Notes d’electure 4 : le dos

Je termine ici ces notes de lecture. Partielles, partiales, recueillies sur un chantier en cours.

¶ Où est le livre ? Dans le stock de la librairie / bibliothèque où je le télécharge (éphémère), dans le dossier des téléchargements de mon ordinateur (perdu), dans un répertoire si je l’ai rangé (pérenne si j’ai des sauvegardes), dans le dossier géré par mon logiciel Reader offline (Calibre, etc. obscur), dans mon compte de liseuse en ligne (si les DRM le permettent, aussi pérenne qu’un service « cloud » c’est à dire plus ou moins), dans la mémoire de ma tablette. Cela fait six endroits où ce livre peut être. Étrange multiplication qui sécurise un peu tout en rendant les choses un peu complexes.

¶ Les éditeurs veulent limiter le nombre de lecteurs avec les DRM, pas le nombre de copies : je peux d’emblée copier le livre dans six endroits sans compter les sauvegardes mais je n’ai droit qu’à trois périphériques de lecture.

¶ Un livre avec un cadenas pour empêcher de l’ouvrir. Voilà un étrange modèle pour un éditeur. Une mésaventure : j’ai dû, après avoir reformaté la mémoire de la tablette, avoir recours au service clientèle numilog pour recharger et ouvrir un livre que je possédais. Une journée d’attente. Un seul livre. Dans ma bibliothèque il y a plusieurs milliers de livres papier. Le bordel !

¶ Le prix de vente, les limites d’usage et verrouillages introduits avec les DRM mettent très sérieusement l’ouvrage en péril : même iTunes pour la musique a introduit un prix de vente bas, convaincu les éditeurs de supprimer les DRM, incité à la sauvegarde. Un fichier crypté est un fichier non pérenne. le format PDF/A, norme d’archivage, interdit justement tout cryptage.

¶ Un bon auteur veut de bons lecteurs. Je ne me lance pas ici dans le débat droit d’auteur qui est faussé par les éditeurs qui le mettent en avant. Tout auteur sait bien que son pourcentage sur les ventes est symbolique. Renvoi au XVIIIe. Deux points de vue à l’époque de la contrefaçon en Europe : Kant et Paine. L’un défend le droit d’auteur (non pas le droit de l’éditeur), l’autre favorise la contrefaçon de ses propres ouvrages.

¶ DRM : une prédiction ou un pari ? je prédis un énorme revival du 19e : les ouvrages sont disponibles massivement, leur mode de narration au niveau de l’époque (notamment du cinéma de Hollywood qui ne sort pas du XIXe), ils sont gratuits et excellents, meilleurs la plupart du temps que bien des romans de la « rentrée ». Alexandre Dumas, Balzac, Victor Hugo, Dostoïevski, Huysmans, Proust, etc. Stars de la rentrée littéraire 2010.

¶ DRM : Adobe (qui propose le serveur de DRM aux éditeurs) sait ainsi tout ce que je lis.

¶ L’annotation et l’échange sont centraux. Même pour la littérature générale.

¶ Combien de livres lus et de livres pas lus dans ma bibliothèque ? Un livre lu est devenu un outil de travail. J’y ai laissé des traces : en général, pages cornées, annotation près de la page de titre, petit index perso à la dernière page, au dessus de l’achevé d’imprimer, passages soulignés, marqués, annotations dans le texte, petits papiers glissés. Je sais souvent pourquoi j’y reviendrai. Parfois pas, ni quand.

¶ Un livre qu’on a aimé doit être confronté aux autres. Je ne connais pas une soirée à la maison où on ne sort pas un livre des rayons tout en causant. Je n’ai encore jamais pu vivre ça avec un ebook. Cela ne veut pas dire que c’est impossible. Bookglutton propose quelque chose pour ça, mais avec l’hystérie de mySpace ou faceBook.

¶ De même, un livre ne se lit pas nécessairement seul : un livre pour plusieurs lecteurs, mais aussi un lecteur pour plusieurs livres, simultanément. Parfois sans liens, parfois pour construire une lecture « en débat » (de deux ouvrages se répondant par exemple). La comparaison de passages, la confrontation d’ouvrages, la lecture parallèle est très fréquente. Le lecteur isolé d’un ouvrage unique est un fantasme de marketing pour Best-sellers, une illusion que renforce l’écran unique.

¶ Ceci dit, je ne suis pas fou de ces étagères qui finissent par étouffer. De même que les marges séparent et isolent le monde des idées de l’environnement, les murs recouverts de livres semblent enfermer l’habitant de la maison bibliothèque.

¶ Une bibliothèque est faite de livres posés debout sur des étagères dont on voit le dos. Une bibliothèque publique ajoute à cela une étiquette avec une cote, et un catalogue.

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¶ Le dos ça sert à ça. Je pense à cette belle métaphore de Yann Sérandour (Ma bibliothèque virtuelle). C’est beau et en plus ça fonctionne presque, même sans les mots, je reconnais presque chaque titre. Malheureusement, l’écran ne se prête pas à la lecture verticale. Le dos correspondait parfaitement au codex, au livre de papier. L’ebook est en deux dimensions. Le dos de l’ebook est à inventer.

¶ La représentation spatiale de ces ouvrages, sur des étagères, de ces étagères dans des rayonnages, de ces rayonnages dans des allées, de ces allées dans des salles (Oh ! Borges !) est quelque chose qu’une liste ordonnée ou pas ne peut rendre. On peut accéder à une bibliothèque par son catalogue (ce que veulent les bibliothécaires) ou bien par son plan.

¶ Dans une bibliothèque, on ne contrôle pas la main qui saisira un ouvrage.

¶ Achats de Noël : une errance devenue petits bonheurs. Amazon : il m’arrive souvent d’y trouver un livre que je cherche. Jamais un second. Même si on m’y incite en m’offrant le port pour deux ouvrages achetés. J’essaie toujours de trouver autre chose que je ne cherche pas. Je renonce toujours. Le système de recommandation ne marche pas pour ça.

¶ On ne peut se contenter de présenter une liste hiérarchisée. On ne peut non plus se satisfaire d’une page présentant 20 couvertures de livres en grille, sur 23987 résultats trouvés. Ce sur quoi les libraires devraient bosser depuis un moment s’appelle treemap.

¶ En conclusion : l’environnement de lecture numérique idéal respatialise l’ouvrage et le texte, réorganise la lisibilité sur les écrans, favorise la lecture comme lecture active, la mise en parallèle d’ouvrages, balance entre l’isolement nécessaire à la lecture et les échanges cognitifs, pérennise les ouvrages autant que les traces de passage du lecteur.

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Notes d’electure 3 : la page

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¶ En fait, ce qui a été détruit, je pense que ce n’est pas le livre. C’est la page. Vraiment (ah ! le point de vue du typographe :-). Débattre directement du livre, c’est passer un peu vite à côté. Il est vrai que sans la page, pas de tranche, et sans tranche, pas de d’épaisseur. Le livre est écrasé. Il faut composer avec ça.

¶ Le livre est désormais assimilé au texte, donc intellectualisé et détaché de son support. On peut d’ailleurs changer au fil même d’une lecture les dimensions des caractères, l’empagement et multiplier le nombre de « pages ».

¶ La mise en page n’est plus ce qu’elle était, mon bon. Ne plus la penser comme fixe mais comme variable. Anticiper le changement, les modifications.

¶ Le livre électronique est le cul entre deux chaises : il doit passer de la double page de papier à l’écran (surface profonde et amnésique). Multiplier les écrans est possible pour afficher des informations différentes, pour étendre l’espace virtuel. Mais pour reconstituer la double page, cela semble anachronique : le pli est le pli du papier qui crée deux espaces à partir d’une surface, ne juxtapose pas deux espaces. Tant qu’on ne peut pas plier un écran, on abandonne la double page et donc la page.

¶ Comment définir un espace correct, comme la page, quand le texte peut s’écouler différemment, changer ? Si on doit abandonner la double page, et aussi la page, puisqu’on est dans un écran. Il faut réintroduire un espace de lecture protégé.

¶ La page était un fragment du monde des idées, isolé du monde réel, qui environne le lecteur, par des marges. Pour Tschichold, la stabilité de l’empagement est d’ailleurs sacrée, preuve de son réel retour au classicisme. On ne joue pas avec cette frontière. Ça il faut le conserver, car sinon c’est la lecture même qui est mise en déséquilibre.

¶ Mais désormais, la suite du texte n’est pas derrière la page, il ne faut pas tourner celle-ci pour la découvrir. La suite du texte est ailleurs dans la mémoire. Derrière, à droite, à gauche, en dessous, nulle-part ? Il y a donc une question de gestuelle (bouton physique, surface sensible), mais également une question typographique : comment amorcer cette continuité. Dans un navigateur web par exemple, la suite est en dessous. Ça se voit, le texte est tronqué en bas.

¶ Un ebook ne se feuillette pas, il ne se scrolle pas. Il se flicke (se clignote). c’est dur pour les yeux de ceux qui comme moi lise et en même temps avancent, reviennent, feuillettent.

¶ Des marges donc. Pas trop (chaque pixel coûte à l’empagement) Certainement pas égales, pour créer un espace imaginaire de la suite du texte.

¶ Il n’y a aucune vraie raison pour que la page électronique n’émette pas du tout de lumière.

¶ La typographie des livres électroniques : moins on met de signes par ligne, (petit écran ou résolution insuffisante), moins on a un texte. En gros corps, la discontinuité est telle qu’elle désarticule le texte. Mais en petit corps, même en interlignant généreusement, la pauvreté formelle des signes rend la lecture fatigante. On en revient aux problématiques de la lecture en ligne : une sans-serif serait préférable pour les petits corps (pas comme ici) et une serif pour les grands.

¶ Idem pour la justif. Tant qu’on a pas un réglage convenable des espaces (intermot et interlettre dans une moindre mesure), la justification est très malheureuse. C’est un problème logiciel. Un fer à gauche rend la lecture plus facile et rapide mais nuit encore à l’empagement.

¶ Des problèmes typographiques, il y en a plein. Quelle horreur cette feuille de style par défaut, les exposants qui espacent la ligne qui les précède !

¶ Une fois de plus, la justesse de la composition prime. Le choix des caractères vient en second, et devient un problème juridique. Le premier fondeur qui l’a compris a gagné !

¶ Quand je dis tout ça, ce n’est pas esthétique, c’est d’abord pragmatique. Tout ce qui accroche ralentit la lecture. Lire vite (et non pas vite lire) c’est lire bien. Les ebooks doivent être bien lus. Le mieux possible.

¶ La page n’existe vraiment plus (comme espace). Par exemple : les notes ne doivent plus être en bas de page (et évidemment pas en fin d’article ou de volume !). Elles doivent (devraient) être dans un fichier séparé accessible à l’endroit même de l’appel de note, dans une fenêtre modale, par exemple. Voilà une occasion de faire un progrès !

¶ De même le titre courant n’a plus de sens, dans la page du moins. Il peut y avoir une zone standard réservée dans l’écran pour afficher le titre de l’ouvrage en cours (comme la barre de titre d’une fenêtre) et probablement la progression (% lu). Mais cela ne doit clairement pas se faire dans la page, ni aléatoirement selon les livres.

¶ Folio : voilà un autre problème. Comme la page est déconstruite, le folio n’a plus de sens. MAIS c’est lui qui permet toute référence, citation, retour ultérieur, comparaison avec l’édition papier. Une numérotation de référence doit être introduite au départ. Paragraphe par paragraphe serait plus pertinent que page par page. Elle doit aussi pouvoir être dissimulée. Problème : Si nous pouvons le faire pour nos livres, il faut aussi le faire dans notre liseuse, car d’autres ouvrages n’en disposeront pas.

¶ Des pages à maintenir, voire à multiplier : des sauts de page, des pages de titre (d’ouvrage mais aussi de partie, et aussi de sous-partie, chapitre). Elles restructurent un ouvrage dont le flux est déstructuré sans la page.

¶ Des pages à suspendre en attendant que l’écran se mette au niveau du papier (quelques mois seulement, j’espère), les pages très structurées : colonnes multiples, corps différenciés, graphes et tableaux sont encore trop mal rendus.

¶ On peut, en attendant, et à la rigueur, imaginer une colonne principale et une glose. C’est encore très juste.

¶ L’écran ne peut être une fenêtre sur la « page » : le zoom, ça ne marche pas. Une « page » doit avoir comme taille 100% ou un peu moins de l’écran qui l’affiche. Jamais plus.

¶ Cela signifie : beaucoup de souplesse et d’anticipation, ou bien, beaucoup de versions :-(

¶ La mise en forme se fait à plusieurs niveaux : dans nos propres ebooks (format et css embarquées) mais également dans notre liseuse pour les livres venus de l’extérieur. Stanza propose beaucoup d’options intéressantes pour la typographie, qu’on peut regrouper en « thèmes ».

¶ Il faudrait corriger un minimum les livres du domaine public (Gutenberg) à la volée. J’ai une liste des choses à faire.

¶ Typographie : il faut faire un ménage juridique rapidement. On ne peut embarquer que des caractères dont la licence le permet. Il faut introduire une nouvelle classification typographique et tager les polices. Pirates (hum hum, très peu), légales sous license (laquelle), libres, diffusables. Pff, quel travail ! C’est un problème de posséder une licence pour un caractère et de ne pas pouvoir s’en servir pour composer un livre : les dessinateurs et fonderies se fourvoient. Combien de temps avant qu’ils ne l’aient compris ?

¶ Lire c’est choisir, lire c’est écrire : où est-ce que je le fais ? Que devient le fragment que j’ai élu et commenté ? Il doit devenir un nouveau document à part entière, pérenne, échangeable, ouvert et accessible soit à partir de l’ouvrage, soit à partir de ma propre bibliothèque de documents. Si les DRM ne permettent pas de copier le texte, une référence précise à un paragraphe devient précieuse à cet égard. Elle permet de publier (publier c’est protéger) le plus rapidement possible mes notes, les extraits concernés ou à défaut leur référence la plus exacte.

¶ Les notes à main levée (Sony) sont une fausse bonne idée, car justement, l’espace (de la page) n’existe plus : maléable, élastique. Souligner ou entourer un alinéa n’a pas de sens. Il faut le cocher, attraper son identifiant définitivement et ajouter une note. Bref, il faut d’abord un objet, le plus granulaire, universel et perenne.

¶ Il vaut mieux m’arrêter là sur la page : le reste, l’essentiel d’ailleurs, se fait en composant.

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