HTML2PRINT

L’autre jour, au musée des confluences à Lyon, j’ai vu ce petit panneau, et je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir ce que nous faisons en ce moment, alors je me suis permis de mettre une légende sur ma photo :-) Voilà.

Une petite description : dans un jardin mi-clos, dont un côté est ouvert (légendé Open Source), une fontaine avec un petit bassin, légendé HTML. Le bassin se remplit par deux robinets, légendés Asciidoc et Markdown. Du bassin, quatre têtes de lion font couler l’eau donnant naissance à quatre fleuves. Les quatre bouches sont légendées CSS. Les fleuves sortent de là s’éloignent, et un bateau navigue sur chacun d’entre eux. Ceux du bas sont légendés EPUB et PDF, ceux du haut, qui rejoignent l’océan, sont légendés WWW et PRINT.

À suivre…

Les fleuves du paradis, dans Voyages (Livre des merveilles) Jean de Mandeville, auteur ; Maître de Boucicaut, enlumineur, Paris, vers 1410-1412.

À

Typothérapie, en coulisses

Il est arrivé chez C&F éditions, notre maison (il est mieux de le préciser) dont l’associé Hervé Le Crosnier me pousse depuis longtemps à le publier, avec mon amie Marie-Astrid Bailly-Maître, coordonatrice de l’autre livre sur la typo que nous diffusons (À la poursuite du livre rêvé par Jean Giono et Maximilien Vox). C’est le premier volume d’une collection – Questions de design – qui proposera bientôt d’autres essais illustrés passionnants. Publier chez C&F était important pour moi, vis-à-vis de nos auteurs, de l’actualité de l’édition, et de nos manières de travailler (que je vais raconter ici).

Premier feuilletage…

Typothérapie, fragments d’une amitié typographique est un recueil (illustré) d’articles, avec toujours la typo au cœur. Plus de vingt-cinq ans en rétrospective, ce qui a demandé un gros boulot de sélection et de « remasterisation », c’est-à-dire de relecture, révision, correction et mise à jour. Tous les textes ont été revus. Il y a aussi des inédits : essais, correspondance, petits textes trouvés dans des boîtes à chaussures. 10 ans de procrastination et de travail entrelacés. Un travail sérieux, mais qui s’adresse à tout le monde et essaie de fuir l’ennui.

C’est Michel Melot, grand érudit (je ne dis pas spécialiste) du livre et des bibliothèques, qui a gentiment rédigé une très belle préface. D’heureuses retrouvailles après notre travail commun sur Livre, en 2006.

On peut trouver ce livre en ligne (éditeur, FNAC, Amazon…) et dans toutes les librairies, sur commande, mais n’hésitez pas à en parler un peu avec votre libraire, si vous trouvez qu’il manque sur ses tables et étagères : on a parfois du mal, en tant qu’éditeur indépendant, à convaincre les libraires de prendre quelques livres, au lieu de simplement répercuter les commandes une à une… Vos mots peuvent vraiment faire la différence.

Sur la table

Ce recueil est donc consacré à la typographie, au sens large. On pense souvent aux caractères, mais la typographie c’est aussi le domaine des pages, et toute une culture qui s’est élaborée autour de l’acte de composition. C’est important, ces aller-retours incessants entre le micro et le macro. L’introduction relate les conditions et le parcours de sa rédaction. Elle est dans le spécimen téléchargeable gratuitement donc je ne la répète pas ici. L’ouvrage est organisé en quatre parties :

D’abord les essais typothérapeutiques, comme une invitation à ouvrir les yeux sur les phénomènes à l’œuvre sur la scène de la double page, et sur les effets bénéfiques que cela peut avoir. C’est pour moi le cœur battant de l’ouvrage, nourri initialement par mon travail initial de recherche (en DEA de philosophie à Paris X Nanterre). Le travail invisible de la typographie y est décrit, les phénomènes nés de la mécanisation de l’écriture, tant sur le papier que dans les esprits, avec le développement de l’humanisme, l’empathie, le soin.

Mais les choses se libèrent doucement, et on trouve ici des récits mythologiques, des rêves, un feuilleton, des emails, tous nourris par la pensée des caractères, au fil du temps, de la Renaissance à nos jours. J’essaie de montrer à quel point cet univers est profond et riche, et délirant et amusant aussi, dès l’origine. Pour moi la thérapie a aussi été de pouvoir m’émanciper doucement de l’écriture académique, d’apporter des enjeux personnels, des souvenirs. C’est aussi de ma thérapie qu’il s’agit.

Dans la deuxième partie, Varia, on trouve des regards et des prises de positions sur des phénomènes plus contemporains de l’édition, qui sont expliqués, comme le streaming de fontes, les liseuses, ou le single source publishing. J’essaie de motiver un engagement vif dans les évolutions techniques, à l’opposé du conservatisme, mais qui saurait aussi préserver l’humanisme typographique et l’injecter en quelque sorte dans le développement des techniques numériques.

Ensuite dans la partie Rencontres viennent une série de courts textes pour la plupart issus de prises de paroles à Lurs. Les Rencontres de Lure ont été pour moi la possibilité de poursuivre la recherche sur le mode de l’université populaire. C’est un endroit extraordinaire pour découvrir la typographie et sa dimension culturelle. Il suffit de feuilleter le programme des années précédentes sur la ligne temporelle Timelure qui couvre 70 ans, pour en prendre la mesure (j’en ai parlé ici).

La dernière partie, Rencontres, ce sont quelques hommages, car à Lure, ce qui compte plus que tout, ce sont ces rencontres et j’ai connu au tournant des années 2000 un véritable passage de relais, dans l’amitié et la peine. Les quelques textes choisis essaient de faire émerger des figures, mais surtout des esprits, des exigences qui dessinent aussi une ambition tournée vers l’avenir.

Yann Trividic et Chloé Bonnier, du service qualité C&F éditions, examinent scrupuleusement la conformité ISO 9001 de l’ouvrage.

Un livre réseau

Le livre a été monté avec Marine Kennerkecht, jeune éditrice chez C&F, et avec Hervé Le Crosnier. André Sintzoff qui en a été le premier relecteur. Il a été terminé avec Yann Trividic qui a pris en charge la conception de la couverture.

L’ouvrage prend une forme traditionnelle, un dos carré cousu, un bouffant naturel, des images au trait, une composition sage. Pourtant la manière de le faire ne l’est pas. Il a été, comme beaucoup de nos livres réalisé en HTML dans une approche single source (une structuration sémantique, une séparation stricte du contenu et de la mise en forme – plus ici et ). Avec des feuilles de style CSS et le polyfill PagedJS, que nous enrichissons au fil du temps (un merci au passage à Julien Taquet et Julie Blanc pour leur travail de développement, de documentation et de soutien). Ce n’est pas encore parfait, mais c’est pour la bonne cause : l’usage du HTML et CSS nous semble fondamental, et a permis par exemple de partager les sources entre l’éditrice, le compositeur, le relecteur, sans obliger personne à louer un logiciel privateur pour intervenir. Et d’autres manifestations que le livre imprimé sont possibles.

Le code ↑ et l’aperçu du résultat.

Les réactions par ici ont été variées, parfois enthousiastes, parfois un peu plus réservées. Mais c’est ce qui me plaît aussi : il y a beaucoup d’interprétation et donc potentiellement d’élucubration ici, j’y mets beaucoup de moi-même sans chercher la neutralité et je comprends que cela ne puisse pas convenir à tout le monde, ou que je sois contredit. Il reste forcément aussi des approximations, qui seront relevées par les connaisseurs qui dans ce domaine sont nombreux et pointus. Mais je suis heureux de partager ces textes, qui j’espère donneront par dessus tout de l’inspiration, du plaisir et l’envie de se plonger « en typographie ».

Il y aurait encore beaucoup à raconter, mais on va s’arrêter là. Un petit mot pour finir sur le dessin de la couverture ? Il n’est évidemment pas à l’envers : c’est un dessin de Saul Steinberg, plein d’affectueuse ironie sur le travail du typographe, c’est aussi l’initiale de mon prénom, comme vue de l’autre côté du miroir, avec sa naïveté et sa maladresse. Je ne peux pas me lasser de ce dessin et de tout ce qu’il recèle. Il est amusant de savoir que les ayants droit (Saul Steinberg Foundation) en avaient oublié l’existence et que nous avons travaillé avec l’ADAGP pour les aider à retrouver sa trace et finalement pouvoir l’utiliser.

Si vous êtes encore là, j’ajoute que vous pouvez en savoir encore plus sur le site de l’éditeur et y télécharger un spécimen généreux ou l’y commander.

Typothérapie
Fragments d’une amitié typographique
Collection Questions de design
C&F éditions
ISBN 978-2-37662-053-2
15 x 21 cm. – 272 p.
25 €

Ce projet a bénéficié d’un soutien de la DRAC de Normandie et de la Région Normandie au titre du FADEL Normandie.

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Le fil typographique

Timelure, la fabrication d’un lien entre création, réflexion et techniques graphiques

Au cours des deux années passées, au sein d’un petit collectif ayant comme noyau dur Lola Duval, Julien Bidoret, Nicole Chosson, Julie Blanc et moi-même, mais réunissant d’autres contributrices et contributeurs dont je vais vous parler, nous avons travaillé à réaliser et à publier une frise chronologique interactive. Ce travail (phénoménal) représentait bien des défis et je trouve qu’il mérite qu’on le présente (ce qu’on a fait en conférence à plusieurs reprises l’année passée), et qu’on rende hommage au collectif, alors voilà, je le fais ici.

La première version de Timelure en miniature…

Timelure, est une chronologie des Rencontres internationales de lure (delure.org) qui permet de parcourir 70 années de recherche et d’échanges autour de la typographie à Lure, mais aussi d’apprendre, dans ses marges, ce qui s’est passé au fil de ces années, tant dans le monde de la création typographique que dans celui des techniques de composition et d’impression qui ont connu plusieurs révolutions (offset, photocomposition, lettraset, PAO, Web, etc.).

La genèse

Comme souvent, tout est parti d’une discussion amicale autour d’un verre. Et si nous mettions Les Rencontres de Lure, association typographique septuagénaire et géniale, au « centre du monde », c’est à dire au centre de l’histoire, pour un moment ? Mais comment faire pour ouvrir, pour ne pas faire un simple album de souvenirs. ou une archive confidentielle, compréhensible seulement par celles et ceux qui connaissent déjà ? Autre problème : les Rencontres produisent énormément de connaissance et d’échanges, mais dans l’éphémère de l’oralité. Il y a à la fois trop à raconter et pas assez de matériaux. Ou bien trop de matériaux, quand il s’agit d’enregistrements, par exemple. C’est un problème. Il manque une curation. D’ailleurs c’est simple, depuis 70 ans, presque rien n’a été entrepris, et il est très dommage que peu de travaux de recherches aient été conduits sur ce terrain (à l’exception d’un album dans les années 70 et de la thèse remarquable de Françoise Neveu, à l’université Paris 7, en ethnologie, intitulée Des gens, des lettres, et WWW au milieu fin des années 90). Il existe heureusement l’archive numérique immatérielles, mais c’est plus un silo qu’un objet facilement abordable. C’est tout le problème de l’archive, soit accessible et incomplète, soit exhaustive et… un peu rebutante. Comment avoir une vision panoramique des choses ?

Une frise serait un beau moyen de relater un peu ce qui se passe entre les murs (et hors les murs) de cette maison des Alpes-de-haute-Provence pendant une semaine par an (et aussi durant les autres mois), car elle permet de mettre des domaines différents en parallèle. Comme la fameuse Histomap ou par la Timeline des technologies de l’édition numérique réalisée par Julie Blanc.

La célèbre Histomap et la Timeline des technologies de l’édition numérique de Julie Blanc.

Ce qui serait bien, proposais-je entre cacahuètes et vin blanc, ce serait de montrer l’entrelacement des techniques d’impression, en forte évolution sur le deuxième vingtième siècle, la création graphique, qui répond souvent à ces besoins techniques, et les discussions à Lure. Dit autrement, Lure deviendrait une colonne vertébrale pour exposer l’histoire des technique et de la création, ce qui lui donnerait une place centrale. L’idée nous plaisait beaucoup. « Mais au fait, des sources nous en avons ! », m’écriais-je : et je sortis des boites et sacs d’archives léguées par Jean-Paul Martin, ainsi que celles que j’ai constitué lors de ma présidence. Ce sont les imprimés de Lure même : programmes, journaux, flyers, manifestes. Ce qui est fascinant, c’est qu’ils sont le reflet de leur temps. On y sent les années 60, 70, 80, 90, 2000, tant dans leur contenu que dans leur forme. On y voit passer les tendances, et même la trace des outils qui les ont produits. Les juxtaposer propose un vrai voyage dans le temps. Nous tenons notre histomap !

« Qu’à cela ne tienne » me répondit Lola. « Donne moi tout ça, Je scanne ». « — Tu scannes ? tu es sûre ? c’est un très gros boulot… » « Oui oui, je fais ». Et c’est ainsi que Lola Duval a transformé une conversation de comptoir en projet effectif. Elle a ensuite proposé un projet graphique, sollicité Julien Bidoret pour construire un premier site, et nous étions embarqués… Sur ce premier jet, on voyait bien les manques et nous étions insatisfaits. Déjà, mon archive personnelle ne couvrait que les années 1998 à 2015 très bien (mes années au comité et à la présidence de Lure) avec des pépites des années 60, 70, 80 léguées par Jean-Paul, mais pas le reste. Nicole Chosson s’est proposée pour compléter, retranscrire les documents, un travail hallucinant qu’elle a mené avec précision et bonne humeur. Evelyn Audureau et d’autres amis sont allés fouiller dans leurs archives personnelles pour trouver ce qui manquait… et petit à petit s’est mis en place une fourmillière.

Lola ouvre la première enveloppe de prospectus, j’ai des cartons et des boîtes d’archives en réserve.

Un collectif au travail

Sous l’impulsion de Lola Duval toujours, il y a eu ensuite un atelier à Lurs en 2021, Louis Éveillard, Benoît Carré, Thibery Maillard, Jacques Thomas, Nicolas Balbo, Marie-Thérèse Pizzotti et d’autres ont rejoint le groupe pour réfléchir et produire, ensemble, dans une structure Web, un corpus qui commençait à devenir cohérent et de plus en plus complet. Ce groupe a commencé un travail énorme d’enquête, de complétion, de datation, de retranscription, de correction…

Atelier Timelure à Lurs en 2021 : En haut de gauche à droite, Marc Bernot, Nicole Chosson, Julien Bidoret, Thibery Maillard, Marie-Thérèse Pizzotti, Jacques Thomas, Julie Blanc, Nicolas Balbo et Lola Duval photographiés par Benoît Carré.

Le site a été programmé par Julien Bidoret, avec le CMS Kirby. Julien a proposé un système suffisamment souple pour se plier aux exigences parfois contradictoires de tous les graphistes impliqués ;-), et surtout simple, pour offrir aux participants, dont certains sont plus rétifs que d’autres à la technologie, une interface claire et agréable pour la saisie de données, la retranscription et la documentation de chaque année, de chaque programme, de chaque photo.

Le temps est un objet ouvert

Au fil du temps le Timelure s’est renforcé, a mûri. C’est plaisant de voir que tout le monde se retrouvait autour et apportait ses compétences. Même si la vision était parfois un peu différente (voire divergente), le cap était donné, et nous avancions. Ce qui a changé, c’est la masse : si la vision synoptique est toujours possible, à travers les couvertures des documents et quelques images, il est maintenant possible également d’ouvrir chaque année, de découvrir son programme détaillé, page à page et retranscrit, bref d’entrer dans les documents. Nous avons réfléchi et discuté sur la manière de classer, fermer ou ouvrir les tranches temporelles. nous avons jalonné la période, très vaste et très riche, par des petites synthèses plus ou moins décennales… Pas évident de décrire les enjeux qui ont fait les années 70, 80, 90 ou 2000… Sans parler d’aujourd’hui même.

Julie Blanc a constitué un dossier pour en faire un projet et obtenir une bourse ARTEC et de l’articuler à la recherche avec Lucile Haute, Léonore Conte et Anthony Masure. L’interface a été retravaillée plusieurs fois, pour trouver le bon dosage, la bonne continuité, pour offrir aussi un accès sur mobile, etc. Nous avons présenté Timelure à plusieurs reprises aux étudiant-e-s, à l’École Estienne, lors d’un mardi de Lure à l’ÉMI, et finalement, Lola Duval a pu en faire une présentation complète l’été 2022 à Lurs.

Mais non ce n’est pas Julien Imbert (comme le badge semble l’indiquer), c’est bien la persévérante Lola Duval, présentant Timelure à Lurs pour l’édition des 70 ans en 2022. Photo par Jacques Thomas.

Aujourd’hui, début 2023, Timelure compte près de 2 Go de documents html et iconographiques avec plus de 1300 images haute résolution (près de 6000 en comptant toutes les résolutions). Le projet n’est pas clos. Il peut s’enrichir de corrections, de précisions, de documents… Et puis surtout l’histoire continue, et chaque année future pourra accueillir les réflexions de Lure sur les révolutions qui viennent.

Actuellement, Hervé Aracil parcourt Timelure et y essaime des notices détaillées sur la création typographique. L’interface elle-même est revue et retouchée par julie Blanc. Bref, cette chronologie continue à se développer et devient une source, une mine d’informations, pour les curieu-x-ses, les passionné-e-s les étudiant-e-s et les chercheur-e-s. L’histoire des Rencontres de Lure est un objet d’étude qui n’a pas encore été approprié, cette chronologie interactive en serait un important point de départ qui pourrait ouvrir à de nombreux objets de recherche interdisciplinaires. Pour ma part, je suis ravi et impressionné de voir comment se sont ainsi réveillées et animées des boîtes et des enveloppes où dormaient des prospectus. Cela m’inspire une immense gratitude pour ce collectif, son énergie, son intelligence et sa persévérance.

Voyagez dans le temps, ouvrez les tiroirs… https://chronologie.delure.org/

Un aperçu en survol de quelques décennies mises côte à côte…

Les années cinquante et soixante.

Les années soixante-dix.

Les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix.

Les années deux mille à aujourd’hui…

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Un courrier de Kafka

Tiens, j’ai reçu un courrier d’un certain Franz Kafka.
Une petite enveloppe contenant des dessins découpés grossièrement.
Presque typographiques, non ?
J’ai l’impression qu’ils racontent aussi une histoire…
Encore faudrait-il les mettre en suite.

Si vous voulez en savoir plus, c’est en bas de ce post…

Dessins de Franz Kafka issus d’un carnet, circa 1901-7.
Credit : הספרייה הלאומית, ארכיון מכס ברוד The National Library of Israel. Max Brod Archive. Photos by Ardon Bar Hama. (Archive en ligne).

Quelques lectures en ligne sur ces dessins :
The Figures Kafka Drew dans le New York Times.
The Drawings of Franz Kafka sur le blog de la bibliothèque nationale d’Israël.

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La typote, le marchand & le lexicographe

Alain Rey, mort le 28 octobre 2020 à Paris. Ce texte est un hommage, publié dans l’ouvrage Salut Alain !, édité par Maya Lavault pour les éditions Le Robert (parution en octobre 2021). Il a été corrigé par Danièle Morvan à qui je le dédicace évidemment, et pleinement.

Il a fallu ressortir du matériel d’époque pour capturer un ancien entretien stocké sur cassette mini DV…

Le-vingt-et-unième siècle était bien entamé quand le lexicographe tira sa révérence. La nouvelle inattendue arrêta le flot de la radio dans beaucoup d’oreilles, car il comptait, il avait progressivement donné une voix et une figure aux épais ouvrages que chacun imagine complets comme ils semblent gros, éternels comme ils semblent désincarnés. Les dictionnaires. Personne n’envisageait la finesse des édifices ni la fragilité de leur auteur. Il faut dire que les médias savent bien maquiller la modestie ou le temps de travail.

Le jour de ses funérailles, il faisait doux au soleil et franchement frais à l’ombre, comme souvent en automne. Les arbres se découpaient haut, en ombrelles clairsemées au-dessus des allées du cimetière.

Devant le bâtiment de pierre claire, ils seraient deux, une femme et un homme, en avance probablement, regardant leurs pieds, pas bien sûrs d’être au bon endroit au bon moment, mais n’ayant pas fait les quelques pas qui les séparent l’un de l’autre, pour vérifier les choses.

La typote aurait le regard lointain comme ses pensées. Elle aurait été surprise par l’annonce, comme tout le monde. Le bâtisseur de monuments s’imprègne de permanence – mais qui a donc décidé que les dictionnaires étaient des monuments, et quand ? Ces objets pourtant dits usuels, son ami lexicographe lui affirmait bien qu’on ne les use pas assez, les jours où il débarquait chez elle avec de gros sacs, désherbant sans ménagement l’étagère à dictionnaires au-dessus du bureau, pour y placer son travail de l’année, avec un sourire de soulagement. En tout cas on ne les use certainement pas en les lisant complètement, on les conserve bien trop longtemps, car ils ne se bonifient pas forcément avec l’âge, et puis ce ne sont pas des talismans.

À cet instant, elle se rappellerait son père typographe, ce qu’il lui avait appris, dans l’atelier enfumé par les gauloises : que depuis longtemps, les humains vivent le nez en l’air dans des nuages d’idées, qu’ils ne pensent, vivent, respirent que dans les mots et les chiffres. Du registre d’état civil au registre d’état civil, b.a.-ba, apprentissage de la lecture, bail ou acte de propriété, pointage de leur temps en échange de la monnaie, imprimée, auprès de personnes morales inscrites au registre du commerce, leur réel de chair et de sang se soumettant au signifié. C’était devenu son travail, à elle aussi : agencer les formes invisibles, puisque tellement lisibles, de la typographie.

Personne ne le voyait, ce travail, c’était un peu comme la couture des doublures, qu’on ne perçoit que quand elles gênent. Et elle savait fort bien ne pas gêner. Arranger les mots sur la page, organiser, composer en toute discrétion. Elle servait aussi fidèlement que possible, sans ajouter de bruit, auteurs, éditeurs, institutions. Au début, elle avait eu du mal dans le monde viril des typographes, qui lui avaient accordé son féminin avec condescendance. Puis l’informatique l’avait aidée, autant à travailler seule, qu’à exister. Elle aimait son travail de composition, et par-dessus tout le fait de préparer, de ménager la circulation du regard à venir des lecteurs. Glisser par anticipation du plaisir pour eux, là où ils n’avaient pas de raison spéciale d’en éprouver.

La typote, éprise de correction, admirait depuis toujours le travail du lexicographe, qu’elle prenait au pied de la lettre. Elle vivait un dictionnaire ouvert sur la table, et y avait même travaillé une fois. Le lexicographe lui en avait rendu une certaine estime, lui qui s’était usé les yeux dans les volumes de ses prédécesseurs avait bien remarqué que certains semblaient plus corrosifs à l’usage, d’autres plus doux. Un jour, il l’avait appelée afin de lui demander si elle pouvait essayer de loger, dans un de ses dictionnaires en projet, autant de mots que possible, sans ruiner son éditeur en achat de papier, et sans ruiner la vue des lecteurs. Elle avait fait des miracles, juste pour lui montrer de quel bois elle pouvait se chauffer. Et lui, il avait ouvert les portes de sa fabrique, présenté sa complice, son épouse : ensemble ils lui avaient dévoilé, un peu, comment on travaille, la pêche aux mots, dans la presse ou une bibliothèque emplie de raretés, la nomenclature, la perception des changements, des glissements. Lire, écouter, parler, comprendre, écrire, refaire le monde, et recommencer, patiemment, l’articulation d’un véritable texte, que l’on « consultera » sans le lire. Modestement, comme ceux qui ne se rendent pas compte que c’est un Himalaya qu’ils ont gravi hier, et recommencent demain. Une amitié était née dans les signes et le papier. Tous deux lui parlaient comme si elle comprenait, mais elle savait que sa connaissance de typote était infiniment moins vaste. Dans le même bac à sable, mais chacun son jeu.

Tout ça, c’était avant les omni-écrans, les tactiles, quand les usuels imprimés avaient encore un usage. Elle n’imaginait pas encore comment les choses allaient se faire sans lui, sans ses lumières. Comment le langage fonctionnerait encore. Elle n’allait probablement pas se retrouver au chômage, il y aurait du travail. Mais quelque chose changeait, elle le sentait. Les dictionnaires avaient besoin d’auteur, de hauteur. Ce n’étaient pas de simples registres, ni des bases de données. Comme la typographie le lui avait appris, il leur fallait l’humanisme, l’humanité. Elle n’avait jamais pensé la fin du dictionnaire possible, et pourtant la couverture du volume, aussi épais soit-il, se serait bel et bien refermée, la laissant comme orpheline.

Elle lèverait alors les yeux, accommodant enfin sur ce qui l’entoure. Un costume approcherait en lui tendant la manche. Elle reconnaîtrait, sans que ce soit instantané, le marchand. Ce marchand qui lui avait proposé du travail au changement de siècle, elle n’avait pas bien compris son affaire. Pourtant, il avait essayé de lui expliquer comment il allait faire sa fortune d’une idée neuve et implacable. Un monde nouveau de purs signes recouvrait parfaitement le monde réel et l’ancien monde de papier. Il était numérique, évanescent et connecté. Des naïfs l’avaient nommé « virtuel » ; pour le marchand ce monde n’était pas plus virtuel que le monde des idées cher aux philosophes, ou celui des transactions accélérées de la finance. Il était juste en construction. Et ce chantier était le moment de faire des affaires. Son idée était simple : puisque tous les documents du monde devenaient accessibles et se reliaient, il allait parcourir et indexer cette infinie bibliothèque. La science, la littérature, le commerce, la loi, la religion, la cuisine, tout. Ensuite, il ouvrirait la boutique du moteur de recherche, et il prévoyait de toucher des loyers sur chaque entrée de son index, mettant même les mots de la langue aux enchères, s’il vous plaît. Offre et demande, sable vendu aux Bédouins.

Ce que les gens espéraient désormais en enchérissant, c’était juste de pouvoir exister, d’avoir une petite place dans le nouveau monde. Apparaître en tête des résultats de l’index, sur une recherche, faisait la différence entre le néant et le quelque chose. Sauf que, comme tout le monde au début, la typote n’y avait pas cru, à ce projet. Pas bien compris ce qu’il racontait. Et puis ça ne lui plaisait pas tellement, cette idée que n’importe quel marchand puisse prendre les entrées du dictionnaire et en faire le gisement infini de sa richesse personnelle. Pour elle, le dictionnaire était un peu l’atlas de notre espace naturel. Un bien commun. Le marchand annexait le précieux bouquin, et le territoire infini de la langue qui va avec, comme ça, sans demander à personne, sans même le lire. Elle n’avait pas donné suite à sa proposition de le rejoindre. Elle préférait les livres, le silence, la lenteur de la lecture et la finitude des volumes.

Le marchand, en s’avançant, remettrait très bien la typote, il n’aurait pas oublié le temps de leur rencontre, car c’était aussi celui de ses débuts difficiles. Le bricolage, les premières listes de mots, glanées en ligne, les jours d’essais et d’échecs, les humiliations par les banquiers, les investisseurs. C’est alors qu’il l’avait reçue, car il voulait dès le début faire bien les choses, présenter mieux que les autres ces écrans si moches alors. Il voulait un écrin digne, fonctionnel, élégant pour son trésor. Il avait la prescience de ce qu’allait devenir son idée, sa firme. Il avait vu juste. Comme les mots aussi ont la vie brève, il s’intéressait toujours aux listes de « mots de l’année » ânonnées par les médias, c’était même son seul contact avec les dictionnaires, comme un bilan comptable. Pertes et profits. Alors, était-ce un bien, un mal (pour ses affaires), cette disparition ? Il n’aurait pas tranché cette question, et c’est peut-être pour cela qu’il serait venu. Pour ressentir, pour capter, pour avoir une nouvelle vision. Il pensait que lui, comme le monsieur du dictionnaire, suivait l’usage, la vie, et que si la vie changeait, que l’usage changeait, leurs deux produits changeraient aussi, le dictionnaire et le moteur de recherche. Les deux n’étaient que la trace de ce qui se pensait, s’écrivait et se disait, s’achetait, se regardait, ou s’écoutait.

Sauf que le lexicographe s’était efforcé de tout comprendre. Alors que lui n’avait pas besoin de comprendre quoi que ce soit. Le lexicographe devait tout refaire sans cesse, car produire une définition demandait de la souplesse, une personnalité capable de s’affirmer ou de s’effacer, de naviguer entre subjectif et objectif, de compenser le temps qui passe, et rien n’y était jamais complètement acquis. Alors que lui, il se contentait de regarder la machine rafraîchir le classement, et d’encaisser. Et tant qu’il y aurait des usages, enrichis ou appauvris, sa boutique tournerait. À tous les coups il gagnait. Il se sentait gaillard, boosté par  les notifications en hausse du cours de sa société en bourse, vibrant dans sa poche.

Derrière le marchand souriant, la typote verrait enfin du mouvement. Un groupe d’enfants avec une adulte s’approcherait. Une chorale, une classe ? Une étudiante et un étudiant  se tiendraient la main. D’autres encore : ceux-là, des bibliothécaires ? Il y aurait aussi une troupe de comédiens, et trois migrants  apprenant le français. Suivraient des amateurs d’art et de belles choses, des amies, des amis, qui entoureraient son épouse, sa complice. On reconnaîtrait des silhouettes : artistes célébrités de la télé, de la culture, des célébrités sans visage de la radio aussi, un peu. Un chef sorti de sa cuisine, une factrice, un taulard, de vieilles joueuses de mots fléchés croyant que c’est pour le Larousse. Un dessinateur de bandes dessinées, des correctrices, plein. De vieux mandarins égarés loin de leur fac, un éditeur, venu avec son air gredin et une autrice au bras. Il y aurait un groupe de jeunes en survêtement. Une jeune femme jouerait de l’accordéon plus loin, assise sur un muret. Une foule se masserait, ignorant la typote et le marchand, qui s’effaceraient. Tout le monde serait là, ce serait coloré, calme et bienveillant.

Le monsieur du dictionnaire aidait à comprendre les mots des autres, à construire sa vie parmi eux et les liens qui font se tisser la société. Le monsieur du dictionnaire laissait l’esprit flâner et voguer librement dans ses pages, il y entremêlait les mots et les choses, le banal et l’incongru. Il racontait des histoires incroyables sur des notions courantes. Il était parfois facétieux dans ses exemples et faisait sourire. Mais, doucement grave, il redressait des torsions insupportables, aidait les discussions à sortir de l’ornière. Il ouvrait ses pages à tout le monde, pas pour faire populaire ou jeune, mais simplement parce qu’il prenait les gens au sérieux, et que son travail était pour eux. Il inspirait les poètes, scénaristes et dramaturges, les apprentis philosophes. Il écrivait pour qu’on écrive.

Et il y aurait encore des gens qui viendraient, beaucoup de gens.

Nicolas Taffin – avril 2021
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