti d’une discussion amicale autour d’un verre. Et si nous mettions Les Rencontres de Lure, association typographique septuagénaire et géniale, au « centre du monde », c’est à dire au centre de l’histoire, pour un moment ? Mais comment faire pour ouvrir, pour ne pas faire un simple album de souvenirs. ou une archive confidentielle, compréhensible seulement par celles et ceux qui connaissent déjà ? Autre problème : les Rencontres produisent énormément de connaissance et d’échanges, mais dans l’éphémère de l’oralité. Il y a à la fois trop à raconter et pas assez de matériaux. Ou bien trop de matériaux, quand il s’agit d’enregistrements, par exemple. C’est un problème. Il manque une curation. D’ailleurs c’est simple, depuis 70 ans, presque rien n’a été entrepris, et il est très dommage que peu de travaux de recherches aient été conduits sur ce terrain (à l’exception d’un album dans les années 70 et de la thèse remarquable de Françoise Neveu, à l’université Paris 7, en ethnologie, intitulée Des gens, des lettres, et WWW au milieu fin des années 90). Il existe heureusement l’archive numérique immatérielles, mais c’est plus un silo qu’un objet facilement abordable. C’est tout le problème de l’archive, soit accessible et incomplète, soit exhaustive et… un peu rebutante. Comment avoir une vision panoramique des choses ?

Une frise serait un beau moyen de relater un peu ce qui se passe entre les murs (et hors les murs) de cette maison des Alpes-de-haute-Provence pendant une semaine par an (et aussi durant les autres mois), car elle permet de mettre des domaines différents en parallèle. Comme la fameuse Histomap ou par la Timeline des technologies de l’édition numérique réalisée par Julie Blanc.

La célèbre Histomap et la Timeline des technologies de l’édition numérique de Julie Blanc.

Ce qui serait bien, proposais-je entre cacahuètes et vin blanc, ce serait de montrer l’entrelacement des techniques d’impression, en forte évolution sur le deuxième vingtième siècle, la création graphique, qui répond souvent à ces besoins techniques, et les discussions à Lure. Dit autrement, Lure deviendrait une colonne vertébrale pour exposer l’histoire des technique et de la création, ce qui lui donnerait une place centrale. L’idée nous plaisait beaucoup. « Mais au fait, des sources nous en avons ! », m’écriais-je : et je sortis des boites et sacs d’archives léguées par Jean-Paul Martin, ainsi que celles que j’ai constitué lors de ma présidence. Ce sont les imprimés de Lure même : programmes, journaux, flyers, manifestes. Ce qui est fascinant, c’est qu’ils sont le reflet de leur temps. On y sent les années 60, 70, 80, 90, 2000, tant dans leur contenu que dans leur forme. On y voit passer les tendances, et même la trace des outils qui les ont produits. Les juxtaposer propose un vrai voyage dans le temps. Nous tenons notre histomap !

« Qu’à cela ne tienne » me répondit Lola. « Donne moi tout ça, Je scanne ». « — Tu scannes ? tu es sûre ? c’est un très gros boulot… » « Oui oui, je fais ». Et c’est ainsi que Lola Duval a transformé une conversation de comptoir en projet effectif. Elle a ensuite proposé un projet graphique, sollicité Julien Bidoret pour construire un premier site, et nous étions embarqués… Sur ce premier jet, on voyait bien les manques et nous étions insatisfaits. Déjà, mon archive personnelle ne couvrait que les années 1998 à 2015 très bien (mes années au comité et à la présidence de Lure) avec des pépites des années 60, 70, 80 léguées par Jean-Paul, mais pas le reste. Nicole Chosson s’est proposée pour compléter, retranscrire les documents, un travail hallucinant qu’elle a mené avec précision et bonne humeur. Evelyn Audureau et d’autres amis sont allés fouiller dans leurs archives personnelles pour trouver ce qui manquait… et petit à petit s’est mis en place une fourmillière.

Lola ouvre la première enveloppe de prospectus, j’ai des cartons et des boîtes d’archives en réserve.

Un collectif au travail

Sous l’impulsion de Lola Duval toujours, il y a eu ensuite un atelier à Lurs en 2021, Louis Éveillard, Benoît Carré, Thibery Maillard, Jacques Thomas, Nicolas Balbo, Marie-Thérèse Pizzotti et d’autres ont rejoint le groupe pour réfléchir et produire, ensemble, dans une structure Web, un corpus qui commençait à devenir cohérent et de plus en plus complet. Ce groupe a commencé un travail énorme d’enquête, de complétion, de datation, de retranscription, de correction…

Atelier Timelure à Lurs en 2021 : En haut de gauche à droite, Marc Bernot, Nicole Chosson, Julien Bidoret, Thibery Maillard, Marie-Thérèse Pizzotti, Jacques Thomas, Julie Blanc, Nicolas Balbo et Lola Duval photographiés par Benoît Carré.

Le site a été programmé par Julien Bidoret, avec le CMS Kirby. Julien a proposé un système suffisamment souple pour se plier aux exigences parfois contradictoires de tous les graphistes impliqués ;-), et surtout simple, pour offrir aux participants, dont certains sont plus rétifs que d’autres à la technologie, une interface claire et agréable pour la saisie de données, la retranscription et la documentation de chaque année, de chaque programme, de chaque photo.

Le temps est un objet ouvert

Au fil du temps le Timelure s’est renforcé, a mûri. C’est plaisant de voir que tout le monde se retrouvait autour et apportait ses compétences. Même si la vision était parfois un peu différente (voire divergente), le cap était donné, et nous avancions. Ce qui a changé, c’est la masse : si la vision synoptique est toujours possible, à travers les couvertures des documents et quelques images, il est maintenant possible également d’ouvrir chaque année, de découvrir son programme détaillé, page à page et retranscrit, bref d’entrer dans les documents. Nous avons réfléchi et discuté sur la manière de classer, fermer ou ouvrir les tranches temporelles. nous avons jalonné la période, très vaste et très riche, par des petites synthèses plus ou moins décennales… Pas évident de décrire les enjeux qui ont fait les années 70, 80, 90 ou 2000… Sans parler d’aujourd’hui même.

Julie Blanc a constitué un dossier pour en faire un projet et obtenir une bourse ARTEC et de l’articuler à la recherche avec Lucile Haute, Léonore Conte et Anthony Masure. L’interface a été retravaillée plusieurs fois, pour trouver le bon dosage, la bonne continuité, pour offrir aussi un accès sur mobile, etc. Nous avons présenté Timelure à plusieurs reprises aux étudiant-e-s, à l’École Estienne, lors d’un mardi de Lure à l’ÉMI, et finalement, Lola Duval a pu en faire une présentation complète l’été 2022 à Lurs.

Mais non ce n’est pas Julien Imbert (comme le badge semble l’indiquer), c’est bien la persévérante Lola Duval, présentant Timelure à Lurs pour l’édition des 70 ans en 2022. Photo par Jacques Thomas.

Aujourd’hui, début 2023, Timelure compte près de 2 Go de documents html et iconographiques avec plus de 1300 images haute résolution (près de 6000 en comptant toutes les résolutions). Le projet n’est pas clos. Il peut s’enrichir de corrections, de précisions, de documents… Et puis surtout l’histoire continue, et chaque année future pourra accueillir les réflexions de Lure sur les révolutions qui viennent.

Actuellement, Hervé Aracil parcourt Timelure et y essaime des notices détaillées sur la création typographique. L’interface elle-même est revue et retouchée par julie Blanc. Bref, cette chronologie continue à se développer et devient une source, une mine d’informations, pour les curieu-x-ses, les passionné-e-s les étudiant-e-s et les chercheur-e-s. L’histoire des Rencontres de Lure est un objet d’étude qui n’a pas encore été approprié, cette chronologie interactive en serait un important point de départ qui pourrait ouvrir à de nombreux objets de recherche interdisciplinaires. Pour ma part, je suis ravi et impressionné de voir comment se sont ainsi réveillées et animées des boîtes et des enveloppes où dormaient des prospectus. Cela m’inspire une immense gratitude pour ce collectif, son énergie, son intelligence et sa persévérance.

Voyagez dans le temps, ouvrez les tiroirs… https://chronologie.delure.org/

Un aperçu en survol de quelques décennies mises côte à côte…

Les années cinquante et soixante.

Les années soixante-dix.

Les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix.

Les années deux mille à aujourd’hui…

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Un courrier de Kafka

Tiens, j’ai reçu un courrier d’un certain Franz Kafka.
Une petite enveloppe contenant des dessins découpés grossièrement.
Presque typographiques, non ?
J’ai l’impression qu’ils racontent aussi une histoire…
Encore faudrait-il les mettre en suite.

Si vous voulez en savoir plus, c’est en bas de ce post…

Dessins de Franz Kafka issus d’un carnet, circa 1901-7.
Credit : הספרייה הלאומית, ארכיון מכס ברוד The National Library of Israel. Max Brod Archive. Photos by Ardon Bar Hama. (Archive en ligne).

Quelques lectures en ligne sur ces dessins :
The Figures Kafka Drew dans le New York Times.
The Drawings of Franz Kafka sur le blog de la bibliothèque nationale d’Israël.

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La typote, le marchand & le lexicographe

Alain Rey, mort le 28 octobre 2020 à Paris. Ce texte est un hommage, publié dans l’ouvrage Salut Alain !, édité par Maya Lavault pour les éditions Le Robert (parution en octobre 2021). Il a été corrigé par Danièle Morvan à qui je le dédicace évidemment, et pleinement.

Il a fallu ressortir du matériel d’époque pour capturer un ancien entretien stocké sur cassette mini DV…

Le-vingt-et-unième siècle était bien entamé quand le lexicographe tira sa révérence. La nouvelle inattendue arrêta le flot de la radio dans beaucoup d’oreilles, car il comptait, il avait progressivement donné une voix et une figure aux épais ouvrages que chacun imagine complets comme ils semblent gros, éternels comme ils semblent désincarnés. Les dictionnaires. Personne n’envisageait la finesse des édifices ni la fragilité de leur auteur. Il faut dire que les médias savent bien maquiller la modestie ou le temps de travail.

Le jour de ses funérailles, il faisait doux au soleil et franchement frais à l’ombre, comme souvent en automne. Les arbres se découpaient haut, en ombrelles clairsemées au-dessus des allées du cimetière.

Devant le bâtiment de pierre claire, ils seraient deux, une femme et un homme, en avance probablement, regardant leurs pieds, pas bien sûrs d’être au bon endroit au bon moment, mais n’ayant pas fait les quelques pas qui les séparent l’un de l’autre, pour vérifier les choses.

La typote aurait le regard lointain comme ses pensées. Elle aurait été surprise par l’annonce, comme tout le monde. Le bâtisseur de monuments s’imprègne de permanence – mais qui a donc décidé que les dictionnaires étaient des monuments, et quand ? Ces objets pourtant dits usuels, son ami lexicographe lui affirmait bien qu’on ne les use pas assez, les jours où il débarquait chez elle avec de gros sacs, désherbant sans ménagement l’étagère à dictionnaires au-dessus du bureau, pour y placer son travail de l’année, avec un sourire de soulagement. En tout cas on ne les use certainement pas en les lisant complètement, on les conserve bien trop longtemps, car ils ne se bonifient pas forcément avec l’âge, et puis ce ne sont pas des talismans.

À cet instant, elle se rappellerait son père typographe, ce qu’il lui avait appris, dans l’atelier enfumé par les gauloises : que depuis longtemps, les humains vivent le nez en l’air dans des nuages d’idées, qu’ils ne pensent, vivent, respirent que dans les mots et les chiffres. Du registre d’état civil au registre d’état civil, b.a.-ba, apprentissage de la lecture, bail ou acte de propriété, pointage de leur temps en échange de la monnaie, imprimée, auprès de personnes morales inscrites au registre du commerce, leur réel de chair et de sang se soumettant au signifié. C’était devenu son travail, à elle aussi : agencer les formes invisibles, puisque tellement lisibles, de la typographie.

Personne ne le voyait, ce travail, c’était un peu comme la couture des doublures, qu’on ne perçoit que quand elles gênent. Et elle savait fort bien ne pas gêner. Arranger les mots sur la page, organiser, composer en toute discrétion. Elle servait aussi fidèlement que possible, sans ajouter de bruit, auteurs, éditeurs, institutions. Au début, elle avait eu du mal dans le monde viril des typographes, qui lui avaient accordé son féminin avec condescendance. Puis l’informatique l’avait aidée, autant à travailler seule, qu’à exister. Elle aimait son travail de composition, et par-dessus tout le fait de préparer, de ménager la circulation du regard à venir des lecteurs. Glisser par anticipation du plaisir pour eux, là où ils n’avaient pas de raison spéciale d’en éprouver.

La typote, éprise de correction, admirait depuis toujours le travail du lexicographe, qu’elle prenait au pied de la lettre. Elle vivait un dictionnaire ouvert sur la table, et y avait même travaillé une fois. Le lexicographe lui en avait rendu une certaine estime, lui qui s’était usé les yeux dans les volumes de ses prédécesseurs avait bien remarqué que certains semblaient plus corrosifs à l’usage, d’autres plus doux. Un jour, il l’avait appelée afin de lui demander si elle pouvait essayer de loger, dans un de ses dictionnaires en projet, autant de mots que possible, sans ruiner son éditeur en achat de papier, et sans ruiner la vue des lecteurs. Elle avait fait des miracles, juste pour lui montrer de quel bois elle pouvait se chauffer. Et lui, il avait ouvert les portes de sa fabrique, présenté sa complice, son épouse : ensemble ils lui avaient dévoilé, un peu, comment on travaille, la pêche aux mots, dans la presse ou une bibliothèque emplie de raretés, la nomenclature, la perception des changements, des glissements. Lire, écouter, parler, comprendre, écrire, refaire le monde, et recommencer, patiemment, l’articulation d’un véritable texte, que l’on « consultera » sans le lire. Modestement, comme ceux qui ne se rendent pas compte que c’est un Himalaya qu’ils ont gravi hier, et recommencent demain. Une amitié était née dans les signes et le papier. Tous deux lui parlaient comme si elle comprenait, mais elle savait que sa connaissance de typote était infiniment moins vaste. Dans le même bac à sable, mais chacun son jeu.

Tout ça, c’était avant les omni-écrans, les tactiles, quand les usuels imprimés avaient encore un usage. Elle n’imaginait pas encore comment les choses allaient se faire sans lui, sans ses lumières. Comment le langage fonctionnerait encore. Elle n’allait probablement pas se retrouver au chômage, il y aurait du travail. Mais quelque chose changeait, elle le sentait. Les dictionnaires avaient besoin d’auteur, de hauteur. Ce n’étaient pas de simples registres, ni des bases de données. Comme la typographie le lui avait appris, il leur fallait l’humanisme, l’humanité. Elle n’avait jamais pensé la fin du dictionnaire possible, et pourtant la couverture du volume, aussi épais soit-il, se serait bel et bien refermée, la laissant comme orpheline.

Elle lèverait alors les yeux, accommodant enfin sur ce qui l’entoure. Un costume approcherait en lui tendant la manche. Elle reconnaîtrait, sans que ce soit instantané, le marchand. Ce marchand qui lui avait proposé du travail au changement de siècle, elle n’avait pas bien compris son affaire. Pourtant, il avait essayé de lui expliquer comment il allait faire sa fortune d’une idée neuve et implacable. Un monde nouveau de purs signes recouvrait parfaitement le monde réel et l’ancien monde de papier. Il était numérique, évanescent et connecté. Des naïfs l’avaient nommé « virtuel » ; pour le marchand ce monde n’était pas plus virtuel que le monde des idées cher aux philosophes, ou celui des transactions accélérées de la finance. Il était juste en construction. Et ce chantier était le moment de faire des affaires. Son idée était simple : puisque tous les documents du monde devenaient accessibles et se reliaient, il allait parcourir et indexer cette infinie bibliothèque. La science, la littérature, le commerce, la loi, la religion, la cuisine, tout. Ensuite, il ouvrirait la boutique du moteur de recherche, et il prévoyait de toucher des loyers sur chaque entrée de son index, mettant même les mots de la langue aux enchères, s’il vous plaît. Offre et demande, sable vendu aux Bédouins.

Ce que les gens espéraient désormais en enchérissant, c’était juste de pouvoir exister, d’avoir une petite place dans le nouveau monde. Apparaître en tête des résultats de l’index, sur une recherche, faisait la différence entre le néant et le quelque chose. Sauf que, comme tout le monde au début, la typote n’y avait pas cru, à ce projet. Pas bien compris ce qu’il racontait. Et puis ça ne lui plaisait pas tellement, cette idée que n’importe quel marchand puisse prendre les entrées du dictionnaire et en faire le gisement infini de sa richesse personnelle. Pour elle, le dictionnaire était un peu l’atlas de notre espace naturel. Un bien commun. Le marchand annexait le précieux bouquin, et le territoire infini de la langue qui va avec, comme ça, sans demander à personne, sans même le lire. Elle n’avait pas donné suite à sa proposition de le rejoindre. Elle préférait les livres, le silence, la lenteur de la lecture et la finitude des volumes.

Le marchand, en s’avançant, remettrait très bien la typote, il n’aurait pas oublié le temps de leur rencontre, car c’était aussi celui de ses débuts difficiles. Le bricolage, les premières listes de mots, glanées en ligne, les jours d’essais et d’échecs, les humiliations par les banquiers, les investisseurs. C’est alors qu’il l’avait reçue, car il voulait dès le début faire bien les choses, présenter mieux que les autres ces écrans si moches alors. Il voulait un écrin digne, fonctionnel, élégant pour son trésor. Il avait la prescience de ce qu’allait devenir son idée, sa firme. Il avait vu juste. Comme les mots aussi ont la vie brève, il s’intéressait toujours aux listes de « mots de l’année » ânonnées par les médias, c’était même son seul contact avec les dictionnaires, comme un bilan comptable. Pertes et profits. Alors, était-ce un bien, un mal (pour ses affaires), cette disparition ? Il n’aurait pas tranché cette question, et c’est peut-être pour cela qu’il serait venu. Pour ressentir, pour capter, pour avoir une nouvelle vision. Il pensait que lui, comme le monsieur du dictionnaire, suivait l’usage, la vie, et que si la vie changeait, que l’usage changeait, leurs deux produits changeraient aussi, le dictionnaire et le moteur de recherche. Les deux n’étaient que la trace de ce qui se pensait, s’écrivait et se disait, s’achetait, se regardait, ou s’écoutait.

Sauf que le lexicographe s’était efforcé de tout comprendre. Alors que lui n’avait pas besoin de comprendre quoi que ce soit. Le lexicographe devait tout refaire sans cesse, car produire une définition demandait de la souplesse, une personnalité capable de s’affirmer ou de s’effacer, de naviguer entre subjectif et objectif, de compenser le temps qui passe, et rien n’y était jamais complètement acquis. Alors que lui, il se contentait de regarder la machine rafraîchir le classement, et d’encaisser. Et tant qu’il y aurait des usages, enrichis ou appauvris, sa boutique tournerait. À tous les coups il gagnait. Il se sentait gaillard, boosté par  les notifications en hausse du cours de sa société en bourse, vibrant dans sa poche.

Derrière le marchand souriant, la typote verrait enfin du mouvement. Un groupe d’enfants avec une adulte s’approcherait. Une chorale, une classe ? Une étudiante et un étudiant  se tiendraient la main. D’autres encore : ceux-là, des bibliothécaires ? Il y aurait aussi une troupe de comédiens, et trois migrants  apprenant le français. Suivraient des amateurs d’art et de belles choses, des amies, des amis, qui entoureraient son épouse, sa complice. On reconnaîtrait des silhouettes : artistes célébrités de la télé, de la culture, des célébrités sans visage de la radio aussi, un peu. Un chef sorti de sa cuisine, une factrice, un taulard, de vieilles joueuses de mots fléchés croyant que c’est pour le Larousse. Un dessinateur de bandes dessinées, des correctrices, plein. De vieux mandarins égarés loin de leur fac, un éditeur, venu avec son air gredin et une autrice au bras. Il y aurait un groupe de jeunes en survêtement. Une jeune femme jouerait de l’accordéon plus loin, assise sur un muret. Une foule se masserait, ignorant la typote et le marchand, qui s’effaceraient. Tout le monde serait là, ce serait coloré, calme et bienveillant.

Le monsieur du dictionnaire aidait à comprendre les mots des autres, à construire sa vie parmi eux et les liens qui font se tisser la société. Le monsieur du dictionnaire laissait l’esprit flâner et voguer librement dans ses pages, il y entremêlait les mots et les choses, le banal et l’incongru. Il racontait des histoires incroyables sur des notions courantes. Il était parfois facétieux dans ses exemples et faisait sourire. Mais, doucement grave, il redressait des torsions insupportables, aidait les discussions à sortir de l’ornière. Il ouvrait ses pages à tout le monde, pas pour faire populaire ou jeune, mais simplement parce qu’il prenait les gens au sérieux, et que son travail était pour eux. Il inspirait les poètes, scénaristes et dramaturges, les apprentis philosophes. Il écrivait pour qu’on écrive.

Et il y aurait encore des gens qui viendraient, beaucoup de gens.

Nicolas Taffin – avril 2021
licence Creative Commons BY ND
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Dans les recoins de la double page (Paged.js à la maison, saison 2)

Il y a presque deux ans, je présentais ici le making-of d’une collection chez C&F éditions (la collections interventions, qui s’est étoffée depuis) produite avec des logiciels libres et en particulier dans un navigateur web, au moyen du code html, des feuilles de style css et du palliatif (ou polyfill) Paged.js qui supplée au manque de support par les navigateurs web de la spécification du W3C pour les CSS destinées aux médias paginés.
Dans ce post (long), je voudrais raconter la suite des événements et faire le point sur l’état de mes travaux.

Le premier livre que nous avons fait avec Paged.js, (depuis quatre autres titres sont venus enrichir cette collection…)

Le procédé utilisé pour notre premier livre présentait des limites, que j’expliquais alors, surtout en ce qui concerne le flux de texte (le gris typographique, étant donné l’algorithme assez sommaire de justification et les césures souvent inopinées) ; mais sincèrement, on croise parfois des résultats équivalents, sinon pires, en librairie, dès lors que les logiciels PAO n’ont pas été correctement paramétrés. À noter aussi, l’absence de notes de bas de page, pas encore au point, mais qui finalement nous a permis de nous réconcilier un peu avec les notes de fin de section. Ces notes de fin demandent un peu plus de travail au lecteur, mais permettent d’avoir des pages finalement plus harmonieuses. Disons que c’est un arbitrage que nous n’aurions pas fait spontanément, mais que nous avons accepté.

Ce procédé est également tout à fait intéressant à plusieurs égards : d’abord il s’articule à une pratique que nous avons, de recourir massivement aux feuilles de style, toujours nommées de manière sémantique c’est à dire en référence à la motivation et non aux attributs visuels du texte ; ensuite, il nous donne une forme de contrôle, d’ouverture et de disponibilité en exposant le code source du livre dans deux langages que nous aimons pour leur lisibilité : html et css, il s’approche aussi de la publication epub qui est pour nous dans la continuité du livre imprimé, il nous permet aussi de travailler à plusieurs à distance avec git, sans se préoccuper des installations, des licences de logiciels de PAO, et ouvrant le chantier à des non-spécialistes de l’usine à gaz Adobe (comme mon collègue Hervé Le Crosnier ;-). Et puis enfin, il faut reconnaître que c’est irrésistible d’inventorier, de reconstituer et donc de repenser pas-à-pas ses besoins. C’est une bonne pratique de designer, qui permet d’évaluer chaque caractéristique, de prioriser, bref, de ne rien employer qui ne soit nécessaire, sous prétexte que ce serait disponible dans l’interface d’un logiciel.

Je pensais à la fin de ce chantier avoir fait le tour des difficultés principales et pouvoir faire des livres ainsi. C’était bien-sûr mettre de côté la complexité et l’exigence du média paginé, car il ne s’agissait pour le moment que d’un livre de texte simple. Ce qui est vrai pour une collection ne l’est pas pour toutes. La première ligne de crête franchie, je découvrais seulement de là-haut la vraie chaîne de montagnes que nous avions devant nous :-). Mais pour aborder tout cela il faut parler plus spécifiquement d’un autre projet. il s’agit d’avantage d’un manuel d’apprentissage, avec un chapitrage, mais aussi de nombreux éléments accompagnant le texte (figures, définitions, exemples, encadrés, listes etc.) qui viennent le compléter et qu’il est plus difficile de traiter simplement dans le flux du texte principal. Bref, nous voici repartis. Commençons par parler un peu de la manière dont les choses se font.

Des gens, des fichiers et des livres

Un des gros problèmes de la fabrication numérique de livres est l’articulation des différents moments et acteurs éditoriaux avec les logiciels et formats de fichiers. Avec l’auteur, on échange souvent des fichiers de traitement de texte (dans le meilleur des cas, on travaille en mode révision avec l’auteur, dans son traitement de texte, puis on accepte les révisions consensuelles, on y applique des styles, après avoir soigneusement nettoyé tous les enrichissements de texte plus ou moins inopinés). Cet échange ne se fait donc pas encore avec la mise en forme que permet le fichier de PAO, qui est quant à lui beaucoup plus difficile à échanger (pour des raisons de licence, de connaissance, et aussi de ressources à associer, comme les polices, etc). À Chaque étape, on peut avoir des besoins de correction, et la correction du texte peut impacter sa mise en forme à son tour. Une fois le fichier importé et composé dans un logiciel de PAO, on passe par une impression ou un PDF pour corriger des épreuves, mais au moment de décliner sur un autre format, on se trouve confronté au fait que la dernière version, corrigée, est devenue prisonnière du fichier PAO, et que la version de départ, dans le traitement de texte, est devenue obsolète.

Pour éviter ces problèmes, certains ont réfléchi à des flux de production à format pivot (single source). J’ai pu découvrir et pratiquer le flux Métopes de la Maison de la recherche en sciences humaines de l’université de Caen, qui s’articule autour du format pivot XML en TEI, avec des ramifications propriétaires pour coller aux usages de l’industrie : Word de Microsoft pour l’écriture et le stylage, Adobe InDesign pour la mise en page imprimée. Métopes, qui se constitue d’un ensemble de scripts et d’outils, insère entre les deux un fichier XML, qui permet de structurer et de créer ce qu’on appelle une expression, une source unique, interopérable pour toutes les manifestations (html, epub, imprimé, pdf, daisy, etc.). Ce flux apporte des possibilités très inspirantes, et son lot de contraintes : rigueur absolue du XML, double report d’une erreur découverte tardivement, difficulté à s’accommoder de besoins ad-hoc, et la nécessité d’une – relativement solide – formation. De toute manière, on échange pas de fichier XML avec l’auteur, on échange toujours du traitement de texte et des épreuves, et on se charge de reporter d’éventuelles corrections tardives à la fois en PAO et dans le XML.

Le flux Métopes de la Maison de la recherche en sciences humaines de Caen (Site web).

XML est très intéressant, mais s’articule avec des outils d’écriture (traitement de texte, notamment). Or on ne peut faire abstraction de l’aspiration à sortir des traitements de texte, de la multiplication d’outils alternatifs. Inspiré par le html et aussi par les langages de balisage léger, comme Markdown (qui permet de constituer une structure simple de html standard sans avoir à subir visuellement le code, et a été créé pour faciliter l’écriture, ce qu’on appelle le flow, d’un blogueur), je me suis demandé si on ne pourrait pas utiliser le flux html + css pour faire le livre, mais également, pour proposer des modalités d’écriture et d’inclusion de l’auteur et du designer dans un processus éditorial.

Il ne s’agit pas d’automatiser la mise en page, c’est un point sur lequel j’insiste, car les flux html + css ont tendance à faire fantasmer certains éditeurs qui se disent qu’ils vont pouvoir automatiser d’avantage, voire se passer de compositeur. À eux je souhaite bonne chance, surtout s’ils sont un minimum exigeants sur la qualité de composition. Non, c’est une autre manière de composer, tout comme markdown offre une autre manière d’écrire que Word, l’idée restant de fournir au compositeur une palette suffisamment complète pour lui permettre de bien travailler. Les gens, leurs savoir-faire ont toute leur place, et il s’agit plutôt de leur proposer une palette alternative suffisamment complète pour qu’ils et elles puissent s’exprimer.

Ici, il s’agit de permettre une collaboration plus serrée entre l’auteur et le designer-compositeur, en temps réel, avec autant d’itérations que souhaité. C’est utile pour un projet ou le designer intervient très tôt, ou bien quand l’auteur aime la contrainte de s’adapter à une forme finale pour écrire. Ce qui est fréquent par exemple dans la presse, avec des outils propriétaires comme par exemple inCopy d’Adobe, qui permet aux rédacteurs de voir la place assignée à leur copie dans la maquette, et l’état d’avancement des pages.

Bonjour Asciidoc

Mais si Markdown est pratique pour l’écriture de manuscrits simples, il est volontairement et à bon escient limité, et difficile à étendre. Cela signifie qu’il prend en charge des niveaux de titres, paragraphes, citations, listes, et en gros c’est tout. Pas de quoi ajouter des encadrés, des définitions, des exemples et autres éléments documentaires. Mon point de vue : gardons simples les choses simples. Il existe un langage du même type mais mieux adapté à la réalisation de documents structurés pour la documentation et les manuels : Asciidoc. Asciidoc n’est pas une nouveauté, c’est même plutôt un vieux de la vieille qui a été créé en 2002 (!). Il permet d’écrire en balisage léger et d’obtenir par compilation du html (il faut une petite extension pour avoir un html moderne et plus sémantique, car par défaut, Asciidoc produit un html un peu old school et surchargé). Avec Asciidoc, à nous les encadrés, les définitions, les exemples, les tableaux, et une infinité d’autres possibilités, puisqu’il est ouvert à nos propres catégories. Il s’avère donc à la fois beaucoup plus complet (avec l’inconvénient de demander un apprentissage, du coup), et plus extensible, permettant de créer des blocs personnalisés avec une syntaxe très simple.

Attention, ce n’est pas une entrée en religion que je propose ici, simplement Asciidoc est une forme qui me semble plus adaptée à notre type de publication. Le procédé décrit après peut tout à fait fonctionner avec d’autres langages, html, markdown ou autres…

À gauche, le chapitre en Asciidoc, à droite, son rendu avec Paged.js. Nous allons détailler un peu dans cet article ce qui se passe entre les deux, dans ce type d’ouvrage.

J’ai donc commencé par tester si le contenu du manuel que j’avais en projet, et dont l’auteur, Wendy Mackay souhaite avancer l’écriture avec moi, pouvait fonctionner en Asciidoc. Il se trouve que ça convenait vraiment bien. Je n’entre pas dans le détail ici, j’y reviendrai peut-être. L’important à comprendre est que l’auteur peut structurer sémantiquement son manuscrit de manière assez fine, sans avoir à se préoccuper de la mise en forme. Avec une petite astuce, à chaque sauvegarde, on compile le html et si on veut, on le prévisualise dans un navigateur web, avec par exemple un feuille de style css paginée. On s’y croirait.

Le retour des styles

Pas tout à fait. Le stylage ne peut être entièrement automatique, même si une feuille de style assez élaborée a été préparée en amont, il y a parfois des arbitrages à faire, des petites adaptations locales, en particulier avec l’imprimé, car la page, et la double-page, avec leurs limites strictes en hauteur et largeur, leurs marges, imposent leur format, au contraire du scroll infini et de l’élasticité de la page web. Comment donc le compositeur peut-il introduire des changements locaux nécessaires au « calage » a posteriori de sa double page, sans venir mettre sa pagaille dans le manuscrit ou le code source du texte lui-même (en y ajoutant ou déplaçant des éléments, non pas selon les critères logiques, mais selon les critères esthétiques et de plus contingents liés au format précis de sortie).

J’ai pour cela introduit une troisième source. On se retrouve avec trois fichiers : le manuscrit balisé sémantiquement au moyen de Asciidoc, donc, obéissant à sa propre structure, en sections, paragraphes, d’une part, la feuille de style CSS générale d’autre part, qui s’occupe de construire le livre, et une autre CSS liée à la sortie dans un certain format qui permet de cibler certains éléments et de leur ajouter un ajustement local a posteriori.

Le problème est qu’il faut à cette feuille de style pouvoir cibler tous les éléments. Certains sont faciles à attraper au moyen des sélecteurs et en particulier des pseudo-classes :nth… d’autres sont plus difficiles, parce que la structure du code html est profondément modifiée à la volée par Paged.js lorsqu’il crée des pages, découpe le contenu, lui donne de nouveaux contenants…

J’ai donc profité des « hooks » que permet Paged.js, un système astucieux conçu par le brillant développeur Fred Chasen, créateur de Paged.js, qui permet d’insérer ses propres instructions à différents moments dans la chronologie de son traitement du contenu, de son découpage, de sa mise en forme. Pour commencer, afin d’ajouter une petite routine qui repère et identifie certains éléments (figure 1, 2, 3… exemple 1, 2, 3, définition 1, etc.), ainsi que les sections et sous-sections. C’est encore un peu ad-hoc mais on peut l’imaginer personnalisable. Une fois cet étiquetage fait, il est possible d’attraper un élément et de changer ses attributs, dans une feuille de style séparée, nommée tweaks, car réservée aux petits ajustements localisés et circonstanciels.

(récréation) Reload-in-place

Pause : ma première petite fierté est une broutille qui change la vie. Comme vous le savez, lorsqu’on fait une modification de texte ou de style, il faut recharger une page web dans le navigateur pour voir les changements. Avec une page web ordinaire, le navigateur recharge la page, puis se repositionne là où il était dans la page si on avait scrollé. Mais dans le cas d’un livre paginé, il ne le fait pas et se positionne en haut, page 1. C’est embêtant, lorsqu’on corrige la page 128, de devoir sans cesse recharger, attendre puis aller la retrouver à la main, cette page 128, pour voir si la correction est bien apparue.

J’ai donc ajouté une petite extension à Paged.js qui permet après le rechargement, de rejoindre automatiquement, et le plus vite possible la page 128 (ou une autre, sans supplément de prix ;-), sans attendre que la compilation totale du livre soit effectuée. Je vous l’offre, car je la considère indispensable pour mettre au point un livre. On recharge et l’affichage revient là où on en était, sans attendre que le livre entier soit compilé. Indispensable (fin de la pause).

Dans cette petite vidéo, on voit que si on va sur une page, puis qu’on recharge le navigateur, la fenêtre rejoint automatiquement cette dernière page vue, pendant la compilation Paged.js.

Traits de coupe, débord et double page

Une nouveauté du dernier titre de la collection interventions, c’étaient des intercalaires illustrés en double page entre les parties du livre. J’ai pu bénéficier du travail de Julie Blanc et Julien Taquet sur l’interface de Paged.js qui proposent de faire apparaître une zone de débord autour de la page, avec des traits de coupe.

Pour mettre une image en double page, j’ai en réalité positionné deux grands blocs, un sur chaque page, débordant dans la zone de coupe, et importé deux fois mon illustration. La feuille de style calcule, en fonction de la présence de ce type de bloc sur la page de gauche ou de droite, le décalage d’image qui permet de positionner les deux morceaux bord à bord. Vive les css calc() et les variables.

Une double page avec illustration sur deux pages, débords et traits de coupe (on ne les voit pas bien avec cette trame, mais ils y sont).

Mais la présence de cette zone de débord, avec les traits de coupe directement dans Paged.js (et non plus ajoutés a posteriori au PDF) permet d’envisager et de réaliser toutes sortes de nouvelles disposition qui sortent de l’empagement, et donc du livre de texte pur et dur.

Encadrés

La deuxième chose nouvelle dont j’avais besoin pour ce projet, c’étaient des blocs qui glissent hors du texte, dans la marge, mais avec des comportements parfois différents.
Certains, comme des notes marginales doivent suivre le paragraphe auquel elles sont ancrées. C’est le cas ici aussi pour les légendes de figures. Pour ces éléments, j’ai opté pour un positionnement absolu, relatif à leur parent (pour la hauteur) et un comportement légèrement différent sur les pages de gauche ou de droite, avec le même résultat, ils sont dans la marge extérieure (le grand fond).

Mais d’autres sont un peu différents. On peut imaginer des encadrés, qui se positionnent de manière absolue dans la marge, par rapport à la page, et non à leur point d’insertion dans le manuscrit. Mais il peuvent aussi être plusieurs, et dans ce cas, il ne faut pas qu’ils se superposent mais bien qu’ils se juxtaposent. J’ai opté pour la création d’un conteneur pour eux dans la zone de marge de Paged.js elle-même, un hook les retire du flux de texte et les déplacer, un par un, dans cette zone.

C’est un troisième type d’encadré qui pose le plus de difficulté finalement, les grands encadrés insérés dans le texte lui-même. En effet, ces grands encadrés trouvent une place précise dans le manuscrit, mais dans une page, ou double-page, ça ne se passe pas comme ça…

Sur ces quatre pages, de gauche à droite, quelques exemples éléments qui peuvent venir dans la marge : 1. à gauche, la légende de la roue colorée apparaît à la hauteur de la figure, comme 4. les notes marginales qui sont bien alignées sur tel ou tel paragraphe. Mais au centre : 2. La liste est positionnée en haut de page et 3. l’encadré aussi.

Flottements

Tant qu’un livre ne contient qu’un texte en effet, tout se passe bien, mais certains éléments (textuels ou iconographiques) ont un statut particulier qui peut les détacher du texte. Il peut s’agir de notes par exemple, dont on voit bien qu’elles sont un renvoi au sein du texte principal vers un petit fragment de texte qui en est précisément extrait pour être renvoyé à la fin de l’ouvrage, de la section, ou bien, et c’est là que ça devient intéressant, à une région particulière de la page : en bas pour les notes de bas de page, ou dans une marge pour des notes marginales, des gloses…

Ce n’est pas tout : il y a aussi des figures, tableaux et certains encadrés qui figurent dans le texte mais ne tombent d’ailleurs pas toujours bien, une fois placés dans l’espace borné de la page. Par exemple, un encadré peut arriver à cheval sur deux pages. Dans ce cas, il faut la sortir du texte, et le faire « nager » jusqu’au haut de la page suivante par exemple, tout en faisant passer une portion de texte correspondante, sous l’encadré, pour la rattacher au texte la précédent et combler le vide. Cela se fait en PAO au moyen des blocs ancrés, et avec LaTeX des éléments flottants (floats). En CSS, la chose est aussi prévue depuis 2015, avec des possibilités très intéressantes, mais pas du tout implémentées pour le moment. Paged.js pourrait s’y pencher prochainement. En attendant, pouvions-nous y palier au moyen d’un de ces Hooks ?

L’encadré gris était coupé, à cheval sur deux pages. On va plutôt le positionner en haut de la page suivante et faire passer tout un titre et un paragraphe « avant » lui pour éviter un grand blanc en bas de la page de gauche, si la lecture le permet.

Encore une fois, j’ai pu bénéficier du travail de de Julie Blanc qui s’intéresse à la question depuis un moment et avait déjà publié un article complet et même un petit script pour pousser les encadrés en haut de page suivante dans une de leurs précédentes expérience. J’ai de mon côté travaillé dessus pour obtenir deux modifications importantes à mes yeux : d’une part plusieurs possibilités (quatre en tout, pour atteindre les quatre extrémités de la double page, décrites ainsi : la même page en pied, et en tête, la page suivante en pied et en tête – on ne peut pas revenir à la page précédente, déjà composée par le script, et d’autre part, une manière de le faire correspondant à mon approche, en effet je ne pouvais me permettre de déclencher cette migration par l’ajout d’une classe dans le html. Laissez-moi vous expliquer pourquoi.

L’article de Julie Blanc sur le site de Pagedjs.org.

Les scripts proposés par les talentueux développeurs de Paged.js Julie Blanc et Julien Taquet s’appuient souvent sur une classe qui déclenche tel ou tel comportement, c’est simple, efficace… mais c’était précisément en contradiction avec ma ligne directrice : essayer de ne pas avoir à changer l’ordre des éléments dans le texte / code source, ni d’ajouter de classe motivée par le graphisme, de classe qui ne soit pas sémantiquement justifiée dans le manuscrit source. Ce source, qui est en Asciidoc et même pas en html, dans un format d’écriture, donc, que j’essaie de réserver à l’auteur.

La ligne du parti

C’est bien une opération intentionnelle du compositeur qui permet de sortir un bloc du flux de texte et de choisir sa destination. Une decision au vu de la double page, d’en améliorer l’aspect. J’ai donc proposé une css dévolue à cet usage. Le designer dispose ainsi de deux feuilles de style : une pour la composition générale, et donc « automatique », applicable à l’ensemble du manuscrit, et cette autre, nommée tweaks.css pour procéder à des ajustements au vu du résultat une fois composé. Même si on peut définir des règles automatiques pour ne pas couper une figure, la décision sur l’emplacement d’un bloc en « page float » se fait à ce moment là, a posteriori. Tout comme peuvent l’être d’autres détails et petits ajustements qui permettront de gagner deux lignes par ici, aligner un élément sur un autre, ou à l’inverse de le pousser un peu plus loin. L’idée est de bien retrouver les deux temps de la composition : celui que le designer consacre à l’élaboration de son gabarit et de ses feuilles de style, et qui vont accueillir le contenu dans l’espace de la double page, et celui où il décide, au vu du rendu de telle ou telle page, de procéder à quelques aménagements. On peut tout à fait imaginer que l’auteur fait de même de son côté, en modifiant un peu son manuscrit en fonction de l’aperçu qu’il obtient de son texte une fois mis en page (par exemple pour équilibrer la longueur de deux définitions, pour parce qu’une légende prend trop de place, etc.) En effet, certains auteurs écrivent avec des contraintes de forme, soit parce qu’ils aiment ça et que ça les stimule, d’écrire pour tel ou tel cadre, soit parce que leur media les y contraint franchement (les rédacteurs de presse se reconnaîtront). Nous avons ces quatre temps actifs de publication :

  1. le temps de la rédaction (et de l’illustration)
  2. le temps de la maquette
  3. la retouche par le rédacteur
  4. la retouche par le compositeur

L’auteur et le designer travaillent ensemble sur le livre, chacun a ses fichiers. Au vu de la mise en page, chacun peut décider de changer des choses, l’auteur peut couper du texte par exemple, le designer peut déplacer des éléments, ajuster localement ses règles de mise en page, mais en évitant d’intervenir dans le fichier de l’auteur pour cela.

Chaque temps s’effectue autant que possible dans le fichier le plus adapté, ce qui évite à un des acteurs d’avoir à trouver des modifications inopinées, venues d’un tiers, et une syntaxe qui ne lui appartiennent pas dans son fichier. Cela simplifie en outre la gestion de versions de fichier, puisque cela réduit les risques de conflit de version (les fichiers sont synchronisés entre auteur et designer via NextCloud à ce stade). On peut imaginer un éditeur de fichiers qui donne à chacun un espace de travail sur ses fichiers et un aperçu commun du résultat.

De gauche à droite, les fichiers, le texte source qui va donner le html (et que l’auteur a appris à écrire en Asciidoc), la css principale qui donne les règles de la mise en page, et la css de « tweaks » qui permet de modifier la position et l’apparence de certains éléments de la page a posteriori. Tout est synchronisé via NextCloud pour le moment, et comme chacun s’occupe de ses fichiers, ça fonctionne sans accroc, même si on peut améliorer.

Tout ça est bien en théorie, en pratique c’est plus difficile. D’abord le fait d’utiliser une compilation en html5s pour le html rendu à partir d’Asciidoc fait perdre les identifiants. Asciidoc étiquetait de manière assez utopique, tous les éléments au moyen d’un id numérique. Utopique puisque chaque modification (ajout d’un paragraphe par exemple) modifiait l’ensemble des numéros (Paged.js fait de même). Mais pour que la css tweaks du designer fonctionne, il faut que celui-ci puisse désigner (sélectionner en terminologie css) de manière fiable et pérenne l’élément visé.

Attrape-moi si tu peux

Une syntaxe permet en théorie de se passer d’identifiants, les sélécteurs de type nth-child qui combinés avec des chiffres et lettres, permettent en théorie de cibler des éléments sans classe et sans nom
par exemple l’avant dernier paragraphe de la troisieme section s’écrirait :

section:nth-child(3) > p:nth-last-child(2) {
jolie: css;
}

ou les lignes paires du deuxième tableau tableau à partir de la 6e :

table:nth-child(2) tr:nth-child(2n+6) {
jolie: css;
}

Cela convient dans certains cas (bien que peu pérenne, un changement en amont pouvant bousculer ce comptage) et ça s’applique assez bien au DOM du code source du manuscrit. Mais c’est plus difficile avec le DOM paginé une fois rendu par Paged.js. Un exemple : Paged.js coupe les sections au fil des pages, et c’est bien normal, mais, il les réécrit au sein de chaque page. Ces sections se retrouvent donc multipliées dans le DOM, autant de fois qu’elles parcourent de pages. Ainsi un document d’une section sur six pages contiendra six pages avec six sections enfant. ça complique vraiment les choses pour compter au vu du résultat, et ça bouge pas mal.

J’ai donc commencé par créer une petite routine en Hook qui attribue un ID correspondant à la numérotation des éléments, figure 1, figure 2,… tableau 1, tableau 2,… exemple 1, exemple 2. Les sections aussi sont identifiées en fonction du nom de leur titre (h2) et de leur numéro d’ordre. Ainsi il devient possible de cibler une figure, pour lui assigner une propriété page-float, dans l’idéal. Car comme cela n’existe pas encore vraiment, j’ai besoin d’une classe pour déclencher le script. Ça donnerait donc en théorie :

#image-block_5 {
.page-float-next-top;
/* on ne peut pas faire ça */
}

Mais on ne peut pas inclure une classe CSS dans un ensemble de propriétés comme on peut le faire en LESS ou SASS par exemple, ce qui serait pratique. De toute manière ce que fait LESS dans ce cas est simplement d’aller chercher les propriétés et leurs valeurs de la classe indiquée et de les rapatrier dans l’ensemble qui les appelle. Il n’étiquette pas l’élément du DOM avec ladite classe. Or c’est ce qu’il me faudrait : partir d’une css pour ajouter une classe dans le DOM.

J’ai donc (avec l’aide de Julien Taquet, parce que tout seul j’aurais eu du mal) écrit un petit script qui s’exécute juste avant Paged.js et qui va ajouter ces classes dans le DOM en fonction de ce qui est déclaré dans tweaks.css pour que Paged.js (et son hook consacré aux page-floats) les repèrent et opèrent le substitut de page-float. Pour cela, et à titre de preuve de concept, j’ai donc carrément créé une propriété css à moi (propriétaire donc), qui serait à retravailler sur le modèle du working draft du W3C, mais qui très temporairement s’appelle –taffin-page-float, et qui peut prendre quatre valeurs : same-top, same-bottom, next-top, next-bottom. ce qui donne dans tweaks.css

#image-block_5 {
--taffin-page-float: next-top;
}

et qui permet à la fois d’ajouter la classe dans le DOM, sans intervenir sur le manuscrit, puis de déclencher le comportement du hook réservé à ce type de page float (position en premier dans le contenu de la page suivante : en gros, les blocs qui vont en haut sont déplacés par le script, ceux qui vont en bas sont positionnés de manière absolue). Ouf. Ça parait un peu compliqué comme ça, mais cela suit la logique proposée, et ça marche, modulo une bonne gestion de la chronologie des événements par le script. Je ne remercierai jamais assez Julien Taquet pour son aide et sa fine connaissance de Paged.js.

La partie du petit script qui modifie les éléments du html en fonction de la valeur qu’il trouve pour la propriété –taffin-page-float

Sur cette base et quelques bugs plus tard, j’ai pu produire mon chapitre de manuel, avec grosso modo tous les petits raffinements nécessaires. Je voulais documenter un peu l’approche, c’est pour cela que j’ai écrit ce post.

Un dernier petit avant-après pour la route.

Prochaines étapes

Les codes sources sont ouverts et je peux les proposer à la communauté, je les ai déjà transmis à mes complices à qui je suis tant redevable, comme je l’ai fait pour le Reload-in-place si utile au quotidien, même si je voudrais encore prendre le temps de finaliser des choses avant, et notamment changer le fonctionnement (et le nom) de la propriété propriétaire :-)

Je voudrais aussi confronter ce fonctionnement à d’avantage de chapitres / modèles, bref, prendre un peu de temps, car c’est ainsi que les choses se consolident, se complexifient, puis se simplifient. Pas si évident de contribuer utilement à un projet libre, c’est un investissement important et le syndrome de l’imposteur guette.

Mais enfin, l’idée est maintenant de se glisser dans un flux, un éditeur un peu plus intégré, soit en s’appuyant comme je le fais actuellement sur une plateforme, comme VSCode, soit de préférence en utilisant le navigateur web comme environnement de travail. Là encore je ne suis pas le seul à y penser, il y a par exemple l’astucieux printcss.live de Andreas Zettl, Stolon de Raphaël Bastide, ou même Editoria. Il serait possible de partir d’une base et de la modifier à titre de contribution, quand la licence le permet. Car tout cela ajoute un autre niveau de complexité (gestion des fichiers et des droits essentiellement) et j’aurai besoin d’aide. Voilà voilà, pour le moment, désolé pour le long post. Questions ou commentaires bienvenus !

Ce a quoi pourrait ressembler un éditeur connecté, permettant à l’auteur d’écrire, et au designer de mettre en forme, ensemble et simultanément. Y’a plus qu’à.

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