De la typo avant toute chose

Le mini-site d’Émile Coquard et Louis Éveillard. http://delure.org/flux

Dans une semaine commenceront à Lurs, Alpes-de-Haute-Provence, les 66es Rencontres internationales de Lure (du 19 au 25 août 2018). Comme ces Rencontres sont vraiment, vraiment, un événement à ne pas manquer, je récapitule ici un peu tout se qui va se passer lors de cette semaine débridée de typographie, design graphique, édition, émotions et plaisirs visuels, et pas que, organisée par une équipe associative totalement indépendante et bénévole dans ce lieu magique de Lurs. Et pour moi ce sera la 20e édition, j’y étais venu pour la première fois en 1998.

À flux détendu — Jets d’encre, design liquide et flux numériques

Le plomb a fondu, l’espace de la page s’est liquéfié, on écrit comme on parle. Les yeux dans les écrans, on vit à flux tendu. Il n’y a ni pause, ni forme fixe, ni frontière. Dans les méandres ou les torrents d’informations, nous réapprenons à canaliser les données, l’énergie, l’émotion, sans les fixer. Les designers classent, organisent les circulations et balisent les trajets. Que restera-t-il de nous dans le cloud ? Sommes-nous vraiment mis à jour par nos outils graphiques ? Que faire de son temps quand on ne gagne pas d’argent ? Comment tirer parti de l’abondance typographique ? Notre corps est-il soluble dans le flux numérique ?

Dans le travail continu et les réseaux sociaux est-il possible de s’arrêter sur le rivage et d’observer la permanence du fleuve ? Se laisser porter par le courant, ou aller contre pour éprouver ses forces de résistance. À Lurs, cet été, surplombant la Durance, on se met à flux détendu du 19 au 25 août.

Le comité de programmation des Rencontres a travaillé sous la présidence d’Adeline Goyet (qui a confirmé depuis quelques années maintenant, sa conduite en douceur et le renouvellement pourtant continu de cet événement important, à l’héritage imposant) pour réunir femmes et hommes (car oui ces Rencontres sont toujours à parité depuis le milieu des années 2000, cela mérite d’être souligné) d’idées , de création et de rébellion autour de leurs expérience et de ces idées de flux de production, d’hyperconnexion, de flottement créatif, de variabilité et de trajectoire personnelle.

Cela donne un programme très riche sur une semaine, dont le détail illustré est ici, ou sur le très joli mini-site créé pour l’occasion par Émilie Coquard et Louis Éveillard.

Je ne résiste toutefois pas au plaisir de lister ici rapidement les intervenants de la semaine 2018 pour les amateurs du mode texte-seulement.

  • Marc Smith Un Feuilleton quotidien
  • Mathias Rabiot et Jérémie Fesson Graphéine, les dessous créatifs
  • Alexandre Bassi Du bouffon au Roi
  • Annie Berthier Oral écrit. Depuis Sumer, confluences et détours d’une relation à la vie jaillissante
  • Julie Blanc Paginer le flux
  • Jérémy Boy Data visualisation à l’ONU
  • Grégory Chatonsky L’hyperproduction culturelle de l’imagination artificielle
  • Jean-Renaud Dagon Le Cadratin – Atelier typographique, trente ans de passion
  • Constance Deroubaix Voyage sur l’effluve
  • Pierre Di Sciullo Donner de la voix
  • Emmanuel Fédon L’impact du numérique sur la navigation dans les espaces publics
  • Carolien Glazenburg — Why a graphic design collection is a museum ?
  • Samuel Goyet Du labil à l’écran : le texte numérique entre deux eaux
  • Anna-George Lopez Brut. Un média né du flux
  • Pierre Michaud La sypographie
  • Sébastien Morlighem Hommage à José Mendoza
  • Pia Pandelakis *Sang, larmes, sueur & co. : la matérialisation graphique de l’écoulement des corps *
  • Ian Party Fontes variables
  • Thomas Poblete Flux marins
  • Antoinette Rouvroy Homo juridicus est-il soluble dans les données ?
  • Alice Savoie Dora, Lucette, Fiona : le rôle des femmes dans les studios de dessin
  • Natalie Thiriez Journal le 1 : du yoga en origami
  • Fabienne Yvert Titre, un mot de 5 lettres
  • Mélina Zerbib Refaire et défaire Le Monde

Sans oublier les extras qui font toute la saveur de Lure, cette année :

  • Les parasols graphiques, petit marché graphique entre amis
  • Atelier pile hollandaise avec Philippe Moreau
  • Atelier papier marbré avec Garage L
  • Atelier filigrane avec Philippe Dabasse
  • Rand’eau avec Christophe Delahaye
  • Cérémonie du collier d’or
  • Pistou/piston Dîner et fanfare Brass Band fusion jazz funk en plein air !
  • Boule et Bal
  • Coup de blues final

Justin Grégoire et ses masques pour la représentation de “King Lure” (Caractère Noël 1963 via Graphéine).

Pour mieux comprendre l’étrange alchimie du lieu et de l’événement qui réunit des amoureux de la typographie depuis 66 ans, quel que soit leur âge, ou leur spécialité, je vous recommande la lecture de l’article de Mathias Rabiot sur le blog de Graphéine ainsi que le petit ouvrage collector Maximilien Vox, traits de caractères dont quelques exemplaires sont toujours disponibles. Depuis quelques années, les Rencontres sont largement ouvertes aux plus jeunes, aux étudiants et aux curieux qui, loin d’être des spécialistes, sont simplement réunis par leur intérêt pour la chose imprimée.

À suivre également, si vous ne pouvez pas vous y rendre, des flux en temps réel durant les Rencontres de Lure, avec les comptes @delurepointorg et le hashtag #lure2018. Il y a aussi un compte instagram m’a-t-on dit, mais je ne pratique pas du tout ce réseau-là :-) ou encore une page facebook.

Avis aux amateurs, photo Michel Balmont.

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Le petit livre bleu du designer à l’ère numérique

Dans le petit ouvrage Design et humanités numériques publié chez B42 fin 2017, Anthony Masure propose une vision du design, comme activité et comme projet, dans le champ des humanités numériques. Une vision, car il ne se contente ni de collecter des cas d’étude, ni de définir les termes, mais assemble en sept chapitres des idées personnelles, déjà abordées dans sa thèse (le design des programmes des façons de faire du numérique, que l’on peut par ailleurs trouver en ligne ici) pour mieux cerner et employer, voire pratiquer le design qui en a bien besoin, faisant l’objet de nombreuses approximations et nimbé qu’il se trouve du bullshit industriel et managérial ambiant.

Le projet critique d’Anthony Masure, loin comme il le dit lui-même du panorama, lui permet de proposer une définition personnelle et complète de chacun des termes de son titre. Design, humanité et numérique. Car la question du design numérique va évidemment au final faire bouger celle de l’humanité, et en particulier de la subjectivité.

L’ouvrage commence par une histoire de la discipline humanités numériques et les trois strates qui l’ont progressivement constituée : adoption de la technique au sein des humanités classiques d’abord, appropriation réelle et constitution du design en rhétorique, le stade critique, pourrait-on dire, et enfin, une potentielle déconstruction sociale, politique ou psychologique à la lumière du design numérique qu’Anthony Masure souhaite engager.

« Il est nécessaire d’articuler les préoccupations propres aux « vieilles humanités » (les notions d’ambiguïté, de variation, de subjectivité, etc.) à des modes de pensée propres au numérique (simulation, modularité, automatisation, variabilité, transcodage, etc.) afin d’activer les « possibles » laissés sous silence dans la cacophonie des « innovations » néomédiatiques. »

C’est la bonne nouvelle, contrairement aux messianismes techno-centriques, la critique permet une double contamination : d’un côté le numérique nourrit de nouveaux concepts et de nouveaux potentiels des humanités qui ont traversés les siècles de l’expérience éditoriale, de l’autre, ce sont évidemment des terrains de jeux formidables pour attaquer la pseudo-naïveté technophile et la violence inhérente au libéralisme qui y occupent encore le pouvoir.

C’est évidemment ma lecture et mon interprétation de ces quelques chapitres, sur lesquels je crois rejoindre l’auteur : le design est en effet encore une boîte noire animée d’une recette secrète de fonctionnalisme, d’art, de technique, de savoir-faire que les managers de l’ère numérique ont décidé de faire céder, sous prétexte de besoin de scientificité, de prédictibilité et de contrôle des comportements de ces utilisateurs qu’ils prétendent chérir. Les méthodes de management de projet, l’émergence de L’UX, le “design thinking”, sont autant de manières de tenter l’intrusion qui mettra le design sous contrôle. Il résiste encore, tout comme il résiste comme objet de pensée.

J’avais longuement travaillé sur les modèles, la théorie des systèmes, la cybernétique et leur impact sur les sciences humaines (dans les années 90), puis abandonné ce projet, et ça me fait plaisir de voir Anthony Masure souligner au passage ces aspects, ainsi que l’injonction à la créativité qui accompagne dans la réalité la précarisation et la prolétarisation des acteurs du design. Ce qui est bien dans cet ouvrage, c’est qu’il propose une alternative. Alors on peut la critiquer, la trouver incomplète, mais il a le mérite de proposer des pistes solides sur lesquelles construire.

La première est d’abandonner l’injonction au centrage du design sur l’utilisateur, qui est une illusion. La deuxième serait de renoncer au programme prévisionnel qu’elle induit, ainsi du coup qu’au contrôle de son comportement qu’elle véhicule. Il se base sur une longue analyse du travail mené chez Xerox dans les années 60 et 70 et met en avant les multiples poles qui sous-tendent le design, en alternative à la notion de centre. Si le design est un processus dialectique et même plus complexe encore, réticulaire, le réduire à un centre et à une méthode ne peut qu’être aliénant.

Après un retour sur la notion d’appareil, une alternative au dispositif, à la machine et au pré-programme, qu’il avait élaboré dans son travail de thèse, Anthony Masure démontre que le travail du programme peut l’éloigner de l’algorithme en l’ancrant dans le temps, dans le monde physique et dans le dialogue imprévisible avec l’utilisateur avec les paramètres de l’appareil. Au bout du compte, l’utilisateur, le sujet, peut bénéficier du jeu avec cet appareil, dès lors que celui-ci le permet. La balle est donc renvoyée par le critique au designer praticien en lui proposant des pistes dans cette direction. À lui (à nous) de jouer.

« Alors que les ordinateurs se sont historiquement inventés dans le prolongement de modèles cognitifs comportementaux, il nous faut œuvrer à en faire des « appareils », c’est à dire des machines ouvertes à de multiples formes de lecture, d’écriture, et d’expériences esthétiques. […] À rebours de l’injonction contemporaine à mettre du signifiant partout, faisons en sorte que nos « consciences appareillées » puissent dérouter les attendus productifs des environnements numériques. »

Ce petit livre bleu, écrit peut-être dans une langue encore un peu universitaire pour tous les designers (mais qui le sait, après-tout ? c’est peut-être une prévention injustifiée de ma part, et il s’adresse aussi aux “humanistes numériques”) est nourri d’arguments, d’exemples et de citations. Il constitue une mise en perspective utile et nécessaire au moment ou nous designons le plus tranquillement du monde, sous le contrôle des start-ups californiennes et de leurs investisseurs, ou dans la caricature de leur vocabulaire que nous avons forgé au niveau institutionnel et entrepreneurial de ce côté-ci de l’Atlantique, un réseau de plateformes, de systèmes de surveillance et de contrôle centralisés dans le cloud, d’intelligences artificielles ou de robots qui ont déjà pris, d’une certaine manière, le pouvoir sur l’humanité.

À noter : le livre propose quelques compléments en ligne autours d’études de cas de logiciels mais surtout en soulignant certaines fonctions (repérer, quantifier, représenter…) qui constituent des pistes intéressantes pour le travail du designer. À noter aussi, à partir du mois d’octobre 2018, le livre sera téléchargeable sous licence CC BY-NC-SA sur le site d’Anthony Masure. Un prochain titre à paraître de la collection sera Éditions off-line de Gilles Rouffineau, sur les CD-ROM d’auteur des années 1990.

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La typographie du livre français

La typographie du livre français

Avec quelques années de retard, puisque cet ouvrage a 10 ans… (mais c’est une qualité du livre de permettre ce temps long, et j’ai l’excuse de l’avoir découvert tardivement, l’an passé) je voulais laisser ici un compte rendu de lecture de l’ouvrage La typographie du Livre Français réalisé par un groupe d’enseignants et étudiants de la filière « Métiers du livre » de l’IUT Michel de Montaigne à Bordeaux, sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy et Christophe Kechroud-Gibassier, et publié aux Presses universitaires de Bordeaux en… 2008. Mieux vaut tard que jamais ?

Ce petit livre assez élégant et très dense constitue une excellente introduction à la typographie, son histoire et sa pratique contemporaine et présente une très bonne base de réflexion, le tout dans un esprit que les Rencontres de Lure ne démentiraient pas, teinté d’exigence, d’un brin de nostalgie, mais de beaucoup d’énergie créative aussi. Il permet notamment de recueillir la parole de Jean François Porchez, Massin, Gérard Berréby, Franck Jalleau et Philippe Millot — quasiment tous venus à Lure d’ailleurs. Il est divisé en deux parties, précédées par une introduction sur l’évolution graphique du livre et une histoire-musée-imaginaire de la typo.

« Du plomb au numérique, de la typographie classique à l’impression en offset, le livre français a plus évolué en un demi-siècle qu’il n’avait changé depuis Gutenberg. »

L’introduction parcourt au galop l’histoire de l’édition et de la typo et Christophe Kechroud-Gibassier propose son musée imaginaire, une brève histoire très intéressante qui se concentre sur la typographie de texte et ses acteurs-fondeurs, de l’ancien régime à la PAO, ce qui est utile quand la plupart les livres-albums de typographie représentent largement les styles internationaux et publicitaires au tournant du XXe siècle, exception faite du travail sur le livre de Faucheux et Massin, le plus souvent.

La première partie Rencontres professionnelles est formée d’entretiens menés par les étudiant·e·s avec des professionnels, et pas des moindres. On y rencontre : Jean François Porchez (La typographie c’est l’invisible), excellent dessinateur de caractères, qui affirme une fois encore la contribution que peut apporter la typographie originale à l’édition, contribution souvent mésestimée, car sous le seuil de perception de bien des professionnels du livre dotés d’une culture artistique plus que typographique et qui s’arrête trop souvent à la couverture (hormis pour le livre d’art). Le dessinateur de caractères aborde également la question économique, malheureusement déterminante, quand on voit que l’industrie du luxe investit bien plus dans cet outil que l’édition, dont c’est pourtant le cœur battant.

Massin (On détestait le code typo…) revient sur son parcours graphique, des clubs du livre des années 50 à la direction artistique chez Gallimard. Il relate ses débuts avec Pierre Faucheux au Club Français du Livre, et l’aventure Folio, avec la rupture Hachette-Gallimard, avec la tâche insensée de republier 520 titres en six mois. Il souligne le besoin d’évolution du dessin de caractère pour s’adapter aux techniques nouvelles d’impression, et redonner un peu de chair aux lettres pour compenser la perte du foulage du plomb dans le papier.

Gérard Berréby fondateur d’Allia (Si nous étions une douzaine de maisons en France à savoir faire des livres correctement…) raconte la double contrainte de l’éditeur qui cherche à produire des livres de grande qualité tout en réduisant au maximum ses coûts de fabrication et en s’insérant parfaitement dans le monde du commerce. Sans révéler ses secrets, il indique les pistes sur lesquelles il s’est engagé, le choix du Plantin, le papier ivoire pour la lisibilité, l’impression à l’étranger, les petits prix… Il revient notamment sur le succès phénoménal de Ben Schott (Les Miscellanées) et le risque que représente le best seller pour une petite maison.

Franck Jalleau, graveur et enseignant à Estienne (Les graveurs dignes de ce nom connaissaient les conséquences de l’impression d’un caractère…) décrit la pléiade d’amis et d’influences qui font de la typographie française un chaudron. Cercles, ANCT, beaucoup de noms de Lure, évidemment… Il souligne le goût de la minutie qui permet à la gravure d’être aujourd’hui en charge de compenser la perte de netteté et de noirceur induites par l’offset, les encres, la vitesse et le numérique. Lui, dont le travail à l’imprimerie nationale reste confidentiel, souligne aussi le manque d’imagination de l’édition pour se saisir des meilleures possibilités proposées par la typographie de qualité, noyée dans une avalanche numérique de caractères médiocres.

Philippe Millot (Le milieu est l’ennemi du bien), dessinateur de livres, comme il se définit lui-même, enseigne aux arts déco, et réalise parmi les plus beaux livres contemporains. Ce designer brillantissime relate son parcours, ses réflexions sur la création, les procédés, contraintes et choix (Matthew Carter) qui sont les siens. Il déplore le manque d’esprit qu’il ressent dans la création graphique contemporaine : il a besoin de se nourrir intellectuellement, d’établir une harmonie entre le livre, le travail, sa vie personnelle. Il insiste sur le besoin de formalisme en édition : Les idées ne suffisent pas.

Quelques contributions complètent l’ouvrage dans une seconde partie que je ne vais pas trop détailler, car si vous êtes arrivé·e à ce stade, je pense que vous avez compris qu’il est bien de se procurer l’ouvrage : les souvenirs techniques de Philippe Schuwer, passé par les PUF, Tchou, Hachette, Nathan et Larousse et créateur des cours d’édition à Paris 8, qui parle franchement de « déclin ». L’architecture graphique de la littérature contemporaine d’Olivier Bessard-Banquy. Le choix typographique de Marc Arabyan qui explore au microscope ce choix et se permet de critiquer la doxa des imprimeurs de ladite connotation en expliquant la notion de dénotation. Un article de Jérôme Faucheux sur l’approche de son père, Vers une typographie symbolique. L’avant -garde typographique au début du XXe siècle d’Olivier Deloignon, qui analyse les expérimentations (comme celle de Mallarmé avec Un coup de dés) et réactions.

En conclusion, on constate au fil de ces discussions et contributions qu’une exigence alliée à une conception forte de l’héritage et une conscience des contraintes techniques dessinent la typographie dite « française ». Une drôle d’alliance entre un classicisme assumé et une conception de la radicalité dans le détail infra-visible. Certainement aussi le sentiment de ne pas être assez soutenu et accompagnés par une industrie éditoriale relativement tiède et jugée assez médiocre, hormis quelques avant-gardes. C’est le paradoxe éternel de cette typographie, servante dévouée du texte, que les éditeurs et auteurs méprisent encore, chapeautés qu’ils sont désormais par les financiers. Il n’est pas trop tard pour lire ce livre qui a dix ans, même si on peut constater depuis le fleurissement de mille micro maisons d’éditions qui ont contribué à relever le niveau, en produisant des ouvrages exigeants sur la forme. Le modèle éditorial étant celui du vivier, espérons qu’elles contribueront, par imitation ou par rachat, à une meilleure harmonie entre le caractère et la page imprimée. À Moins que le web, longtemps parent pauvre au niveau typographique, ne double en qualité l’édition imprimée, en se dotant de la grille, des fontes et règles fines de gestion de la composition, ainsi que d’une armada de designers passionnés, comme il est en train de le faire…

À noter pour finir : cet ouvrage fait partie d’une collection Les cahiers du livre qui compte d’autres titres, comme : La fabrique du livre, Les mutations de la lecture, Le livre érotique, L’édition littéraire aujourd’hui : on peut en consulter les fiches et se les procurer sur le site du comptoir des presses d’universités.

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Les sorciers qui font parler les vieux papiers

Avec un retard phénoménal et gastonien, je reprends ici le fil de quelques lectures, du moins les plus passionnantes de ces derniers mois… Aujourd’hui je voulais laisser une trace de ma lecture de deux livres de fouineurs remarquables. David Dufresne, New Moon, café de nuit Joyeux (Le Seuil) et David Grann, La note américaine (Globe).

Qu’y-a-il de commun entre un cabaret de la place Pigalle et une réserve indienne de l’Oklahoma ? On pourrait dire les Apaches, pour rigoler, mais sinon apparemment pas grand chose. À chaque bout de la planète, les deux recèlent des secrets, flamboyants ou sordides, qui semblent oubliés, mais sont en fait gravés dans la mémoire de quelques survivants et éparpillés façon puzzle dans les montagnes de vieux papiers comme des aiguilles dans une meule de foin. Il faut du courage pour envisager d’en relater l’histoire. Ce que font, avec une ténacité invraisemblable, deux auteurs, deux grands fouineurs, chacun avec des motivations différentes. Et une en commun, entre archéologie des faits oubliés et chamanisme, le désir de remonter le temps en construisant pour cela une machine de papier et d’écriture.

David Dufresne hante Pigalle à la recherche de ses souvenirs, de témoignages, de bouts de papier qu’il chine dans de vieux magazines, des cartes postales, quelques archives qui envahissent peu à peu son bureau et qu’il finit par habiter, comme un sorcier. Il reconstitue par petits fragments l’histoire et l’archéologie d’un Cabaret, qu’il a connu avant sa fermeture dans les années 80, et découvre ses différentes vies antérieures. Cette tentative d’épuisement d’un lieu, comme il l’appelle en hommage à Pérec, finit probablement par être celle de l’auteur. Il nous fait vivre, dans une machine à remonter le temps, les différentes époques traversées par ce cabaret au XXe siècle, sous différents noms, El Monico, Le Sphinx, le Bricktop’s, Le Narcisse puis le New Moon. En parcourant les lieux, la façade, l’escalier, le vestiaire, la salle, la scène, le bar, les coulisses, les toilettes, le studio… Du cabaret aux règlements de comptes, des strip-teases à la drogue, des Corses aux Punks, les néons se rallument, la rumeur reprend, la sueur se condense de nouveau.

Évidemment tout cela n’est pas si joyeux, au contraire éminemment mélancolique, et même si cela finit dans la frénésie d’un destroy punk, avant que l’argent, l’immobilier et les pelleteuses n’y remettent bon ordre, par un grand nettoyage à la parisienne. On découvre ou retrouve dans ces pages que l’essentiel n’est évidemment pas l’histoire en elle-même, mais ce qu’elle réveille : cette exigence et cette tolérance qui laissent de la place à tout ce qui est refoulé avec les souvenirs oubliés : les marges, en premier lieu.

L’entrée abandonnée du New Moon, par Davduf.

Une autre culture, de l’autre côté de l’Atlantique, mais finalement des proximités ; d’abord, la singularité d’un lieu. Après avoir massacré les amérindiens, les avoir concentrés dans des réserves de plus en plus exiguës, les colons blancs d’Amérique du nord ont fait la bourde de confier au peuple Osage survivant un territoire, pourtant minéral et perdu au fond de l’Oklahoma… qui recelait dans son sous-sol la plus grande réserve de pétrole des États-Unis. Malheureux Osages. On pourrait croire qu’ils auraient alors bénéficié des revenus de l’or noir pour améliorer leur condition, puisque les magnats du pétrole venaient en personne louer leurs terrains aux enchères. Mais ce fut plutôt le début de la fin pour eux. On apprend d’abord dans ce livre qui montre que les années 1920 c’était plus que jamais le Far-West, que la loi considérait les indiens comme des mineurs et leur interdisait de disposer de leurs biens, alors même que la presse les désignait auprès des petits blancs comme des privilégiés. Il leur fallait donc à chacun un tuteur… blanc. On apprend aussi que ces tuteurs étaient un ramassis de bourgeois ou de notables corrompus, sans aucun scrupule, qui exerçaient le tutorat en masse, en famille, concentraient les richesses au point de laisser leur pupille dans la misère, ou bien les épousaient pour certains, histoire d’hériter un jour où l’autre. Et puis ils ont visiblement trouvé le temps long avant l’héritage et ont commencé à assassiner “leurs” Osages. Meurtre, attentat, empoisonnement, une sinistre valse pour l’argent. La corruption empêchaient toute enquête, pire encore, le racisme démotivait toute volonté de justice, et si une enquête avançait un peu, témoins, avocats, et enquêteurs étaient vite liquidés. Des centaines de morts. David Grann ouvre les cartons, reconstitue l’histoire d’une famille, celle de Mollie Burkhart, dont le mari se révèle être un de ces assassins, de ses sœurs disparues et tuées, et de la sombre figure de William Hale, le vrai méchant de série, diamant noir dénué d’humanité.

Mollie, ses sœurs, sa mère.

Car il y a aussi, comme dans toute histoire américaine, le gentil, au nom prédestiné de Tom White, parachuté pour démêler cette affaire par Hoover qui était en train de monter le FBI, une agence fédérale pour intervenir dans ce genre de cas où la justice locale dysfonctionnait. Et il y arrivera, de justesse. Le gentil arrête le méchant et c’est fini. Fini ?

Le travail minutieux et impressionnant de l’auteur David Grann lui permet de faire parler les fragments de documents poussiéreux venus de cette “ville champignon” (les petits bourgs où s’amassaient les chercheurs d’or du temps de la ruée vers l’ouest) où évoluent tous ces personnages. Il lui permet également de démontrer à quel point l’affaire dépasse les résultats dont s’est contenté le FBI et mériterait une révision. Au final, deux coupables arrêtés sur des dizaines probables.

Ici aussi, des archives, quelques témoins vivants, puisque la transmission orale et la mémoire sont le fort des peuples amérindiens, une forme de ténacité, moins personnelle que celle de Dufresne, mais impressionnante permettent de construire une histoire des marges, à partir de quelques traces, avec un sérieux dont on ne peut pas douter. Les sorciers savent faire parler les vieux papiers.

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