Touché !

imageJe sais que je poste mal et trop irrégulièrement. Mais ces petits billets me servent aussi la plupart du temps de synthèse, de “grappe” de liens, et je ne parviens pas à me motiver pour faire un billet à chaque fois que quelque chose (dont beaucoup d’autres parlent très bien) bouge quelque part. J’ai besoin d’un peu de recul et de temps pour de relier les infos de ma veille entre elles. Bref, disons d’attendre d’avoir des grappes de liens bien mûrs (un peu trop ?).

Comme une suite à un post de 2004, une collection de faits sur le pointage. Depuis longtemps on constate que la plupart des gestuelles se résume à un mouvement de l’index. Autrement dit, la “sagesse de la main” dont parlait un ancien premier ministre d’ici (dans un tout autre contexte), si elle avait jamais existé, tendait à disparaître de certains métiers techniques, créatifs, plastiques, de nombreuses taches s’effectuant avec une souris, et la (disons limitée) gestuelle du pointé-cliqué qu’elle induit (tous ces gestes que faisaient les mains d’un designer, d’un graveur de caractères, d’une monteuse de films ont disparu).

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40 ans d’écrasement du canal carpien

La souris date de 1963 (OUI DE 1963 : elle a 44 ans aujourd’hui) et la démo de 1968 de Douglas Engelbart au Stanford Research Institute présentait un dispositif déjà bien plus élaboré que ce que nous utilisons aujourd’hui. (officiel / google video – les trois premières photos viennent du Bootstrap institute). On a eu beau perfectionner la souris (deux boutons, puis cinquante, molette de défilement, radiofréquences, diode, laser, etc.) elle reste très limitée. Beaucoup sont frustrés par l’esclavage de la main qu’elle induit. Pensez au modelage 3D dans un logiciel ou avec de la terre glaise. Mais l’argile n’a pas encore de port USB. Et pendant ce temps, tout le monde commence à avoir des tendinites et douleurs au mains dues à l’écrasement du canal carpien que nous partageons avec les ouvriers maniant le marteau-piqueur.

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Il faut comprendre aussi que le matériel n’est pas seul en cause : l’interface graphique n’a pas beaucoup évolué non plus. Un seul pointeur à l’écran, des palettes très cartésiennes, et un point important : des menus ou des palettes à aller chercher à l’autre bout d’écrans de plus en plus grands, ça devient poussif. Les distances à l’écran se font longues. Pas besoin d’être un expert en ergonomie et de connaître la Loi de Fitts pour constater qu’on lambine. J’en parle de temps à autres avec Michel-Beaudouin Lafon et Wendy Mackay, dont les interfaces sont le domaine de recherche et qui mentionnent des publications et études qui ont montré le “gain de productivité” considérable que constitueraient des interfaces repensées, avec de surcroît un apprentissage facilité. On pourra s’en faire une idée précise dans le magnifique projet the interaction museum dont ils sont les initiateurs, s’il parvient à maturité.

La fièvre “multitouche”

Il était donc d’une certaine manière logique que cela évolue enfin. Ce qui est triste, mais habituel, est que ça se fasse plus certainement pour des raisons technico-économiques qu’en écoute des désirs et savoir-faire des professionnels ou bien des chercheurs qui depuis longtemps proposent des alternatives. Les idées étaient là (pensez : depuis 1963 !!) et la demande aussi. Restait à convaincre quelques obtus (à New York ou Redmond, et même à Cupertino – si, si).

image Le pavé dans la mare (ou marre) a été lancé par Jef Han au printemps 2006, qui a su communiquer avec talent et pas mal de talent sur le thème : “Ce que vous avez-vu dans le flm de Spielberg Minority Report n’est pas de la science fiction, c’est prêt, à vendre et je prends les commandes” (quand on sait comment Spielberg a travaillé pour ce film ce n’est pas étonnant). Minority Report version maison rigolote :-) Video culte de Han Startup de Han Présentation à TED2006 de Han

image Techniquement le dispositif est “super simple” (les grandes inventions sont comme ça :-), presque tout se fait au niveau logiciel. Les surfaces sensibles au toucher ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau c’est le dispositif technique mis en œuvre et surtout le logiciel, qui n’oblige pas à pointer d’un doigt mais propose d’exploiter librement tous les contacts détectés. C’est le point fort de Han qui s’est associé pour proposer d’emblée des exemples adaptés : dessin, jeu, mais aussi, PAO, géographie, deejaying, etc.

Quelques mois après, Apple semble reprendre l’essentiel de cela dans un… téléphone. Proposant d’évoluer en douceur en adaptant le multi-touch aux interfaces habituelles et en l’utilisant pour défiler, chercher, agrandir, saisir du texte, dans une interface graphique qui semble habituelle sur un ordinateur, moins sur un téléphone. La technologie est différente mais le résultat est quasi identique. Gros point positif : s’attaquer directement à un marché qui dormait tranquillement sur ses royalties (les interfaces des téléphones portables sont lamentables depuis longtemps) iphone. Gros point négatif : trop petit pour une gestuelle. C’est une ébauche de gestuelle, le “signe” de.

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Microsoft qui gagne toujours beaucoup d’argent doit aussi se montrer à la page côté recherche. La firme réagit et lance il y a quelques semaines Surface, un sorte de grosse table basse qui se distingue, outre l’interface multipointeurs, par des fonctions sans fil avancées et une interaction avec des objets posés sur la surface (sauf erreur de ma part, la table basse ne suffit pas et l’installation nécessite un certain nombre de caméras fixées au plafond). Microsoft met en avant la convivialité (Microsoft est un peu obligé de le faire, vu qu’une grosse table basse avec des caméras se place difficilement ailleurs que dans un salon ou show-room), l’esbrouffe (photos, jeux, etc. entre amis). L’objet à cet égard renvoie un peu à la “préhistoire” des bons vieux tubes cathodiques (voir billets précédents sur le papier) : lourd, très cher, il constitue une vitrine, une tentative d’adaptation grand public des systèmes déjà presque anciens de tables cartographiques à usage militaire de Northrop par exemple).

Mais Microsoft reprend le côté superficiel et non-utile de la démo Han et en fait un gros pavé lourd. Un genre de joujou pour pipole désoeuvré, qui ne dépareillerait pas dans le living-room d’une villa kitsch à Dubaï. Échec assuré ? je dirais oui, pour ce produit. mais le but est d’occuper le terrain. L’avenir grand public de l’informatique n’est pas la table basse, mais mobile, ultra-léger et souple… ou dématérialisé.

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L’essentiel reste à faire : créer des interfaces sérieuses mais pas tristes, adaptées à l’exercice de métiers. Et pour ça, le “multitouch” était une étape indispensable que nous attendions depuis presque 10 ans que les palettes des logiciels Adobe nous sortent par les trous de nez. Attention aussi : le curseur à l’écran est une métaphore fine et précise, et nous risquons de touver nos gros doigts bien gourds et gênants après tant d’années de finesse.

Notes : images “empruntées” aux firmes concernées et à l’iconothèque du Bootstrap institute : http://www.bootstrap.org/chronicle/pix/pix.html.