Les textes qui ne voulaient pas être lus

Durant l’été j’ai vu passer des échanges sur des caractères typographiques permettant aux textes d’échapper à leur lecture par les intelligences artificielles. J’ai creusé un peu, et eu envie de réunir quelques petites choses ici, pour en restituer le contexte.

Les messages cachés ou à double-sens existent depuis longtemps. Mais l’écriture adversative (ou adversariale pour l’anglicisme, ou encore écriture de guerre, peut-être) a connu son essor avec la cryptographie qui n’est pas étrangère à la naissance même de l’informatique, notamment autour des travaux de Turing, à la fois sur sa machine et sur sa lutte contre la machine cryptographique nazie Enigma. Voir aujourd’hui les IA passer le test de Turing tranquilou et tenter de nous chiper des textes, ainsi que les quelques efforts typographiques destinés à essayer de nous y opposer n’est pas inintéressant. Ça nous parle de notre humanité dans ce monde de robots.

Les robots et le web

Depuis très très longtemps (bientôt 40 ans, ahahaarg) des « robots » (qui sont des logiciels) parcourent le web, chargent le code source des pages, et le parsent pour collecter et suivre les hyperliens. C’est d’abord légitime et souvent souhaité.

Il y a les crawlers d’indexation chargés de découvrir ces liens, et de les suivre de proche en proche, pour construire les index des moteurs de recherche. Il y a les fetchers qui récupèrent les données derrière chaque URL, pour analyser le texte ou pour le si précieux archivage documentaire du web tout simplement (la wayback machine d’internet Archive ou à la BnF par exemple).

Les robots parlent aux robots

Ces robots-là essaient de bien se comporter, de respecter une politesse (ne pas bombarder un serveur de site web de milliers de requêtes au point de le faire tomber par exemple) ou bien suivent les instructions que leurs proposent les sites eux-mêmes sur leur fichier robots.txt. Si vous avez la curiosité d’aller regarder celui du site du journal Le Monde, il permet de découvrir que certains dossiers sont admis à Google mais pas tous, et surtout que d’autres robots n’ont carrément pas le droit d’accéder dès la racine du site (le dossier « / »).

Le début du fichier robots.txt du journal Le Monde (https://lemonde.fr/robots.txt)

Car certains robots ne sont pas respectueux des « contenus » mais en général ceux-là n’ont pas non plus la politesse de suivre ces instructions, d’ailleurs… Il y en a des franchement mal intentionnés, qui cherchent les failles de sécurité et les trous par lesquels entrer pour attaquer un serveur, d’autres à la recherche d’adresses mail à collecter pour les inonder de spam… des scrapers (qui cherchent des informations précises, comme des prix de produits par exemple) et qui servent par exemple aux comparateurs ou en OSINT quand ils s’appliquent à des personnes ou des entités. Et enfin les horribles harvesters (moissonneurs) qui copient sans vergogne des pans entiers du web, notamment depuis quelques années pour entraîner les grands modèles de langage LLM qu’on appelle IA.

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C’est pas si facile de bloquer les robots.

S’il existe de tels robots « bandits », il y a aussi des robots « policiers » à la recherche de médias protégés comme par exemple (le plus souvent) des images exploitées par des agences, des musiques sous droit d’auteur, etc. Ces robots sont chargés de détecter les infractions au copyright pour agir contre leurs utilisateurs. Pendant longtemps le web était un espace bon enfant où l’on pouvait utiliser n’importe quelle image, ce n’est plus forcément le cas, même si la notion de fair use peut encore être invoquée. On verra ce qu’il en est des belles photos de films que je place dans cet article et qui pourront m’occasionner ce type d’ennui si elles sont détectées.

Maintenant dans le deepweb, les robots ont pied

Certaines pages étaient à l’abri des robots dans ce qu’on appelaient le deep web (à ne pas confondre avec le dark web médiatique des méchants à capuche). Le deep web, il s’agissait de pages qui ne sont visibles qu’après avoir déposé une requête dans un champ de recherche, ou bien accessibles seulement avec un identifiant. Des pages moins exposées ne figurant pas dans le réseau plus simple d’hyperliens, non indexées donc, qui sont désormais à portée des robots depuis qu’on sait les piloter par des scripts, simuler la souris, remplir des formulaires avec des navigateurs headless (sans interface graphique) comme le classique Selenium ou Puppeteer.

Les LLM proposent maintenant également un usage agentique à leurs utilisateurices qui permet, pour n’importe quelle requête ou tâche, d’aller sur le web collecter des informations, y compris au nom même de l’utilisateurice (avec son identifiant et mot de passe). J’imagine que certain·es commencent même à créer des adresses email et comptes dédiés à leur agent préféré.

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« Je suis un être humain ». Elephant Man de David Lynch, si vous aviez pas la ref.

Échapper aux robots, ça fait mal aux yeux

Les sites qui voulaient éloigner les robots ont commencé à inventer des techniques plus restrictives. Puisque les robots ne veulent pas toujours avouer ce qu’ils sont, voire se déguisent pour échapper à la discrimination, pourquoi ne pas embêter un peu les humains en leur demandant à eux de prouver leur nature humaine. Hein, pourquoi pas ?

C’est le CAPTCHA, qui date de 2000 déjà, amusant acronyme pour Completely Automated Public Turing test to tell Computers and Humans Apart, ou test de Turing complètement automatique pour distinguer les humains des ordinateurs. En réalité, ce sont des tests de Turing inversés, puisque ce sont des ordinateurs qui demandent ici aux humains de prouver leur nature non mécanique !

On a tous fait ça : plisser les yeux pour reconnaître des chiffres et lettres, puis des chiffres et lettres déformées, changer une image de sens, pointer tel ou tel élément dans une image, hésité à savoir si ce ptit coin de feu rouge dans la case, ça comptait ou pas pour un feu rouge, ou pas ? En faisant ça on entraînait d’ailleurs les IA. La vie est pleine d’ironie. Et les Captcha sont un jeu de chat et de souris : à mesure que les robots trouvent des feintes pour y répondre, on nous demande des choses de plus en plus complexes, dont on voit bien que ce sera qu’un dernier et bien fragile rempart… qui ne résistera pas longtemps à la vague de robots affutés comme des T-1000.

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Le CAPTCHA, ce que le robot a trouvé de mieux pour faire fuir les humains.

Notons ainsi que les Captcha semblent en voie de disparition (ouf !) et qu’on est passés au contrôle assez opaque par les serveurs, DNS ou proxy qui tentent comme un Firewall de filtrer les robots avant même que la page ne soit servie (Cloudflare ou Anubis sont devenus communs au chargement d’une page au cours de cette année d’attaque du web par les robots). Moins de travail pour nous pauvres humains.

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Le filtre Anubis, gardien solitaire de la bibliothèque d’articles HAL.

Se parler à voix basse, entre humains

Et nous voilà fin 2026, les robots règnent sur le web (les statistiques de ce blog me le montrent chaque fois) que ce soit en lecture, en ingestion, ou en écriture d’ailleurs, puisque environ un tiers des textes du web seraient écrits par ou avec une IA (étude Pewresearch d’août 2026). Ce qui a bien d’autres implications. Et puis, on ne trouve pas que des sites web sur le web. Tout le code source des logiciels ouverts y est public, tous les livres numériques du domaine public y sont, et même les autres, sous droit, y sont aussi, quand on cherche un peu.

Les premiers opposants sont naturellement les éditeurs qui sont vent debout contre ces moissonages (bon ils sont contre tellement de choses que c’est pas facile de le remarquer, il faut avouer). Une action collective (class action Bartz vs Anthropic lancée en 2024) a établi qu’Anthropic a téléchargé des millions de livres piratés pour entraîner son intelligence artificielle. On a appris que Meta avait fait de même évidemment. Bilan : 1,5 milliard de dollars de dommages et intérêt (malheureusement zéro pour votre maison d’édition préférée). On découvre qu’Anthropic ne s’est pas dégonflé et a décidé du coup de commander de bons vieux livres imprimés en masse pour les scanner, les ingérer et les brûler (projet Panama). Chat et souris.

J’ai vu de nombreux sites et blogs s’interroger ou s’opposer au moissonnage et à l’utilisation de leurs textes pour entraîner des LLM. En ce qui me concerne, et en tant qu’éditeur et auteur, je n’aime pas cette idée non plus, mais j’ai toujours considéré que ce que je mettait ici était de l’ordre du « domaine public » et je dois admettre que je ne sais pas quoi faire d’autre dans cette époque extractiviste que laisser faire. Une idée, une réaction viendra sans doute mais quand ? Probablement trop tard. Ce n’est pas le cas de tout le monde et cet été trois initiatives héroïques sont apparues pour soustraire le texte aux IA. Elles sont toutes typographiques.

Entre les lignes

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La police ZXX de Sang Mun (2013).

Dès 2013, dans le contexte des CAPTCHA, le designer Sang Mun crée quelques caractères qui sont discernables pour un œil humain mais censés ne pas l’être pour les robots (police ZXX). ironie de l’histoire, il semble s’appuyer sur un dessin de caractère proche de l’OCR-B créé en 1968 par Adrian Frutiger précisément pour faciliter la lecture sans erreur par les machines. Les lettres y sont comme couvertes d’un treillis de camouflage. Je pense tout de suite au Fungal de Jeremy Landes et Raphaël Bastide, bien plus réussi et poétique, mais qui nous parle de tout autre chose, et est pour sa part finalement plus clair pour les robots (le code source) que pour les humains, quand il a proliféré.

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Ceci n’est PAS un Captcha. Le Fungal de Jeremy Landes et Raphaël Bastide. https://studiotriple.fr/travaux/typefaces/fungal/.

En 2026, Eric Lu qui a créé Mixfont, une fonderie de typographies faites par IA à San Francisco (ironie encore) propose coup sur coup deux caractères, Ghost Font, un bruit uniforme mais qui une fois mis en mouvement révèle un texte très pénible à discerner. Il est sensé échapper à la lecture sous forme d’image fixe qu’utiliserait une machine. Bon. J’imagine la migraine en lisant un poème de Baudelaire composé ainsi.

Le même revient à la charge quelques semaines plus tard avec Decoy font, chaque lettre porte deux formes dessinant deux caractères, l’un est net mais fin et l’autre est flou. La machine est sensée s’arrêter au net, et l’humain voir le flou. Bon bon bon. Mis à part qu’il n’y a pas de support de nos diacritiques, les quelques tests que j’ai vu passer montrent que ça ne fonctionne pas toujours bien et que les IA apprennent assez vite à la lire, tandis que les humains filent chercher un paracétamol.

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Decoy font de MixFont.

Ces initiatives reprennent le principe de l’obfuscation, sur lequel nous avions publié un livre génial d’Helen Nissenbaum et Finn Brunton. L’art de cacher en pleine vue, de brouiller le message, sans le retirer (le meilleur endroit pour cacher une feuille, c’est une forêt). L’œil humain étant très capable à repérer des figures dans des motifs abstraits, comme des formes dans les nuages, voire à les halluciner (la paréidolie) si elles n’y sont pas. Ici en 2018 c’était déjà contre les machines, mais il s’agissait de se préserver des algorithmes publicitaires essentiellement.

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Une de nos plus belles couvertures (2018). À vous de lire le titre, les IA ne le pourront pas…

Dernier exemple, Shieldfont qui emploie la fonctionnalité de ligatures présente dans les fontes Open Type (destinée au départ à proposer les traditionnelles variations visuelles / de glyphe selon les caractères proches ou la position de la lettre dans un mot par exemple). Elle l’étend pour remplacer carrément un mot par un autre. La combinaison d’une fonte et d’un script rendent le texte du code source « inutilisable » , mais au risque de porter atteinte à la portabilité, la pérennité, l’accessibilité, et l’indexation si l’usage en était étendu.

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Shieldfont.org et son usage des ligatures.
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Shield font, les Voisins Vigilants de la typographie.

Faut-il aller jusqu’à imaginer des cas d’utilisation utiles dans un contexte de résistance à l’oppression, de type Radio Londres ? (tester ici ou installer). Surtout pas ! Dans un contexte de clandestinité et de totalitarisme, c’est tout à fait insuffisant. Le simple nom de la ressource dans le code source trahit l’utilisateurice. Les mots échangés sont toujours les mêmes (ne jamais faire ça) et c’est précisément la force des LLM de reconstituer quelques tokens d’après leur probabilité dans un contexte… bref, je n’y vois pas vraiment d’usage. Je dis ça en terminant justement le cycle de romans magistral Cryptonomicon de Neal Stephenson qui date déjà de la fin du siècle dernier. Récit tellement instructif et inspirant sur la cryptographie, qui je crois reste le meilleur moyen de continuer à communiquer en environnement hostile… je dis ça je ne dis rien :-).

Ancres sympathiques

Tout ça me rappelle au final l’extension de navigateur Proutify ou Framaprout qui remplaçait en 2020 les mots que vous voulez par un salutaire (et heureusement inodore) « prout », vous rendant tout de suite les actualités anxiogènes du web bien plus amusantes… un temps au moins (on peut se lasser, mais confinés, on était de grands enfants, hein).

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Framaprout, l’extension de navigateur la plus indispensable après le bloqueur de pub.

Codage de caractères : de même que nos accents ne sont pas supportés dans les trois projets présentés ici, on n’y emploie que de caractères latins, qui sont loin de représenter les seules écritures soumises à l’oppression dans ce monde. La stéganographie, faculté de dissimuler un message dans un autre ou dans une image, reste un art fascinant et universel. Dans ces initiatives, on voit en tout cas émerger l’idée de faire de la typographie une arme, une arme contre les robots, certes, mains non sans effets collatéraux sur les humains. Une idée qui fait un peu drôle et me fait du coup me sentir un peu humaniste old school. Ces exemples typographiques ne sont pas convaincants (maltraitant les humains autant que les robots) ce sont au pire des avatars technosolutionnistes, au mieux des happenings artistiques qui ont le mérite de témoigner d’un problème, un peu comme le faisaient les maquillages ou les masques anti-reconnaissance faciale il y a quelques années.

Georgina du collectif Dazzle Club portant un maquillage anti-reconnaissance faciale à Londres
Georgina du collectif Dazzle Club portant un maquillage anti-reconnaissance faciale à Londres.

En remontant ce fil stéganographique, je pense à l’encre sympathique, par exemple le jus de citron que seule la flamme révèle. Pas pratique à l’ère numérique. Il y a aussi les textes à double sens, les acrostiches célèbres – évidemment dans notre typosphère, celle des premières lettres des 38 chapitres du Songe de Poliphile « POLIAM FRATER FRANCISCVS COLVMNA PERAMAVIT », « Frère Francesco Colonna aima passionnément Polia » qui dénonce son auteur, comme nous l’avait joliment révélé Jean-Baptiste Levée à Lure. Ou plus trivialement à la fameuse lettre érotique (et apocryphe) de George Sand à Alfred de Musset, dont les IA ne sauraient pas forcément se contenter de ne lire qu’une ligne sur deux.

La stéganographie, écriture préférée des espions. Ici Johannes Balthasar Friderici nous montre un dessin apparemment anodin (page de gauche) mais il contient un message secret. Ce dernier est codé par les fenêtres de l’immeuble : WIR HABEN KEIN PULVER MEHR (nous n’avons plus de poudre) – Cryptographia oder Geheime Schrifft-münd-und Würkliche Correspondendentz (1684).

Et finalement, en regardant tout ça, je me dis que j’aime mieux les recherches typographiques aux frontières de la lisibilité et qui savent briser le confort de la lisibilité et bousculer les humains à bon escient, que celles qui, nimbées de technosolutionnisme, prétendent compliquer la vie des machines (auxquelles rien n’échappe au final) et font de l’humain une variable d’ajustement.

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Un caractère de Maître Pierre Di Sciullo sorti d’un Qui ? Résiste, mais je ne sais plus lequel…
K

Tempête dans un verre de cristal

Ce billet (dont le titre emprunte à Beatrice Warde son image du verre de cristal1) propose de documenter l’actualité d’une décision typographique récente : celle du département d’État des États-Unis d’abandonner la police Calibri pour revenir au Times New Roman ; et de faire un tour d’horizon des problématiques sous-jacentes, tant il peut être surprenant de voir surgir un débat concernant une technologie d’ordinaire invisibilisée : la typographie.

Une du Times du 25 nov. 1991
Une typo compose la une, mais ne « fait » pas la une du journal, en temps normal. Une exception ici, un changement majeur bien qu’à peine perceptible, à la une du journal en 1991, à l’occasion du passage de la composition au laser.

Timesgate ?

Le 9 décembre 2025, le New York Times publie un article2 suite à une note du département d’État dirigé par Marco Rubio (équivalent de notre ministre des affaires étrangères) que les journalistes se sont procurés et commentent (sans la publier cependant, mais le blogueur John Gruber a retrouvé la source originale et l’a publiée le 10 décembre3). Dans cette note, intitulée « Retour à la tradition : Times New Roman 14 pt exigée pour tous les articles du ministère », le département revient sur l’usage du Calibri comme caractère officiel depuis la décision d’Anthony Blinken, précédent ministre de Joe Biden, en 2023.

Cette note avance principalement les arguments de l’usage « traditionnel » des polices à empattements en matière diplomatique et juridique, le professionnalisme et le « décorum » requis en matière diplomatique, mais pointe aussi un échec de Calibri en termes d’accessibilité. La note propose (impose plutôt) après cet échec présumé de reculer et de revenir à Times New Roman. Évidemment, les rédacteurs du NYT notent au passage un tacle des mesures DEIA (diversité, égalité, inclusion et accessibilité) comme un épisode de la guerre contre le wokisme que mène l’administration actuelle. Ils passent sur quelques références typographiques argumentées de la note, notamment une mention de l’utilisation précédente par Kennedy du Caslon pour faire le lien entre Air Force One et la Déclaration d’indépendance… Quoi qu’il en soit : est-ce typo de droite contre typo de gauche, comme l’a bien écrit une malicieuse chronique du site humoristique McSweeney’s « Virage à droite pour Times New Roman »4 ?

Il pourrait y avoir un peu de ça, si on voit Times New Roman comme la pure tradition et le côté informel de Calibri (navigant quelque part entre Arial et Comic Sans) comme un relâchement et un refus délibéré de porter la cravate. Mais bon. Calibri est restée pendant 16 ans la police par défaut d’une des plus grandes plateformes logicielles mondiales, dont on ne peut pas dire qu’elle est particulièrement bolchéviste : Microsoft. C’est forcément plus compliqué.

Trump présente un décret
On s’amuse sur le web, évidemment en Comic Sans.

Calibri

En 2004, Microsoft commande 6 nouvelles typographies à différents créateurs de caractères, pour remplacer Arial dessiné en 1982 par Robin Nicholas et Patrica Saunders et distribué avec Windows 3.1 (un clone fade de la déjà pas très goûtue Helvetica de Max Miedinger de 1957), et Times New Roman, les deux polices par défaut de sa suite bureautique.

Il faut noter que pour Internet Explorer, un travail de remplacement de ces fontes avait déjà été fait avec brio par Matthew Carter et Tom Rickner en 1993, qui avaient adapté avec succès les polices sans et avec empattement à la lecture sur les gros pixels de nos écrans en créant Verdana et Georgia.

C’est Lucas de Groot qui propose alors Calibri, police qui deviendra pendant 16 ans la police par défaut de tout nouveau document créé dans la suite Office. Calibri est une police assez droite, mais aux coins arrondis, pas follement informelle, dont la fadeur et la mollesse ne m’ont jamais excité. Mais j’apprends cette semaine de son auteur lui-même qu’il en avait proposé deux variantes à Microsoft : bouts ronds et non arrondis, et qu’à son grand dam, ce fut l’arrondie qui fut élue. Ça me réconcilie un peu avec lui, j’avoue.

Lucas de Groot a réagi vivement à la polémique de ces jours-ci avec une suite de posts sur LinkedIn5 dans lesquels il insiste sur le fait que ces polices étaient dessinées pour l’écran plus que pour l’impression. Souvenez-vous : n’aviez-vous pas, vous aussi, en signature de vos emails ce petit avertissement qui demande : « ne m’imprimez pas, sauvez un arbre » ? Bref, les écrans n’étaient en effet à l’époque toujours pas en haute définition et stagnaient à 72/96 pixels par pouce (Retina / HiDPI est arrivé en 2010 seulement avec l’iPhone 4 avant de s’étendre aux ordinateurs) et le pack de polices concerné par Calibri (avec aussi dedans Cambria de Jelle Bosma, Candara de Gary Mundt, Consolas de Lucas de Groot également, Constantia de John Hudson, Corbel de Jeremy Tankard et Meiryo de Eiichi Kono et Matthew Carter) s’appellait ClearType fonts, une astuce de Windows pour tenter de lisser et espacer plus finement les caractères en tâchant de couper les pixels en trois6.

C’est un peu technique, mais il faut comprendre que les créations typographiques répondent presque toujours à un défi technique, au delà de leur esthétique. C’était déjà le cas de Times New Roman, nous y reviendrons.

Calibri a été remplacée après 16 ans par Aptos de Steve Mateson, vieux routard de la typo numérique, créateur de dizaines de fontes dont l’universel Noto pour Google. Aptos est plus versatile, proposant des variations sans empattements, avec, et aussi en mécane (slab ou gros empattements), ainsi que monospace. Elle est qualifiée par Microsoft de fonte de l’ère du Cloud. Gérard Blanchard appelait ça un « Pack de totale typographie ».

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La plaquette de présentation des polices ClearType de Microsoft, dont faisait partie Calibri.

Accessibilité

En général, les empattements aident à la lecture sur deux points : lier les lettres et aider à la formation d’une silhouette du mot. Car ce sont des mots que nous lisons, pas des lettres. Mais ils peuvent compliquer la lecture pour certains publics, notamment mal voyants ou dyslexiques.

Calibri était-elle particulièrement accessible et inclusive ? Pour répondre à cette question, il faudrait savoir ce qui rend une police accessible et inclusive. Et tout le monde n’est pas d’accord là dessus. Il faudrait y consacrer au moins un article entier, ici je ne reprends que quelques traits.

Pour l’accessibilité, il existe de nombreux caractères dédiés, dont le site Techlab-handicap propose une liste assez à jour7. Il y a de nombreuses discussions au sujet de leur efficacité. Mais en allant voir comment elles se présentent, on leur trouve des points communs : bien distinguer les signes, sans ambiguïté, ainsi que leur orientation (quitte à les « alourdir » en bas), préserver la silhouette des mots, etc. Il y a des points communs avec les polices de signalétique, comme le Frutiger, conçu pour être lu de très loin dans un aéroport comme Roissy pour laquelle le caractère avait été dessiné. Dans un style plus informel, Jean François Porchez a dessiné la Parisine, si agréable et claire aux voyageurs du métro et qui semble à son tour avoir la désaffection de la région Ile-de-France.

En ce qui concerne l’inclusion, on peut aller beaucoup plus loin avec par exemple les caractères du collectif Bye Bye Binary qui proposent de prendre en charge l’inclusivité de genre dans la typographie elle-même8. Mais là, on ouvre un horizon de « wokisme » à faire trembler les républicains et bien des démocrates.

Cependant, hormis la recommandation du mémo précédent de l’administration Blinken / Biden de composer un corps plus grand, Calibri n’a pas tellement de qualités accessibles. Par exemple on peut facilement confondre les lettre l et I, et rnm se ressemblent diablement, ainsi que o et O. Quand à l’inclusion de genre, il n’en était pas même questions. Imaginons un monde où le caractère par défaut de Microsoft Word serait inclusif… Même la France n’est pas prête, ayant banni elle aussi officiellement l’écriture inclusive.

Bref, sur ces points, comme le dit John Gruber dans son blog3, il est clair que Rubio n’a pas complètement tort, c’était un peu de la poudre aux yeux que de prétendre être accessible en utilisant cette police par défaut (au moment où elle s’en va, de surcroît). Un véritable travail d’adaptation aurait pu être fait. Et le choix de Calibri était discutable. Bref, il faut reconnaître qu’il est difficile de défendre Calibri sur ce plan précis.

Mais est-ce que cela fait de Times New Roman un meilleur choix ?

La roue de la classification vox
La classification Vox qui fonctionnait comme un jeu de familles historique et place les réales entre les garaldes et les didones.

Times New Roman

Times New Roman a été créé pour le quotidien anglais The Times en 1932 par Stanley Morison et Victor Lardent. C’est un caractère que Maximilien Vox range dans la famille des réales dans sa classification. Comme ce nom l’indique, la famille a un lien avec le politique. Nous y revenons juste après.

Mais avant cela, un peu de technique, encore. Ce caractère a été conçu pour demeurer lisible en petits caractères imprimés sur du mauvais papier. Il a été exploité sur Monotype et Linotype, avant d’évoluer légèrement à l’époque du laser dans les années 1990 (comme le montre l’image d’ouverture de ce billet). La version numérique utilisée par Microsoft, nous dit Lucas de Groot, a cet inconvénient d’être la numérisation de grands corps de titres. Une fois réduite au petit corps de texte, elle présente trop de détails, trop de contraste. Car oui, en typographie, il y a aussi cette nuance qu’un même caractère n’a pas la même forme selon sa taille.

De plus, si vous l’avez déjà employée, il y a cette impression que le regular est un peu trop maigre et le bold un peu trop gras. Et comme il n’y a que deux graisses, ce qui est très limitant, on a l’impression de ne jamais être bien. Bref, Times New Roman est une numérisation ancienne d’un caractère, au dessin mal choisi, et qui mériterait d’être révisée à l’ère d’Open Type et des fontes variables.

Cela n’empêche pas le Times d’être la police par défaut du web, aujourd’hui encore, quand on ne spécifie aucun style, les navigateurs web composent le document HTML en Times.

Times New Roman est une typographie rationnelle. Elle se range dans la famille transitionnelle, ou réale, une évolution de la Garalde humaniste et ronde, plus régulière dans ses inclinaisons, ses tracés, avec des contrastes plus marqués entre les pleins et les déliés. René Ponot, historien de la typographie, commente : « Les réales, ou caractères des monarchies de droit divin, font la transition entre les garaldes et les didones qui vont suivre. Leurs dessins ne suivent plus le “geste de la main”, mais sont réalisés géométriquement. Leur œil est plus étroit que celui des garaldes. Le contraste pleins/déliés est encore plus marqué. Les empattements sont horizontaux. Les graisses sont distribuées par rapport à un axe généralement quasi vertical. »

En effet, Louis XIV commande un caractère à l’imprimerie royale en 1692, c’est le romain du Roi auquel Philippe Grandjean s’attelle, et qui sera utilisé dès 1702, puis repris et complété de 1740 à 1745 par Louis-René Luce. Il ouvre l’ère des transitionnelles parmi lesquelles on trouve aussi le fameux Baskerville (1757). C’est précisément ces caractères qui vont inspirer à Stanley Morison le Times, dans sa droiture et sa régularité. Un ADN royal. Le Times n’est donc pas un choix de décorum insensé, pour un King.

Polices politiques

On pourrait d’ailleurs passer un petit moment sur les relations entre le pouvoir et les signes imprimés. Car elles ne se manifestent pas uniquement par cette famille des réales.

Dès les années qui suivent l’invention de l’imprimerie, le privilège royal accompagne celle-ci qui s’exercera donc sous le contrôle de l’État. Protection commerciale d’un lourd investissement, c’est évidemment très rapidement un moyen de contrôle et de censure qui va se prolonger. Pas sans faille cependant, grâce à des législations plus permissives, à la contrefaçon et à la contrebande en Europe. Certains détestent ces pirates de l’imprimerie, comme Kant, qui écrit en faveur du respect du droit d’auteur, mais d’autres l’utilisent et laissent faire, comme Thomas Paine, pour contribuer à diffuser ses idées plus largement. Ce d’autant que ces imprimeurs de l’ombre ou de règles plus souples permettent aussi de contourner la censure qui s’exerce en France. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, nombre d’ouvrages sont édités en Hollande, plus libérale, comme les Lettres Persanes de Montesquieu ou les Lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny, que nous venons de rééditer sous forme d’emails9.

Depuis le dépôt légal qui trouve son origine dans l’ordonnance de Montpellier de François 1er en 1537, et la constitution de la future Bibliothèque nationale, chaque imprimé sera soumis à l’obligation d’un enregistrement d’État, ce qui va permettre de construire un patrimoine unique, mais aussi d’exercer un contrôle très fin de l’édition. L’histoire de la censure est constante, même si elle est pleine de révoltes et de rebondissements.

Avance rapide : en 1978 Marcel Gotlib se fend de deux pages calligraphiées pour affirmer sa différence d’avec le monde « légitime » et typographique des sérieux, et des censeurs, dans un coup de gueule mémorable contre la censure : la bande dessinée peut être adulte sans être typographique. Soumise à la loi sur les publications destinées à la jeunesse, échappera-t-elle pour autant au pouvoir ?

Fluide Glacial -- Deux pages délibérément non-typographiques de Marcel Gotlib dans Fluide Glacial en 1978.
Deux pages délibérément non-typographiques de Marcel Gotlib dans Fluide Glacial en 1978.

Pour l’anecdote, en 2020, le premier ministre Édouard Philippe publie lui aussi une note intitulée Nouvelle stratégie de marque de l’État. avec une typographie spécifique : le Marianne, une sans-serif ronde et géométrique élégante (dessinée par Mathieu Réguer) qui sera complétée pour le texte par le Spectral de Jean-Baptiste Levée, commandé et diffusé par Google en 2017. Tout support de communication devra s’y conformer. On a de la chance car c’est clairement un meilleur choix typographique que celui fait par Rubio.

Marianne, qui n’est pas sans rapport formel avec Futura de Paul Renner, nous donne l’occasion d’aborder au passage un aspect plus dramatique de la relation entre le pouvoir et les lettres. En 1941 les lettres gothiques ont envahi l’Europe. Soudain ces lettres gothiques sont brutalement rejetées par le régime nazi. Dans un revirement étonnant, les caractères censés incarner jusque là parfaitement « l’esprit allemand » sont déclarés « enjuivés » et le régime s’approprie à la place le caractère géométrique très pur Futura de Paul Renner alors en exil, que ce même régime avait pourtant jugé « dégénéré » quelques années auparavant. Le « Reich de 1000 ans » qui se destine à conquérir le monde veut-il se donner une nouvelle universalité ? Futura gardera cependant l’affection des designers, malgré cette spoliation brutale, et ne peut être assimilé à ses spoliateurs.

Un beau mémorandum en windings
La typo on s’y connaît.

Décorum

Comme souvent avec la typographie, prendre le temps d’observer et de connaître ce qui est d’ordinaire sous notre seuil de perception, et demeure peu connu des non-spécialistes, apporte donc quelques éléments intéressants.

Derrière l’argument du « professionnalisme » et du « sérieux » employé par la note Rubio, on voit que c’est aussi un imaginaire de pouvoir et de royauté qui se reflète dans un choix de caractère. Probablement inconsciemment, tout comme les caractères typographiques connotent un imaginaire, qu’ils soient gothiques pour une enseigne de charcuterie ou ornés de boucles, de larges pleins et de déliés calligraphiques pour une pâtisserie. Les publicitaires et les affichistes connaissent bien cela depuis longtemps.

On a vu que dans tous les cas, ni Calibri ni Times New Roman ne constituaient un choix optimal en termes d’ergonomie, d’accessibilité, ni même de lisibilité, ceci pour des raisons différentes. Alors y aurait-il eu un meilleur choix ? Pas facile (à supposer même qu’on en ait envie) de faire des recommandations. Qui aurait osé recommander Futura au Führer (à part l’architecte Albert Speer, sans doute) ?

Les États-Unis possèdent une longue tradition typographique, et les plus grands catalogues de fontes du monde. Certes Tobias Frere-Jones a produit un caractère déjà pris par l’autre camp (le Gotham de la campagne Obama), et la fonderie Emigre de Zuzana Licko porte un nom qui ne colle pas tout à fait avec la politique de frontières de cette administration, il reste de grandes figures, comme Morris Fuller Benton, dont le Century Schoolbook est bien connu des écoliers américains, ou encore le Minion de la grande plateforme Adobe, dessiné par Robert Slimbach, et qui constitueraient une alternative tellement plus élégante au Times New Roman. Il y a aussi Frederic Goudy ou Frank Hinman Pierpont et son fameux Plantin. Bref, d’autres belles réales bien royales existent, mieux numérisées et lisibles.

Plus près de nous il y a aussi aujourd’hui un Matthew Butterick, juriste et typographe étonnant, qui aurait sans doute apporté le « professionnalisme » juridique requis10. Ou encore Carol Twombly, autrice de tant de revivals de caractère chez Adobe. Mais tous ces gens accepteraient-ils et elles de travailler pour ce gouvernement, de s’associer à cette politique ? Pas certain du tout. De toute manière, la question ne se pose pas car ce gouvernement n’a pas eu l’intelligence de s’adresser aux professionnels. Et de même qu’il opposait au Black lives matter son All lives matter, l’essentiel semble être pour lui de simplement en profiter pour se retourner contre le programme DEIA (diversité, égalité, inclusion et accessibilité), de noyer le poisson dans l’indistinction et de semer la confusion.

Car c’est important, Rubio qui, avec ce retour des empattements, se soumet vaguement au penchant néoclassique de Trump (tendance péplum à la peinture dorée), ne fait avec ce choix que souligner une faute de goût et un manque de culture. C’est évident, il suffit de regarder quelques photos des intérieurs de la Trump tower de Manhattan, de Mar-a-Lago, ainsi que depuis quelque temps, des extérieurs tels que Trump les voit pour « make federal architecture beautiful again »11. Mais ils ne sont pas plus typographes qu’architectes, car il leur faudrait de l’empathie pour comprendre la typographie, elle qui relève de l’attention au message et à ses utilisateurices, du soin comme j’ai pu le développer dans mon livre Typothérapie 12. Et ces gens en sont dénués.

Si le pouvoir courtise et surtout encadre depuis longtemps la typographie, il devrait savoir, depuis le temps, que la typographie ne l’estime pas spécialement en retour, elle qui méprise « le lucre et la gloriole », comme le l’affirmait le premier serment de Lure13. Soit tout le contraire de cette administration et de ses actions (pour les moins pires d’entre elles probablement, car ce sujet reste anecdotique et il y en a de bien plus graves).

Les notes


  1. Un titre inspiré par The Crystal Goblet, or Printing Should Be Invisible de Beatrice Warde, article de 1930 dans lequel elle définit la typographie comme un écrin invisible destiné à mettre en valeur son contenu, le message imprimé, à s’effacer devant lui, comme un verre laisse apparaître la robe du vin au lieu de la masquer. https://readings.design/PDF/The%20Crystal%20Goblet.pdf 
  2. Michael Crowley & Hamed Aleaziz, « At State Dept., a Typeface Falls Victim in the War Against Woke », New York Times, 9 déc. 2025, https://www.nytimes.com/2025/12/09/us/politics/rubio-state-department-font.html
  3. John Gruber « The Full Text of Marco Rubio’s Directive on State Department Typography, Re-Establishing Times New Roman », Daring Fireball, 10 déc. 2025, https://daringfireball.net/2025/12/full_text_of_marco_rubio_state_dept_directive_times_new_roman
  4. Mike Larcher, « Times New Roman Turns Right », Mc Sweeney’s, 11 déc. 2025, https://www.mcsweeneys.net/articles/times-new-roman-turns-right
  5. Série de posts de Lucas de Groot sur Linkedin, https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7404943053876019200/
  6. Un magnifique livret explique la genèse de ces familles de caractères et donne la parole à leurs créateurs (pas une créatrice à l’horizon, malheureusement) et on peut le télécharger à cette adresse : https://learn.microsoft.com/en-us/typography/cleartype/pdfs/nowreadthis.pdf
  7. « Les polices de caractères dites “accessibles” », Techlab handicap, https://techlab-handicap.org/boite-a-outils/les-polices-de-caracteres-dites-accessibles/
  8. La typothèque Bye Bye Binary est ici : https://typotheque.genderfluid.space/fr
  9. Sur le site feuilleton.email
  10. Le site de l’étonnant Matthew Butterick https://matthewbutterick.com/ et sa typothèque : https://mbtype.com/
  11. Zachary Small, « Trump Signs Executive Order to Make ‘Federal Architecture Beautiful Again’ », New York Times, 28 août 2025, https://www.nytimes.com/2025/08/28/arts/design/trump-executive-order-architecture-federal-buildings.html
  12. Typothérapie, C&F éditions, 2023. https://cfeditions.com/typotherapie/
  13. « Par le Verbe incarné, par l’Alpha et par l’Oméga, par la montagne de Lure, je fais vœu de mépriser le lucre, de renoncer à la gloriole, et de servir l’esprit. » 1953, premier manifeste des Rencontres de Lure. https://chronologie.delure.org/1952-1959/1953-naissance-des-rencontres-de-lure

Les fourmis et le géant

Avec son titre-programme Déborder Bolloré et une motivation en sous-titre : « Faire face au libéralisme autoritaire dans le monde du livre », le livre n’est pas noir mais rouge. Il sort cette semaine (le 6 juin), brut et beau, pas cher du tout, dense en informations, et peuplé de petites fourmis. Ces fourmis, ce sont peut-être les 23 contributeurices et ses 128 éditeurs alliés (alliance que nous avons rejointe avec C&F éditions), maisons dont la liste complète est ici. Une énorme coédition qui rendra peut-être plus difficile son invisibilisation. Imaginez, un livre présenté comme nouveauté par 128 maisons ! Bon, restons raisonnables, ce n’est pas ce qui le placera en tête de gondole à Leclerc. Mais peut-être quelques librairies se diront qu’il se passe quelque chose. Au mieux, ce livre va changer les consciences et les pratiques, au pire ce sera un collector pour les bibliomanes. Car dans tous les cas, il fait date. Pourquoi ?

Le livre en noir

On a longtemps et complaisamment pointé du doigt comme grand méchant loup : Amazon. Je n’aime certes pas Bezos, mais je n’aimais pas non plus cette manière de pointer le bouc émissaire idéal, destructeur désigné du monde du livre, ce qui permettait de continuer son business as usual par derrière, comme si c’était le monde normal du livre. Alors que c’est précisément ce qui a permis d’en arriver là où nous en sommes, avec la politique agressive d’acquisitions de Vincent Bolloré. Car il n’y a pas un seul danger, un seul homme qui risque de faire basculer le monde du livre. C’est toute une situation scabreuse qui est aujourd’hui exploitée par ce grand pirate. Bref, Bolloré est peut-être autant un symptôme qu’une menace. Alors, peste ou choléra ?

Après de longues années de pratique du métier d’éditeur, j’ai souvent pensé et dit qu’il serait salutaire de produire un « Livre noir » qui dévoile les cuisines, pas toujours très propres, de la chaîne du livre, qui montre les abus qui y ont cours (avant Bolloré et sans Bezos donc). Je n’aurai sans doute pas besoin de le faire, il apparaît en grande partie aujourd’hui.

Le monde du livre bénéficie d’une aura qui occulte certaines de ses réalités. On idéalise l’objet qui sent bon, la mignonne librairie, l’impression sur beau papier, la chance des auteurices de vivre l’aventure et le succès. Bref : c’est vraiment n’importe quoi, le plus souvent. La question est : sommes-nous aussi naïfs par ignorance de certaines réalités, sous l’influence de clichés, ou bien est-ce un refoulement plus insidieux et plus pervers de notre part aussi ? Le seul moyen de savoir est de dire sa vérité, et de voir ce que cela va donner.

Il y a quelques années, en 2017, un remarquable rapport du Basic demandé par la fondation Charles-Léopold Mayer, l’a fait, en dépeignant Un livre français : évolutions et impacts de l’édition française. On doit absolument peut le télécharger et le lire à cette adresse. Il dépeint notamment de manière précise et quantifiée l’impact environnemental de cette industrie qui est en surproduction chronique et accélérée (un tiers des livres sont produits pour aller en camion sur une table de libraire, revenir invendus, et être finalement détruits), l’impact social aussi, sur les intellos précaires, auteurices, illustrateurices, sous l’impulsion d’une concentration violente et des dividendes à sortir. Il y a aussi le mal-être des libraires, employés sous le joug d’un management paternaliste, ou pressurés par les distributeurs et noyés sous les vagues de livres placés d’office. Il y a aussi la disparition des « vrais » éditeurs, engagés, exigeants telle que la décrit André Schiffrin dans ses essais, plus que jamais sensible aujourd’hui, où ces éditeurices doivent lutter pour exister, en librairie, dans les médias, où l’on leur supprime le tarif postal préférenciel qui leur permettait de survivre quand poster un livre coûte presque aussi cher que le livre lui même, et où même les instances professionnelles défendent principalement les plus grands au détriment des petits. Or ce sont les petits par qui tout advient dans ce métier. Les fourmis.

Débordés

« On va dans le mur » Commencent Alexandre Balcaen et Jérôme le Glatin. Vous le savez, n’est-ce pas, que dans votre « librairie » la plupart des livres présentés n’ont pas été choisis par le ou la libraire mais lui ont été imposés ? Qu’il ou elle n’a pas le temps de les présenter qu’il faut déjà les remballer pour faire place aux suivants ? Et oui, oui il y a des exceptions encore, je le sais, c’est toute la question de cet ouvrage.

Bolloré est donc arrivé, faisant presque apparaître Bezos comme un doux libéral, car il fait peur à juste titre. Aujourd’hui, il a mis la main sur le groupe Hachette, premier (et de loin) groupe d’édition, de distribution et de points de vente. Il a même possédé plus que ça un moment, mais on l’a un peu forcé à la « modération ». En deux mots : c ’est un capitaliste violent qui a un CV français et africain éloquent, c’est un idéologue qui met tout en œuvre pour construire un empire médiatique influent, c’est un militant de l’extrême droite catholique revendiqué. Il a failli détenir 75% des manuels scolaires en France, mais a dû se contenter d’une grosse moitié. Parce que l’Europe (pas la France) l’en a empêché. On est rassurés, hein.

Et Bolloré n’est pas seul, il est talonné par d’autres rivaux ou complices, comme Daniel Křetínský, propriétaire d’Editis, et de candidats-califes comme Pierre-Édouard Stérin qui veut monter un réseau de mille points de vente de livres dédiés à la cause. Il ne reste plus qu’à finir d’étrangler les librairies pour y arriver. Faut avouer qu’elles ont un peu tendu le cou.

Déborder

Alors que pouvons nous faire concrètement quand on est si petits, face aux si grands gourmands ? Le livre propose des idées, venues de libraires et éditeurices engagé·es, de militant·es. Une petite vingtaine de contribution y sont organisées en quatre parties :

D’abord un portrait rapide d’une chaîne du livre et de ses (dys)-fonctionnements. Une brève histoire de cette industrie et de sa distribution, où règnent des intermédiaires, et le plus connu d’entre eux : Hachette. avec Bakonet Jackonet (quatre planches de BD), Alexandre Balcaen et Jérôme Leglatin (Le livre cette marchandise), Jean-Yves Mollier (Hachette, un empire vieux de deux siècles), Valentine Robert Gilabert (l’empire Bolloré s’étend à l’édition…), Florent Massot (Bolloré, Arnault, Kretínsky : comment le capitalisme flingue l’édition).

La deuxième partie fait le sinistre portrait du « capitaine d’industrie » et de son action en Afrique. Antoine Pecqueur (Bolloré : le laboratoire africain) et deux entretiens avec

Amzat Boukari-Yabara et Pascale Obolo qui témoignent de la difficulté à faire ententre des voix alternatives africaines sur ce continent comme en France, tant le contrôle de la parole s’y exerce.

Ensuite, ce sont quelques témoignages d’acteurs et d’actrices engagés dans le monde du livre et des minorités. Ce sont des autrices et auteurs, des éditrices et éditeurs, des libraires, exigeants qui nous montrent la difficulté, mais aussi la formidable résistance que ce réseaux fournissent. Les éditions du bout de la ville (Lie de la terre et lieux bâtards), Clara Pacotte (Lesbienne à la page), LABo-Libraires anti Bolloré (Au-delà de Bolloré : ce que Hachette révèle de la condition de salarié·e en librairie), Soazic Courbet (Déborder, depuis une position de libraire engagée), Arnaud Frossard et Julie Wargon (L’odeur de l’encre, l’imprimerie : mirage des techniques, réalité des concentrations).

Pour conclure, une partie élargit la question aux champs de l’éducation et de la politique et ouvre des pistes d’action, parfois étonnantes. Tristan Garcia et Charles Sarraute (Des manuels bien pratiques) Clara Laspalas et Danièle Kergoat (Éditer en féministe), Karine Solène Espineira (Entretien), Thierry Discepolo (Pour un statut d’éditeur indépendant), Les soulèvements de la terre (Trois propositions pour une pratique du démantèlement…).

Ces contributions sont vraiment éclairantes et bien écrites et la lecture de l’ensemble en est à la fois édifiante et fluide. On peut y naviguer individuellement et sauter des passages, mais on gagne vraiment à accompagner tous ces profils et récits, car même lorsqu’ils ou elles abordent la même question, ce n’est pas une répétition, le point de vue et l’éclairage étant différent si complémentaires. S’y dessine clairement ce que promet le sous-titre : le problème n’est pas seulement Bolloré, mais il en a opportunément profité pour constituer une menace de plus.

Réveillons nous

Alors au final, que faire quand on est si petit ? Quelques pistes glanées dans le livre et ailleurs dans mes observations et mon parcours. D’abord, acheter ce livre et le faire circuler.

Lecteurs et lectrices, nous pouvons choisir notre librairie avec soin, nous pouvons lui parler des choses que nous repérons et que nous aimerions y trouver, nous pouvons acheter directement aussi aux micro-éditeurs pour les soutenir, nous pouvons diffuser des catalogues et des flyers (y compris dans les librairies :-). Nous pouvons aussi reprendre le contrôle sur notre attention : je l’ai fait et j’arrive de nouveau à lire, pas mal, après avoir fermé un moment le flux d’actu anxiogène et de distractions streamées. Un livre dans le métro, un livre pour m’endormir, un livre au café. Le smartphone a sa place bien au chaud dans la poche.

Libraires, nous pouvons faire une petite place à la curiosité, prêter attention aux indépendants, résister à la pression des offices malgré les pénalités mafieuses encourues par les réticents, nous pouvons arrêter de dire aux clients demandeurs : « Oh ! mais c’est un petit éditeur, ça ! Ça va être long et compliqué de commander ce livre » quand ce n’est plus vrai du tout.

Auteurices, nous pouvons imposer certaines conditions, notamment avec les licences Creative Commons qui nous gardent des droits de partage. Nous pouvons prendre le risque des petits contre les gros (tous nos auteurs nous disent à quel point ils se sentent bien traités depuis qu’ils sont arrivés chez nous). Nous pouvons imposer une clause de conscience en cas de rachat de la maison d’édition par un groupe dont les valeurs ne nous correspondent pas.

Éditeurices, nous pouvons privilégier les bonnes pratiques : ralentir la cavalerie, essayer d’arrêter ou d’atténuer la surproduction et le jeu des retours, payer les auteurices en temps et en heure avec des relevés justes. Ouvrir nos portes. Avoir des pratiques d’achat d’imprimé équitables et locales et cesser de dire que sinon on ne s’en sort pas.

Décideurs décideuses, il faudrait savoir si on veut avoir un champ de ruines ou un écosystème vivant dans quelques années. La bibliodiversité ça se travaille dans toutes les décisions, aides, achats.

Il y a mille autres choses à faire, ce livre contient des pistes, parfois rigolotes (j’aime bien les propositions de happening venues des militant·es aguerries des soulèvements de la terre).

Pour commencer

Le livre Déborder Bolloré paraît ce début juin. Un coup de chapeau à l’équipe coordinatrice qui a dû se faire bien déborder elle-même par ce projet. Son ISBN est le 978-2-49353-421-7, il coûte 12 euros pour 320 pages inspirantes. La liste détaillée des contributions est ici. les textes passionnants y seront consultables et téléchargeables gratuitement. Mais encore une fois, ne vous privez pas d’un objet au prix très raisonnable : achetez-en plusieurs, offrez-le, et har-ce-lez votre libraire s’il ou elle ne le présente pas 😈 (on le trouve aussi en ligne sur les sites des coéditeurices, comme par exemple chez nous). En fait, si votre libraire ne le présente pas, une fois informé, bien entendu, c’est juste le signe que ce n’est pas une librairie. Bon à savoir, non ?

Pour en savoir plus et être tenu·e au courant (newsletter et site) : https://deborderbollore.fr/.

Et un fun fact pour finir : si vous êtes arrivé·e jusqu’ici, vous apprendrez que le C&F dans C&F éditions, c’est pour cigale et fourmi 🐜. Une parmi 128 donc.

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Ada, le livre et ses rameaux

Je répète souvent que, contrairement à ce que croient beaucoup d’éditeurs (et d’informaticiens, han) l’un des objets les plus complexes et raffinés que nous construisons numériquement reste le livre. Il y a encore tant de choses à améliorer dans ce domaine. J’en ai eu une illustration avec les dernières aventures de notre petite amie Ada. Après avoir été le premier livre jeunesse consacré au logiciel libre, et je crois bien le premier livre jeunesse composé en html pour l’imprimé (html2print), j’ai rouvert le dossier et viens de terminer deux éditions bilingues, une en français-allemand (la langue de naissance d’Ada) et l’autre en français-anglais. Ada existe désormais dans de nombreux formats, du webtoon au epub avec description des images pour les non-voyants, ou encore à l’audiolivre, et s’est avérée un vrai terrain d’expérimentation. J’aborde ici les coulisses et reviens sur quelques expériences multilingues.

Résumé de l’épisode précédent

Si vous ne connaissez pas Ada, c’est une jeune fille curieuse, qui découvre comment Zangemann, baron de la tech avec de faux airs de Steve Jobs, contrôle ses produits depuis son ordinateur (en or). Avec ses amis, elle va bricoler des objets informatisés qui échappent aux décisions de Zangemann. Ça va énerver celui-ci, évidemment. Ada & Zangemann, un conte sur les logiciels, le skateboard et la glace à la framboise de Matthias Kirschner (président de la FSFE) et Sandra Brandstätter, illustratrice très talentueuse, est un livre pour les enfants et jeunes ados qui pourrait bien leur transmettre le plaisir de bricoler, un livre sur l’informatique libre, la camaraderie et le rôle des filles pour une technique au service de l’autonomie.

Quelques-uns des formats d’Ada & Zangemann en français… et il y a bien d’autres langues, éditées par d’autres !

Source unique, formats multiples

Nous avons édité l’édition française de ce livre en novembre 2023. Le livre est sous licence Creative Commons by-sa, qui permet le partage sous condition d’attribution à ses auteurices et de conditions identiques, et je crois que nous lui avons fait justice en proposant d’emblée quatre formats, dont trois étaient gratuits ou à prix libre. Au final, nous avons publié :

  • Le livre imprimé, le seul “payant” (n’hésitez pas à vous le procurer, il est beau et c’est quand même l’édition la plus sympa).
  • Le même livre en PDF, agréable qui reproduit cette mise en forme sur une tablette, par exemple.
  • Une version epub, qui s’adapte à tous les écrans de liseuses et est compatible avec la lecture par synthèse vocale, y compris en décrivant minutieusement les images (et c’était “amusant” techniquement de traiter des lettrines – dessinées à la main – dans ce cadre, pour faire que la lecture fonctionne quand même).
  • Un site web statique en version intégrale, lisible sur ordinateur, mais aussi sur mobile, comme un webtoon.
  • Un diaporama muet, pilotable comme un “powerpoint”, qui permet d’accompagner en images une lecture publique.
  • Une vidéo lue par Hervé Le Crosnier, avec la complicité de son petit fils
  • Un audiolivre, même casting de choc.

Et désormais :

  • Deux livres bilingues (FR-DE) ou (FR-EN) en édition imprimée et / ou téléchargeable gratuitement (à prix libre).
  • Un site multilingue qui permet la bascule d’une langue à l’autre à tout moment dans la lecture.

Je crois donc qu’on peut dire qu’on a fait de l’édition multiformats :-). Surtout que tout cela est réalisé à partir d’un fichier source html, ouvert et disponible sur les forges de l’éducation nationale et de la FSFE. Depuis il existe même un film animé qui est projeté un peu partout. Dans le monde, Ada s’exprime en de nombreuses langues nationales ou régionales que l’on peut retrouver fédérées sur ce site. Il est à noter que vous pouvez faire votre propre version de Ada et Zangemann en accédant à tous les fichiers source. Bref, cette histoire nous dépasse de beaucoup. Cela est permis par le choix de formats ouverts, standards et interopérables. Le format texte simple et le html. Et c’est formidable pour un éditeur de faire partie d’un tel mouvement.

Depuis le début, Ada a été pour nous l’occasion d’expérimenter autant que de partager, donc. Cela n’aurait pas été possible sans le soutien de la direction du numérique pour l’éducation promouvant les logiciels et ressources éducatives libres au ministère de l’Éducation nationale. Merci à Alexis Kauffmann, fondateur de Framasoft pour son soutien persévérant au libre en général et à ce projet en particulier. L’ADEAF, association d’enseignants de l’allemand, a aussi soutenu le projet de livre bilingue.

Deux petites vidéos : la lecture en défilant à gauche, le changement de langue à tout moment à droite.

Des précédents

Nous avions déjà expérimenté le multilinguisme. Avec un ouvrage consacré à la question, édité en deux versions (FR et EN) par nous, et dans d’autres langues en ligne : Net.lang : Réussir le cyberespace multilingue Je vous conseille de le télécharger, il est passionnant et gratuit. Il expose entre autres choses la longue lutte pour se doter d’outils linguistiques nécessaires à une juste représentation numérique des langues et écritures du monde. Unicode et le support des écritures ne sont pas tombés tout cuits, l’informatique ayant fait du chemin multilatéral depuis le codage ASCII qui ne permettait d’orthographier quasiment que la langue anglaise – US.

Net.Lang, un ouvrage sur les enjeux politiques, culturels et industriels du multilinguisme dans les espaces numériques. Il est disponible gratuitement en français ou en anglais, d’autres versions existent en ligne, grâce aux licences libres que nous lui avons appliquées.

Et l’un de nos tous premiers livres était carrément intégralement quadrilingue, couverture, dos et quatrième de couve compris. C’est Enjeux de mots / Palabras en juego / Word Matters / Desafios de palavras. Une vraie encyclopédie multiculturelle sur les sociétés de l’information (ici). 650-et-quelques pages, avec un sommaire passionnant et des intervenant·es du monde entier, je veux dire : les deux hémisphères. Il est officiellement épuisé mais on en a retrouvé quelques exemplaires, alors si vous voulez un collector ultime, contactez-nous. Composer pour une lecture en quatre langues était un sacré casse-tête, mais portés par l’esprit de Plantin et de sa bible quadrilingue de la Renaissance, nous n’avions peur de rien.

Enjeux de mots (il est tellement plus beau en vrai qu’en PDF) : 656 pages quadrilingues grand format sur papier ivoire. Une encyclopédie culturelle et sociale du numérique et de la société de l’information réalisées dans des conditions incroyables avec une trentaine d’auteurices des deux hémisphères dans l’urgence avant le SMSI 2005. Collector dont il reste quelques exemplaires.
La Bible polyglotte d’Anvers de Christophe Plantin (1572) qui est au musée de l’imprimerie de Lyon. « Entreprise typographique la plus gigantesque du XVIe siècle », de quoi inspirer, non ?

Le défi spécifique du multilinguisme

Revenons à Ada. Cet après midi, je viens de mettre en ligne le travail fait par Hervé pour passer la version web en multilingue. On croit toujours que c’est simple, comme si on faisait simplement une version dans chaque langue. Sauf que la lecture n’est pas forcément linéaire, elle est aussi transversale, et il faut aussi pouvoir circuler à travers les versions. Ceci en restant en HTML statique. Pour ma part, je m’étais consacré à un autre “défi” : la réalisation d’un livre bilingue illustré en html2print. Pourquoi un “défi” ? Je m’explique.

Déjà, mettre en page un livre jeunesse en html2print, dans une seule langue, demande de positionner précisément images et textes sur chaque page. On l’a fait tout en préservant le flux bien spécifique au html qui permet de couler tout un livre dans une seule grande “page” web. Pour un livre, on est donc un espace symétrique et fermé qu’il faut gérer, page de gauche, page de droite, et on tourne. Parce que c’est comme ça qu’on lit avec les enfants avant de les endormir. Depuis 2018, nous faisons cela avec l’aide de PagedJS, un polyfill ou supplétif qui permet au navigateur web d’interpréter la spécification CSS pour les médias paginés. PagedJS est d’une grande aide permet de faire le pont entre les deux paradigmes, tout en maintenant ce précieux format source html standard, pérenne et interopérable, celui qui rend possible toutes ces versions d’Ada et Zangemann. Nous séparons bien la structure de la présentation au moyens de la méthode des “tweaks” expliquée dans des posts précédents de ce blog, qui nous permettent de revenir sur tout élément particulier par un identifiant qu’on lui assigne, en surcharge des classes générales, en lui appliquant des règles CSS a posteriori si nécessaire, et sans modifier le code source pour autant.

Mais avec le bilinguisme surviennent deux nouveaux problèmes (le deuxième vous étonnera peut-être ;-). Le premier, c’est la volonté de synchroniser deux flux parallèles, un sur chaque page, les deux langues en face-à-face. Pour cela, Yann Trividic, qui a passé une année à travailler avec nous, a développé – avec l’aide de Julien Taquet – un “hook” de PagedJS qui permet de déplacer les pages d’une section HTML et de les intercaler entre les pages d’une autre section (ici), un peu comme quand on bat les cartes. On peut ainsi avoir l’allemand à gauche, par exemple, et le français à droite. Les deux “chapitres” restant pourtant intégralement séparés dans le code source, se retrouvent entrelacés dans le rendu imprimé.

Nous avons dû aller un peu plus loin encore pour satisfaire une demande d’Annaïck Chollois-Richomme, notre traductrice préférée, qui enseigne la langue allemande et a piloté la traduction en français avec ses élèves. Elle souhaitait arriver à une synchronisation des paragraphes eux-mêmes, pour que les élèves puissent facilement trouver, face à face les phrases de l’histoire dans les deux langues. C’est un peu un casse-tête quand on sait que ce qu’on appelle le “taux de foisonnement” d’une traduction en français est de l’ordre de 20% plus long que l’anglais et 30% que l’allemand. Difficile dans ces conditions de synchroniser les deux versions côte à côte sans introduire des déséquilibres disgracieux entre les pages. Mais avec quelques astuces et “tweaks”, on y arrive quand même.

Au final, le multilinguisme pose donc une série de problèmes : sens de l’écriture (RTL ou LTR), orthographe, règles de césure qui peuvent grandement varier, support des caractères de la langue par les différentes fontes, foisonnement, etc. Le navigateur web est heureusement taillé pour affronter ces différences, même au sein d’un même document, mais il faut savoir que ce n’était pas gagné initialement et que nous devons cela à à un militantisme de tous les jours au sein des quelques organismes de régulation du web, pour éviter la prédominance de la langue anglaise, une histoire passionnante que l’ouvrage NET.LANG cité plus haut explique très bien.

En cours de travail : à gauche, l’aperçu des pages dans le navigateur web, avec les images et les sections face-à-face. À droite le code source HTML dans lequel les sections sont bien séparées, l’une après l’autre, d’abord tout l’allemand, puis tout le français, ce qui facilite la création et l’échange avec des tiers de différentes versions. La mise en page est faite avec des règles de style CSS. J’aime vraiment travailler comme ça, même si des problèmes se posent parfois. Nous développons des solutions quotidiennement. J’ai l’impression de retrouver les temps exaltés des débuts de la PAO, avant la prolétarisation par le monopole d’une certaine suite. On se demande comment faire, on choisit ce qui est vraiment important pour nous, et on forge et partage nos outils, nos conseils.

Les illustrations dans l’espace visuel de narration

Le deuxième souci est le fait que le livre est illustré. Cela complique et parfois simplifie le souci précédent. Que faire des images dans une version bilingue ainsi “synchronisée” qui raconte deux fois l’histoire, côte-à-côte ? Nous n’allions quand même pas répéter chaque image à gauche et à droite. Non, il fallait les introduire une seule fois dans l’espace du regard (et de la lecture), et au bon moment de la narration. Mais l’ajout d’une image “désynchronise” encore plus le texte. Comment dans ces conditions retomber sur nos pattes et faire en sorte que les lecteurices ne perdent pas le fil et de l’histoire et de la traduction de chaque paragraphe ?

C’est là que l’ordre du récit rencontre la mise en espace et la linguistique. En avançant pas-à-pas, j’ai rencontré plusieurs moyens d’y arriver : introduire une image différente de chaque côté, mais en tenant compte de l’ordre d’arrivée légèrement décalé de chacune pour quelle tombe à point nommé pour tous les locuteurices des deux langues, puisqu’on lit de gauche à droite et de haut en bas. En tenant compte de la hauteur des images pour compenser les différences de “foisonnement” évoquées plus haut.

En introduisant aussi des images à cheval sur les deux pages (ce qui est également un défi, puisque les deux pages face-à-face sont en réalité très éloignées dans le code source qui sépare lui chaque langue dans une longue section), etc. Quelques moyens très différents qu’il fallait utiliser judicieusement au fil du conte, sans systématisme, sans répétition ennuyeuse. Bref. Un travail “manuel” assez fatiguant : je ne faisais que quelques pages par jour. Laissant parfois le “puzzle” ou le casse-tête de chaque double page reposer jusqu’au lendemain quand je ne trouvais pas de solution immédiatement. Ça s’arrangeait toujours par la suite, la nuit portant conseil.

Si on ne remarque rien, c’est réussi

Ainsi, page après page, les éléments se sont assemblés pour arriver à un résultat dans lequel on ne remarque rien de spécial. Et c’est bien, car c’est le but même de ce travail, faire en sorte que tout paraisse juste à sa place, sans gêner la lecture.

Mais, selon moi, cela montre aussi une fois de plus que des outils numériques ne doivent pas remplacer le jugement humain, l’appréciation artisanale de celle ou celui qui les manipule. Qu’au contraire, c’est un tissage qui s’accomplit dans le travail de mise en page, qui peut être très rapide, mais n’en reste pas moins héritier d’un regard, d’une intention. C’est ainsi que nous travaillons et développons “notre PAO du XXIe siècle”, ouverte, pérenne, dans les marges des automatisateurs, artificialisateurs, ou exploiteurs de main-d‘œuvre à bas-coût. Le luxe à la française, quoi ;-)

Nous avons ainsi publié les éditions imprimées PDF et web de ces versions multilingues des aventures d’Ada, et nous sommes impatients de connaître les retours des enseignant·es et apprenant·es de l’anglais, de l’allemand ou du français qui découvriront les aventures d’Ada & Zangemann. J’avais envie de partager cette expérience avec vous.

Mise à jour ! Le livre est arrivé et il est très bien imprimé. Agréable de voir Ada en format roman (ou plutôt novella) les collégien·nes et lycéen·nes pourront travailler leurs langues vivante : la reliure cousue permet de poser le livre et le rendra durable.
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Totale bibliothèque

Un livre qui les contient tous, et il n’est même pas gros ! C’est le cadeau que nous avons fait à nos lecteurices, avec Hervé Le Crosnier et Annaïck Chollois-Richomme pendant nos « vacances » de Noël. Un petit gratuit à télécharger (on peut aussi acheter la version imprimée si on a envie d’offrir ou de soutenir). Je raconte un peu les coulisses.

Si nous éditons tous nos livres avec conviction, avec soin, il arrive aussi que nous décidions de faire un livre uniquement pour le plaisir de le partager. C’était par exemple le cas du Livre Neige, une ode au domaine public, inspirée par un hiver neigeux, avec les images incroyables de cristaux de neige de Wilson Bentley, et une brève anthologie de poésie, littérature et science de ce phénomène merveilleux.

Il se trouve que depuis quelques mois, nous travaillons à la traduction d’un ouvrage très étonnant de Kurd Lasswitz, Sur deux planètes, sur lequel je reviendrai, et que nous diffusons en feuilleton par mail. Hervé avait déniché ce Lasswitz, célèbre outre-Rhin mais très confidentiel par ici, et proposé la traduction de son ouvrage à Annaïck – l’une des pilotes de la traduction de Ada & Zangemann en français – qui avait décidé de rester avec nous avec un stage d’édition au cours de sa formation de traductrice.

En fouillant un peu pour me documenter aussi sur Lasswitz, je mets de côté une toute petite nouvelle, Die Universalbibliothek sans la lire, avec un peu de documentation sur l’auteur. Elle m’attire par sa proximité avec l’un de mes thèmes favoris, la combinatoire typographique. Annaïck avance avec brio dans sa traduction de l’énorme roman. Quelques mois après, je retombe sur la nouvelle, et, stupéfié par son contenu (elle est visiblement la source de La Bibliothèque de Babel de Borges) et surtout son actualité, je la propose à Hervé comme le petit cadeau de nouvel an qu’on aime à faire de temps en temps. Problème : il faut traduire le texte, et comme il est très court il faut l’accompagner. Annaïck accepte de faire cette traduction séance tenante (merci merci merci), avec talent, et nous nous mettons donc à écrire les articles qui vont l’accompagner.

La bibliothèque universelle est parue en 1904 dans le journal Ostdeutsche Allgemeine Zeitung. Au coin du feu, dans un salon très XIXe, quatre ami·es discutent édition autour d’un verre, et se lancent dans un petit travail d’imagination : celui de la bibliothèque totale, celle qui contiendrait tous les ouvrages possibles. Ce n’est pas si difficile, avec un petit calcul combinatoire (avec certes beaucoup de zéros). Mais après un premier enthousiasme surviennent très vite des doutes… Je n’en dis pas plus, et vous laisse lire la nouvelle.

C’est un aspect consubstantiel à notre écriture alphabétique, composée de 26 lettres seulement, que de rendre calculable toutes les combinaisons possibles sur une page, et donc sur un livre. Un coup de dés. Lasswitz est un physicien et il n’est pas effrayé par les grands nombres. Il joue donc un temps avec ce concept et nous aide à prendre la mesure de ce que représenterait l’impression de toutes ces combinaisons. La bibliothèque contient donc forcément les œuvres complètes de Platon… mais aussi les œuvres égarées, secrètes, ou détruites, c’est bien pratique. Elle contient le journal d’hier… mais aussi celui de demain. Elle contient toute la littérature réalisée, mais aussi possible. Borgès en fera une expérience quasi mystique. Lasswitz explore quant à lui le champ de l’absurde et de l’erreur : qu’en est-il des ouvrages qui contiendront un mélange d’authentique et d’absurde (suites incohérentes de lettres, mais aussi suites de mots de la langue sans signification, ou bien pire encore : passages vraisemblables mais totalement fantaisistes, assemblages de vers incohérents, mélanges, erreurs, fake news). Il en arrive à affirmer que « L’intelligence est infiniment supérieure à l’intelligibilité » semblant jouer à retourner l’affirmation d’Aristote dans La Poétique selon laquelle le « vraisemblable est supérieur au vrai », ce qui nous parle tellement aujourd’hui, devant les robots conversationnels. Mais ce n’est pas la conclusion ultime de son récit. Je vous laisse la découvrir, c’est la jeune fille de la famille qui la donnera.

Car oui c’est bien ce qui fait la saveur de la nouvelle : dans son atmosphère surannée à la Jules Verne, elle nous parle de notre présent, devant les manipulations numériques, rumeurs, ou encore hallucinations des intelligences artificielles génératives. Comment faire confiance à un corpus aussi bordélique, même si convivial aujourd’hui ? Car il n’est même pas convivial tel que le décrit Lasswitz : cela semble une corvée indescriptible de dénicher un volume intelligible dans la bibliothèque. Comment nous y retrouver ? Tout récemment encore, le New York Times faisait le point sur les recherches contemporaines prolongeant le problème formulé en 1913 par Émile Borel : quelle est la probabilité pour qu’une armée de singes, dotés de machines à écrire, produisent une œuvre de Hugo ou de Shakespeare ? Could Monkeys Really Type All of Shakespeare?. La réponse est qu’il n’y a pas de solution dans notre univers, plus fini qu’il n’y paraît. Mais ils soulignent l’enjeu très contemporain de ce problème, en regard des intelligences artificielles.

Deux rebonds contemporains sur cette nouvelle, donc. Dans L’Univers est incommensurable, Hervé Le Crosnier montre précisément à quel point la bibliothèque, tout en étant loin d’être infinie, et parfaitement dénombrable, dépasse pourtant les dimensions de notre univers. Il nous montre la singularité et la fragilité de la bibliothèque, face à la génération calculée. Dans Les combinaisons du vrai je fais une brève histoire de l’écriture et de sa mécanisation, pour souligner le fait que l’essence combinatoire de notre écriture alphabétique ne nous conduit qu’à une situation désespérante, sans possibilité de discriminer ni de démêler le vrai du faux, et que le sens, pour nous, est ailleurs, entre les signes.

Le petit ouvrage contient aussi un portrait de Kurd Lasswitz par Annaïck Chollois-Richomme et une introduction (sans divulgâchage) au roman Sur deux planètes aventure intersidérale incroyablement moderne, et romantique, ainsi que le premier épisode de sa présentation en feuilleton. Je recommande l’abonnement pour vivre l’expérience de la série dans sa boîte mail, tout en recevant à la fin l’ouvrage complet, en version imprimée.

Encore une fois, André Sintzoff a généreusement proposé son œil de lynx pour chasser les coquilles. Vous l’avez compris, on a fait tout ça avec amour, tous les quatre, pendant nos « vacances » de Noël. Comme tous nos livres depuis quelques années, celui-ci est composé dans un navigateur web, avec un code HTML et CSS (selon la spécification pour les médias paginés, avec l’aide de PagedJS. On y trouve des fragments de ma propre bibliothèque dans les intercalaires (reproduits en partie dans ce post). Le caractère utilisé pour le texte est Andada ht de Carolina Giovagnoli (licence SIL Open Font), aboutissement d’un long travail de recherche sur le langage Guaraní, et qui permet, dans un esprit d’universalité toute latine, de composer 219 langues utilisant notre alphabet aux nombreuses variations et accentuations. Les titres sont composés en Mon Hugo de Vika Usmanova (licence SIL Open Font), caractère techno qui inaugurerait une collaboration avec les aliens. Tout un programme…

La bibliothèque universelle, de Kurd Lasswitz, Hervé Le Crosnier, Annaïck Chollois-Richomme, Nicolas Taffin, C&F éditions 2025.

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