Typologies [3] : Ouvertures hermétiques

Troisième épisode de notre haletant feuilleton typographique…, le texte intégral ci-dedans…

Résumé des épisodes précédents

Résumer est-il bien raisonnable ? Lucrèce ancrait son atomisme dans une analogie avec les lettres et revendiquait une irréductible liberté, il s’appuyait sur la mobilité des lettres, sans trop préciser les questions de forme ; à la Renaissance, Geoffroy Tory s’efforce quant à lui de fourbir les formes parfaites de l’écriture. Et comme rien n’est parfait sans Raison, il s’aventure dans une entreprise très élaborée et un rien hermétique de construction des lettres (certains diront fumeuse, mais hermétique à son sens, qui nous vient d’Hermès, et que l’on retrouve par exemple dans l’Alchimie, une philosophie que Tory connaît bien). Tout part d’un rêve, prétend-il. Ça c’est typique hermétique. Pour honorer une promesse faite précédemment, nous devons, avant de poursuivre notre chemin en typologies, demeurer un temps encore au chevet de Geoffroy pour écouter ce que ce dormeur éveillé tente de « révéler ». Nous sommes dans le livre II du Champfleury.

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De l’origine à la règle

Insatisfait des recherches formelles de Pacioli, de Vinci et Dürer – rien que ça – Tory exige de poser des principes solides en amont de toute forme. Ce n’est donc pas pour des raisons entièrement plastiques qu’il les critique. D’ailleurs il reconnaît à Dürer d’avoir trouvé de bonnes choses pour certaines lettres, mais il manquerait à ce dernier la certitude d’avoir tout bon. Donc Tory, qui travaille bien, lui, cherche d’abord l’Origine. Il la trouve dans ce qu’il appelle la lettre Attique, la plus pure des antiques, grecque de chez grecque. « Historiquement », il remonte à la brave vache Io. I et O. droite et courbe, et donc règle et compas, mais aussi verge et vase, masculin et féminin féconds, dont toutes les formes seront la descendance. Voici donc le point d’origine posé. Mais cela ne suffit pas. Car les formes qui sont l’objet de sa quête ne sont pas n’importe quelles formes. Il l’a dit dès le début. Ces formes-là font l’écriture, monsieur. L’Écriture doit être à la hauteur de la divinité, et par reflet… de l’humanité. Véhicule de LA Vérité, de LA Parole et de LA Raison. « Art et Science de la due et vraie proportion… » dit le titre. Et ces mots-là, on ne les emploie pas à la légère, à l’époque. Pas d’écriture sans humanité, pas d’humanité sans écriture, rien sans Dieu. Écrit, humain, chacun est condition de l’achèvement et de la vie de l’autre. Le tracé des lettres va donc s’organiser sur la figure humaine (temps 1) et l’homme dit « scientifique » sera réciproquement animé des lettres qui l’organisent (temps 2) pour son plus grand bonheur si ce n’est pas carrément l’extase (temps 3).

Compter en s’amusant

Bon, revenons à nos moutons (nos vaches en l’occurrence). Tory désire établir l’harmonie entre ces formes hétérogènes que sont les diverses lettres (capitales). Personne n’y étant parvenu, il va donc, en toute systématique, construire un module régulateur valable pour le tracé de toutes ces lettres. Une matrice. Il élabore une grille divisible en 10 lignes et 10 colonnes. Et pourquoi 10 x 10 me direz-vous. Malheureux ! cette question va vous coûter une page de lecture de plus… Tory construit évidemment sa grille à la mesure et sur les proportions… de l’homme. Il s’inspire du fameux « homme de Vitruve » de de Vinci. Pour construire sa grille. Sauf que si on part vérifier chez de Vinci (qui, lui, comme par hasard, écrit à l’envers pour simplifier les choses – ils sont vraiment coquins à l’époque) : « Le pied est un septième de l’homme. ». Donc : pas 10. Reprenons depuis le début (mais non, je plaisante) : Tory a un secret à nous transmettre (avec le rêve, le secret est un autre mode de transmission hermétique). Ce secret nous vient bien entendu des anciens. Il s’agit d’Hésiode et surtout de Virgile. Ce petit passage par Rome permet à Tory victorieux de sortir de son chapeau le flageol (flûte) de Virgile. Long comme un I (oui, je vois) et rond comme un O (ah oui, si on prend sa section, d’accord), c’est de lui que l’harmonie viendra, I et O à la fois. Le flageol en question a entre sept et dix trous. Et 10 c’est mieux. C’est rond, c’est pair, et ça ressemble à IO. Tory nous joue du pipo, il le dit carrément, mais ce qui compte c’est que rien ne se fait sans raison. Le tour est joué. Une grille n’a de sens que si… elle a du sens !

Le I d’abord. Tory le construit en hommage aux muses (Uranie [céleste], Calliope [bien disante], Polymnie [aux hymnes], Melpomène [tragédienne], Clio [qui célèbre], Erato [aimable], Terpsichore [danseuse de charme], Euterpe [réjouissante] et Thalie [florissante]), il faut reconnaître que c’est inspirant pour un garçon, surtout avec un peu d’imagination. Mais ça fait… neuf. Alors Tory les couronne avec Apollon, qui est leur patron et le dieu de la musique et de la poésie. Le I dans son module de 10 vient donc avec Apollon et les ambassadrices des dieux auprès des poètes et artistes que sont les muses.

Pour le O, il n’y a de la place qu’à l’intérieur, dans le cercle, soit pour huit. Tory convoque donc les 7 arts libéraux (musique, astronomie, arithmétique, géométrie, rhétorique, dialectique et grammaire). Les arts libéraux visent la connaissance du vrai (à la différence des beaux arts qui visent la contemplation du beau et des arts serviles qui transforment la matière). Ils sont l’essentiel de l’enseignement de l’honnête homme à l’époque de Geoffroy. Mais ça nous fait 7. Il ajoute donc Apollon, représentant ici la raison pour arriver au compte, et voilà ! Puis il montre que la proportion des lettres correspond à celle de homme, et même à celle du visage humain. Toutes les lettres coulent de cette source. Un cercle, un carré, une grille de 10 x 10 vont permettre de réguler le tracé et les proportions de chaque lettre dans le livre suivant du Champ Fleury. Mais avant de dessiner. Il faudra encore… compter.

En ayant invoqué les neuf muses, les sept arts libéraux, ça lui fait seize. Il serait dommage de ne pas pousser jusqu’à vingt-trois. L’alphabet comptant 23 lettres (pas de J ni de U ni de W). Il convoque, pour faire bon compte, les quatre vertus cardinales (justice, courage, prudence et tempérance) et trois des grâces (il choisit Pasithée [onirique], Aglaé [splendeur] et Euphrosyne [allégresse]). Je note au passage que Tory est un vrai et pur « renaissant » qui aurait pu préférer les trois vertus théologales (foi, charité et espérance) mais s’est abstenu de christianiser son affaire. C’est important, il reste antique.

Nous avons donc dans une main, vingt et trois lettres, dans l’autre les muses, les arts libéraux, les vertus et les grâces. En résumé : Art, science, vertu et gloire. Tout pour être heureux, non ? Il reste à organiser tout ça. Mais l’essentiel est fait car la préoccupation de ce monsieur est autant éthique qu’esthétique. « Belle et bonne science ». La lettre se construit sur l’homme, parce que l’homme, être de langage, s’organise en lettres. Deux figures symétriques.

L’homme-lettre et ses organes

Nous avions laissé « l’homme-lettre » debout. Le masculin et le féminin en chacun de ses pieds, et nous étions arrêtés là, pour ne pas nous noyer. Mais en réalité, ce que nous retrouvons, c’est une cartographie précise et alphabétique des organes vitaux, faisant correspondre à chacun d’eux une lettre de l’alphabet. Car attacher le tracé des lettres à une grille, fut-elle proportionnée à l’être humain, n’est évidemment pas suffisant. La lettre est bien plus intimement mêlée à l’humanité. D’ailleurs Tory écrit : « [les lettres] ne sont pas logées en leur ordre abécédaire [qui n’en est pas un] qu’on tient communément, mais tout à mon escient [je] les ai mises et appliquées selon ma petite philosophie pour bailler [donner] à connaître que leur nature et vertu veut qu’elles soient mêlées les unes avec les autres. » Et comment ? les muses s’occupent des orifices d’échange, les arts des organes centraux, les vertus des extrémités, les grâces des articulations au tronc. Voici en résumé les 23 lettres « ancrées » dans l’humanité en un portrait de l’homme-lettre devenu « homme scientifique » dans lequel je me suis tout de même permis de mettre un peu d’ordre pour le rendre plus intelligibles aux malades de rationalité moderne que nous sommes. [figure possible de l’homme scientifique]

Les muses : les orifices d’échange, B, Uranie, l’œil droit C, Calliope, l’œil gauche D, Polymnie, l’oreille droite F, Melpomène, l’oreille gauche G, Clio, la narine droite K, Erato, la narine gauche P, Terpsichore, la bouche Q, Euterpe, l’anus T, Thalia, l’urètre

Les arts libéraux : les organes vitaux (Les sept semi vocales) L, musique, le cerveau M, astronomie, le poumon N, arithmétique, le foie R, géométrie, le cœur S, rhétorique, la rate X, dialectique, le nombril Z, grammaire, le pubis

Quatre Vertus cardinales aux extrémités (les vocales) A, Justice, la main droite E, courage, la main gauche I, prudence, le pied droit O, tempérance, le pied gauche

Et trois grâces au articulations avec le tronc V, Pasithée, l’épaule droite Y, Aglaé, l’épaule gauche H, Euphrosyne, le croupion

C’est cette « petite philosophie » qu’il développe ensuite, justifiant ses choix lettre par lettre. Le temps nous manque pour l’aborder ici, tout est dans le texte de Tory, et la symbolique du corps pourrait faire l’objet de longs développements. Nous ne sommes pas alchimistes mais typographes.

Conclusion : le rameau d’or.

De belles formes vont pouvoir émerger, au livre III (que nous n’aborderons pas), parce que, et seulement parce qu’elles sont équilibrées, c’est à dire appuyées sur une idée de la justice, de l’harmonie. Tory devait pour cela divulguer de petits secrets, venus des anciens. Son approche renaissante de l’hermétisme lui permet de dépasser la tradition du « Celui qui parle ne sait pas ; celui qui sait ne parle pas. » et de proposer en bon français (ce qui est très important) un accès direct au beau et au vrai appuyé sur les anciens. Au fond, on dirait aujourd’hui que c’est un grand démocrate.

Le livre II s’achève sur un hymne joyeux et animé par la certitude que l’on peut manipuler les signes dans l’harmonie et la science. Tory dessine le rameau d’or, feuillu et fertile de tant de lettres quand la branche d’ignorance n’est plus qu’un bois mort. Alors, alors, me direz-vous, au final, c’est ça le « Champ fleury » ? Oui, l’écriture, c’est le paradis à la portée de l’homme. Pas pour demain, pas pour jamais, mais pour ici et maintenant. La bonne, la vraie écriture s’entend. Pas celle, fautive, des ignares, ni celle, ronflante et stérile, des scolastiques que Rabelais dénonce grosso-modo au même moment. L’écriture renaissante d’une langue, le Français, qui saurait s’équilibrer dans ses ambitions, ses formes et ses références. Tory manifeste là un idéalisme humaniste très puissant. Une utopie qui prend pour objet non pas l’organisation d’une cité idéale (comme l’ont fait tous les utopistes), mais, si le langage est essentiellement lié à l’humanité, son écriture. Car c’est bien l’écriture que l’homme habite. Son entreprise sera-t-elle couronnée du succès sur lequel il fonde tous ses espoirs pour améliorer la condition de ses contemporains ? Rien n’est moins sûr, c’est ce que nous verrons au prochain épisode avec un autre auteur, grand typographe, qui donne lui, directement la parole… à Madame la typographie elle-même…

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Graphè 41 : l’original

image Graphè 41 est sorti, avec dedans, toujours des choses passionnantes ( :-) comme les fois précédentes, j’attends un peu avant de publier ma contribution ici – le 18 décembre). J’avais aussi vu que la revue a été plus ou moins plagiée sous la forme d’un cahier dans un mensuel (comme on dit). Mais, même sans ses importants moyens, l’original a incomparablement plus de valeur et d’élégance (ceux qui ont entendu François Weil à Lure cet été ont pu comprendre pourquoi). Comme quoi l’argent ne peut pas tout, surtout pas la grâce. Bravo encore à François et Adeline. Sommaire dense, abonnement indispensable (25 euros à Graphè, 7 rue de Douai, 75009 Paris), collection des anciens numéros souhaitable…

Remplissage

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Voilà simplement pourquoi une bonne idée de publicitaire ne sera jamais si bonne qu’il n’y paraît : elle ne peut rien dire qu’elle ne contredise aussitôt.

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La revanche du grain

C’est drôle le petit concours de circonstances qui fait écrire un billet. Ici : une amie sténopiste, une constatation dans le journal et deux logiciels d’émulation de vieux appareils photos (Camerabag et Poladroid) auront concouru.

En feuilletant les journaux au café, l’autre jour, j’ai remarqué cette tendance (pas nouvelle) des photographes à produire, en particulier pour les portraits de personnalités, des images riches en grain, en flou, je veux dire de manière ostentatoire. « Voyez mon grain ! comme il est beau » disent ces images. Cela m’a rappelé que j’ai une amie qui pratique le sténopée avec des boîtes de conserves qu’elle dispose de longues minutes pour capturer une image parfois fantastique. Ou encore la Lomo-mania et le goût retrouvé pour ces petits appareils médiocres mais plus ou moins expérimentaux.

Eh oui, avec l’amélioration constante des résolutions des capteurs, des algorithmes de basse lumière etc. les images numériques se font de plus en plus précises, et du coup, toujours trop froides, pour certains. Il y a toujours un mouvement de balancier hi-tech low-tech qui est bien plaisant. À chaque avancée technique, correspond une vague nostalique. Pensez aux craquements du vinyle par exemple, perdus depuis le CD.

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L’objectif des technologies de l’information est de faire disparaître les traces du médium, considérées comme du bruit, comme un défaut. Car elles considèrent non pas l’œuvre d’art, même pas l’image, mais les données, comme un signal à transmettre, stocker. Sans perte d’information, sans bruit, justement. Est-ce une bonne idée ? Oui et non. Oui pour les télécommunications (d’ailleurs il y aurait des progrès à re-faire, car depuis que tout le monde se « dégroupe » et passe en téléphonie sur IP, nous avons perdu les moyens de se téléphoner, ce dont je ne me plains pas au fond). Et non parce que justement il s’agit de création, et qu’on a toujours créé avec une matière. La toile, le film en faisaient partie. De plus, le monde analogique et son « bruit » généraient une entropie qui résolvait assez bien la question annexe du « piratage » de la création : dur à imiter au départ, et une génération de copie ça pouvait aller, si la qualité était là, mais une copie de copie était déjà suffisamment dégradée pour que le désir de l’original revienne. Ce n’est plus le cas, tout le monde le sait. L’analogique reproduit (au sens naturel du terme :-), le numérique clone.

Chaque medium laissait donc sa marque sur ce qu’il transmettait. Une marque indélébile, qui permettait aux connaisseurs de deviner immédiatement le dispositif complet de prise de vue, ou de son par exemple, à son grain, à ses qualités (car ses qualités n’étaient justement pas considérées comme des défauts). Ce n’est plus le cas. La chaîne numérique est sans qualités. Pensée émue pour les craquements du vinyle, donc. Mais que deviennent ces marques des mediums du passé ? Des signes. La boucle va se boucler.

Car ce qui devient amusant (ou tragique) c’est quand la nostalgie se nourrit elle-même des nouvelles technologies, comme tel logiciel qui permet d’écouter ses mp3 avec un son de vieux vinyles. C’est comme une démonstration par l’absurde. Ce n’est plus de la nostalgie, car on ne cherche pas l’original mais on fabrique des faux. Drôle de phénomène. On garde que ces signes du passé, on les met en exergue, mais de manière tout à fait synthétique.

Deux logiciels dans cet esprit pour faire joujou: Camerabag pour iPhone, qui permet d’émuler à la prise de vue cinq modèles d’appareils, correspondant au grain, vignettage, contraste, délavage des couleurs de différentes époques. http://www.nevercenter.com/camerabag/

Et Poladroid, plus drôle, qui génère une saleté de polaroid à partir de n’importe quel fichier. L’auteur a été jusqu’à créer une interface qui oblige à attendre pendant que sa photo se révèle progressivement :-) http://www.poladroid.net/

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Papillons

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Ces petits papillons collectionnés au hasard des murs et des gouttières en 2002, j’en ai de différents pays. images d’échantillons retrouvés dans mon disque dur. Il y avait un texte avec (« Sans appel »), un peu alambiqué et très digressif, dont voici le début. Pour mémoire. Remarque, y’a qu’à appeler, ça peut faire des copains au besoin…

Collection

Je ne suis pas collectionneur, et ne l’ai jamais été. Je ne conserve que peu de choses et ai pour habitude de me débarrasser rapidement des objets qui n’ont pas ou plus d’utilité. C’est le cas de beaucoup d’imprimés, journaux, magazines, prospectus, cartes postales et autres papiers glanés qui finissent assez rapidement dans la poubelle. Au moins deux fois l’an, un impitoyable et supplémentaire tri est fait, auquel en général ne résistent pas les imprimés divers qui avaient échappé à la sélection quotidienne. Et pourtant, il me serait difficile de dissimuler une certaine curiosité, sinon une admiration pour ceux qui savent amasser, conserver, organiser et bâtir dans leur antre d’aussi sublimes qu’inutiles collections d’objets, de souvenirs venus du dehors.

J’ai ainsi été marqué dans mon adolescence par l’incroyable tas de paquets de cigarettes vides qu’amassait scrupuleusement un cousin, ou bien par les capsules de bières venues du monde entier et tordues par l’ouvre-bouteilles qu’un ami amassait comme des pièces d’or. Il faut dire qu’elles étaient jolies, ces roues dentées, cuivrées et finement sérigraphiées de mille couleurs figurant tantôt un blason multicolore, tantôt un moine joufflu et rigolard brandissant une choppe débordante de mousse, et le plus souvent une marque. Mais la collection qui me marquait le plus était sans doute la série considérable bâtie par le frère de mon ex-amie. Une suite infinie de tout petits flacons de verre enfermant des sables, granules et terres, poussières qui, à en croire les petites étiquettes calligraphiées et maniaquement collées sur chacun d’entre eux sous un goulot à l’ouverture cachetée – à la cire rouge, cela va sans dire – provenaient des plages, déserts landes ou steppes des cinq continents de notre planète. Cette série incroyable occupait plusieurs étagères, tiroirs et boîtes du tout petit appartement où ce garçon qui avait eu les moyens de voyager et le privilège d’avoir de nombreux amis, vivait. Des collections, il y en a certainement d’autres, comme cette plus modeste petite série de jouets de métal et d’auto miniatures rutilantes que j’admirais petit enfant chez ma grand-tante, le nez collé à la vitrine qui les enfermait, ne comprenant pas pourquoi je ne pouvais jouer avec, mais admirant sans rancune Madeleine et son mari d’avoir à la fois su rester suffisamment enfants pour placer de tels petits jouets en place d’honneur dans leur salon (c’était alors les seules grandes personnes de ma connaissance qui faisaient ainsi), et en même temps d’avoir tant de goût dans le choix des quelques (une centaine au plus) babioles qui composaient leur collection. Le souvenir de cette scène s’accompagne de celui de ma tante, dont la chambre était emplie de ces petites poupées de plastique soufflé, costumées et souvent laissées, pour en prévenir le dépoussiérage, dans les étuis de plastique transparent, ornés d’un autocollant signalant immanquablement, précédé de la mention « souvenir de… » le nom du lieu où on les a achetées. Dans ces boites molles les accompagnaient parfois un cavalier coiffé d’un invraisemblable chapeau. Leurs robes de tulle rose et de tissus synthétiques criards me dégoûtaient un peu. Je ne parle pas, pour revenir à l’imprimé, des colonnes de Jean-Paul. Des colonnes constituées de l’empilement de tous les numéros de Libération. Il ne s’en défaisait jamais. Elles sont restées après lui.

Quant à moi, j’ai bien classé enfant les timbres un moment dans un petit album. Mais cette collection avait-elle une signification personnelle ? L’album m’était offert par une grand-mère, les timbres expédiés par une autre. C’est avec discipline et gentillesse que je me prêtais à ce jeu du classement et du remerciement que je découvrais. La stratégie des grand-mères pour trouver une saine et sage occupation à leur descendance se manifeste là. Ce qui me frappe dans ces collections dont le souvenir s’enchaîne plus que je ne l’aurai pensé, c’est leur invraisemblable vanité. Elles me laissent, et ceci depuis ma plus jeune enfance, une drôle d’impression, qui concerne les personnes qui amassent de telles choses, plus que les choses amassées. Depuis le commencement je regarde ces collectionneurs comme des êtres étranges que je ne comprends pas ou qui ont quelque chose de différent. Je fais partie de l’espèce des non collectionneurs. Ce qui me fait penser à la phrase de Lévi Strauss au début de Tristes tropiques. Sans nuance, je dirais donc que je hais les collections et les collectionneurs. Je les hais à tel point que la peur d’en devenir un m’a un jour pris. Sammler, écrit Benjamin.

Je me souviens avoir été effrayé, à la fin de mes études de philosophie, lorsque les livres emplissant les étagères dépareillées que j’achetais en kit et montais en diverses boutiques, au fur et à mesure qu’ils commençaient à encercler chacune des pièces qui constituaient mon lieu de vie. Dans le coin qui faisait office de bureau, j’acceptai de bon cœur leur présence chaleureuse, rassurante et amicale. Mais lorsqu’ils commencèrent à couvrir les murs du salon puis, faute de place, de la chambre à coucher, je décidais de rompre cet encerclement littéraire inexorable et le plus souvent, je déménageai pour un lieu plus grand qui permettait d’introduire un relâchement de la pression exercée par ces murs de papier. Pour un moment. Car les études continuaient, ainsi d’ailleurs que la lecture de romans, revues et bandes dessinées. Et rapidement je me retrouvais encore à genoux devant un tas de planches, muni d’un papier photocopié multilingue dans une main et d’une sorte de clé dans l’autre, élevant de nouvelles étagères. Je faisais alors l’épreuve littérale de la proximité entre la collection et l’encerclement.

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Les porte-lettres et quodlibets sont d’étranges et élégants objets, cadres vidés de toute toile peinte, où la représentation picturale est remplacée par un simple panneau de bois sur lequel un ensemble de rubans astucieusement tendus entre des épingles supportent un mélange de papiers imprimés, de lettres à demi repliées, de plumes, de cartes à jouer et autres petits objets personnels, comme des peignes, de petits portraits ou camées, binocles, bâtons de cire à cacheter, etc. judicieusement disposés dans un désordre apparent. Ils exercent une étrange fascination sur le regard. Ces vide-poches verticaux où le désordre n’est qu’apparent, défiant la gravitation et se donnant à voir en exposition, chaos sous-tend par un réseau géométrique et efficace de cordelettes. Ils sont eux-mêmes devenus une source d’inspiration picturale pour les artistes qui se sont longtemps plu à les représenter en trompe-l’œil, tissant au passage, entre les fragments de messages visibles, un réseau sémantique ou symbolique qui leur permettait de titrer leur toile ou même d’en faire un discret pamphlet.

Leur force est également d’évoquer, au moyen d’une vanité apparente, la présence dans l’absence : ils révèlent en l’absence de toute personne ses secrets, sa présence il y a quelques instants, ou bien de nombreuses années. On ne saurait dire. Je pense que c’est la raison pour laquelle les quodlibets ont fasciné les artistes au fil des siècles. Abstraits du temps, ils donnent à voir les traces irrémédiables de l’existence. Bien entendu, une existence fictive, simulée, mais tellement vraisemblable, qu’elle permet d’éprouver ce que rien d’autre ne donnait à voir, et surtout pas le portrait. Il faut simplement s’atteler à interpréter la phrase cachée dans le désordre des objets et attributs divers au moyen d’une puissante herméneutique, probablement infinie.

Voici comment tout a vraiment commencé : le jour ou j’ai détaché cette petite lanière de papier dont je n’avais pas besoin. J’étais dans la rue, dans ma rue, comme on dit. Une petite rue toute droite et calme de Paris, sans arbre, simplement un alignement de façade d’immeubles dénués du haussmannien, mais claire et assez large. Je partais faire une course et en la parcourant passai devant un de ces gros horodateurs gris. Quelqu’un avait profité de la solide surface émaillée et légèrement granuleuse pour disposer avantageusement un message de papier blanc. Je ralentissais d’abord, à mesure que dans ma myopie se révélaient les contours du rectangle blanc sur fond gris de l’annonce frangée. Et – pourquoi ? je m’arrêtais enfin. Lisant les caractères qui y avaient été manuscrits : « JF sérieuse disponible pour heures de ménage, repassage, garde enfants ». Sous le message, un numéro, écrit perpendiculairement, se répétait huit fois. Des coups de ciseaux avaient séparé chaque occurrence. Ces huit petites franges s’étaient un peu recourbées avec l’humidité du dehors et l’air les faisait vibrer. Elles attirèrent mon attention.

Ce jour-là, je n’avais ni besoin de ménage, ni de repassage, ni de garde d’enfants. Je n’avais pas non plus besoin de jeune femme, sérieuse ou pas. Pourtant je passais une fraction de seconde à choisir parmi les huit franges qui m’étaient offertes, hésitant et saisissant, comme on tire une carte des mains d’un ami qui a décidé de nous faire un tour de magie, une lanière de papier. Il fallait la désolidariser de l’annonce, je le fis en essayant de ne pas perdre un fragment du numéro que j’emportais, mais également en respectant l’intégrité de l’annonce, que le ruban adhésif parvenait assez mal à solidariser à la surface trop granuleuse de l’horodateur. Une légère torsion de la languette occasionna une déchirure moyennement contrôlée du papier aux fibres relâchées par quelques jours ou heures d’exposition à la lumière, à l’hygrométrie et à l’air du dehors.

Je le sentais bien dans mes doigts, ce papier n’était pas fait pour cela, il était comme mou et gonflé, plus épais, plus fragile. C’était visiblement un papier de cahier, comportant des petits carreaux de 5 millimètres de côté un peu effacés, ou bien à peine tracés. Plus à l’aise à l’abri dans un cahier d’écolier qu’exposé aux intempéries. Alors que j’écris, je le tiens là, à nouveau dans mes doigts. Comme une feuille ramassée sous un arbre, et rangée dans un album, qu’on ressort après, il a maintenant un aspect beaucoup plus plat, mince et sec.

Je retrouve aujourd’hui en tenant ce papillon de papier l’écriture qui m’a plu : il agit aussi, à sa manière. Tout revient. Un trait de stylo bille assez épais, assez gras, typique des inégalables « bic cristal », ceux dont un fin filet non encré (le point de contact précis entre la bille de métal et le papier, sans doute) dessine une arabesque blanche variable et dansante au cœur même du trait bleu. Le comble du luxe calligraphique. Une écriture plutôt ovale, pas trop ronde, pas trop penchée. Sur le papillon de papier, un numéro de téléphone 06 97… Logique. Le portable est public comme une cabine. Plus encore, puisqu’aucune porte n’y ferme. On y répond devant les autres, n’importe où, dans le bus, au café, devant tous les autres, tandis que le téléphone fixe nous surprend chez nous, nus, endormis, ou bien le pantalon roulé sur les chevilles, tranquillement assis aux toilettes, bref, la sonnerie à la maison constitue presque toujours une intrusion dans notre intimité. Évidemment à choisir, je préserverai cet espace là et sacrifierai l’autobus, le trottoir et le café, moi aussi.

En réalité, c’est sans doute une rumination de ce genre qui m’a amené à regarder, tout en terminant mon trajet, si je ne voyais pas d’autre petite annonce qui me permettrait de vérifier ce genre de « loi » (la « loi de la préservation maximale de l’intimité »). On procède plus souvent qu’on ne croit de cette manière épistémologiquement contestable et contestée, qui consiste à induire une loi d’un cas particulier, et de vérifier cette loi à l’aide d’un second fait particulier. L’empirico-inductif. Tout simplement. Pour ma part je trouve cela très plaisant, cela permet de tisser un réseau interprétatif extrêmement dense et puissant à peu de frais, agissant un peu comme l’enfant que Walter Benjamin décrivait dans son « Enfance berlinoise ». Pourquoi pas ? Quoi qu’il en soit je découvrait très vite un second fragment de papier scotché à une descente d’eaux usées. J’allais pouvoir mettre cette réflexion-éclair à l’épreuve. […]

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