Le rêve de l’écran

image(long) La lecture d’un article de Libération de samedi (17 juillet 2004) qui indique un nouveau départ pour les e-books, sur la base de papier et d’encre électronique, me rappelle un travail de recherche (1999 ?) fait à la demande des Rencontres de Lure. Impossible de retrouver ce petit texte, alors je fais ici un petit travail de mémoire, pour rappeler que le papier est l’avenir de l’écran (et non l’inverse)… La question était alors d’explorer les travaux de Joseph Jacobson au MIT et la première communication du projet d’encre électronique. Ce qui a changé depuis ? Aujourd’hui, la chose en arrive à la phase industrielle, avec les premiers modèles des firmes e-ink, Polymer Vision (Phillips) et Sony (le Librié).

L’idée de ce texte était la suivante : nous avons tous longtemps opposé le papier à l’écran et c’est dans ce contexte (“menaces sur le livre”) que l’annonce avait été faite de l’encre électronique. Une opposition fondée sur une base préhistorique : de gros écrans cathodiques contre le papier éternel. Double erreur. Et d’énumérer alors les caractéristiques diamétralement opposées de chacun. Pour l’écran : unicité, verticalité, rigidité, émission de lumière, profondeur, amnésie, faible qualité, grosse consommation d’énergie. Pour le second : multiplicité, horizontalité, souplesse, réflexion de lumière, finesse, conservation (relative), absence de consommation d’énergie, etc.

Différence préhistoriques, car en réalité, il était déjà évident que cette opposition n’a pas de sens, que l’écran va disparaître avant le livre. Pourquoi ? Parce que l’écran rêve de devenir papier. Il faut voir à terme la convergence de ces supports comme une évolution du papier et non comme une invasion des écrans. Car oui le papier évolue. Plusieurs fois dans son histoire (peu souvent il est vrai) il a été amélioré (du support parchemin au papier de cellulose, papier couché au XVIIIe), et ces rares évolutions ont été fortes : la première a permis d’industrialiser le livre, la seconde d’y reproduire des images de qualité. La troisième lui permettra de proposer une information variable (“interactive”) infinie. Relecture de la Bibliothèque de Babel de Borgès, et en particulier de la dernière phrase : ce texte est absurde, car il est inutile d’imaginer une bibliothèque, affirme l’auteur, un seul ouvrage suffit, d’un nombre infini de pages. Non-fini, voici le “livre ultime” (car c’est ainsi que Joe jacobson nommait à l’époque son projet d’encre électronique en proposant de coudre et relier des écrans pour en faire un livre). Le substrat de l’encre électronique peut d’ailleurs être un papier.

Et ce n’est pas parce que la première génération de livres électronique est morte (les Cybook et autres machines “transportables” lourdes, chères, peu autonomes et fatiguantes) que le livre ne va pas changer. Un peu de patience encore. Mais que va-t-il se passer alors ?

Dernière différence irréductible, le papier avait toutes les fonctions, conservation, échange et restitution de l’information. Il est vrai que le papier-écran ne les cumulera plus : l’écran ne se charge que de la restitution aux yeux du lecteur, laissant la conservation à d’autres supports (disques magnétiques ou optiques) et l’échange aux réseaux. Si l’encre électronique permet de conserver l’image sans apport d’énergie (un ebook éteint peut rester lisible). Il reste néanmoins vrai que cette séparation des supports fait aujourd’hui l’objet d’un double commerce (celui des machines, et celui des “contenus”). C’est certainement sur cette base qu’une inquiétude légitime peut se fonder – les nouveaux ebooks par exemple ne permettent pas de conserver un ouvrage longtemps, il s’agit plutôt de supports de location, les formats son fermés, cryptés, non pérennes.

C’est donc avant tout une question commercialo-politico-culturello-sociale (oui, tout cela à la fois). Nous n’avons à cette date le choix qu’entre échanger illégalement des fichiers, ou bien les payer à l’acte de consommation, quand il était si simple de se prêter un livre. Mais là, ce sera (et c’est déjà) à nous de jouer ; car il est permis de se rappeler que dans “technologie”, il n’y a pas que la technique, mais il y a “technique” et “logos”, c’est à dire discours. Voici donc comment la technique peut servir de véhicule à une idéologie. L’avions-nous oublié ?