L’écriture en chemin

Le Chemin des écritures est un ensemble d’installations en plein air qui parcourt le village de Lurs, Alpes-de-Haute-Provence (lieu, depuis 1952, des Rencontres internationales de Lure de typographie et arts graphiques). C’est une initiative d’observation, de partage de connaissance et de méditation ouverte à tous les publics. Si des musées de l’imprimerie et expositions de qualité existent dans le monde sur le sujet, un dispositif aussi ouvert est unique à ma connaissance. Pour saisir en quoi, il peut être intéressant de revenir ici sur les intentions qui animent une genèse épique, comme celle de bien des projets culturels…

(Cet article Making of, rédigé en mars 2010, a été publié dans Graphè 45. Il peut donner un éclairage supplémentaire et plus personnel sur ces installations documentées sur le nouveau site des Rencontres)

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Une dialectique de la genèse

Il aura fallu une petite décennie pour arriver à cette réalisation. Dominique-Flavien Monod, belle fille de Maximilien Vox (le co-fondateur des Rencontres) décédée en 2007, est à l’origine de ce projet. Passionnée par le monde des signes et l’histoire de cette association, elle désirait témoigner du lien qui existe entre Lurs, Vox et l’écriture. Porteuse d’une volonté infaillible, mais ne pouvant en maîtriser seule la réalisation et le contenu, elle a accompagné ce projet au fil de sa formation, ou pourrait-on dire de ses transformations. Car de l’idée à la chose, le chemin est bien long et dialectique. Les débats furent nombreux, parfois vifs. À mon niveau, je me suis assez souvent confronté à Dominique à ce sujet (il nous arrivait de nous opposer en toute franchise au besoin, ce qui est je pense une belle qualité de l’amitié) d’abord parce que le coût humain en serait considérable pour l’association dans un moment de vraie fragilité, parce que je souhaitais éviter le mémorial, privilégiant spontanément la vie associative, enfin, parce que « la graphie latine », vue depuis ce qui fut l’École de Lure, méritait selon moi, des éclaircissements, sinon un aggiornamento. Cela a d’ailleurs parfois été évoqué dans ces colonnes.

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Une première phase qu’on pourrait appeler de « sédimentation » fut entreprise avec la participation active d’Alain Bauer : projet, étude, documentation, découpage historique, esquisse, débat d’experts, débat associatif, et… retour au départ. Ce cycle (qui aurait pu continuer encore) fut transformé en ligne droite par deux éléments. Initialement conduit par ses contenus, le projet fut, sous l’impulsion de Peter Knapp, remis face à la question de sa forme, la question artistique. L’écomusée était exclu ; il fallait cristalliser le propos en se posant la question de l’objet. Le deuxième point déterminant, ce furent les contraintes liées à l’intérêt local pour ce projet. Le village de Lurs, avec la communauté de communes de Forcalquier, l’ont ainsi embarqué dans un pôle d’excellence rurale « Pays du livre et de l’écriture », apportant aide et calendrier institutionnel, avec dates de rendu, réunions publiques, etc. Difficile, mais positif puisque exigeant l’action. Christian Bessigneul sut fédérer de jeunes créateurs, les accompagner pour élaborer des propositions documentées. Restait à opérer une réduction et à passer du papier au paysage. Thierry Gouttenègre apporta les compétences et l’énergie nécessaire à la conduite du chantier. Je n’ai pas mentionné ici toutes les étapes, ni toutes les personnes qui sont intervenues au fil de dix années de travail (elles le sont dans un dossier qui accompagne les installations).

Ni mémorial, ni écomusée, au bout du compte le chemin a trouvé son propos et sa forme, et je pense que nous avions tous deux raison, avec Dominique : le coût pour les bénévoles de l’association en a été exorbitant et nous pouvons néanmoins être contents de cette réalisation.

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La matière et l’intention

Si le cheminement fut long, c’est d’abord parce que les exigences étaient élevées et parfois contradictoires. En effet, était-il simplement possible d’aborder une histoire aussi plurielle et complexe que l’histoire des écritures, de manière synthétique (sans en faire un livre ou une grande exposition), simple (ce qui est risqué), en offrant une belle part à la typographie (notre objet de prédilection, mais tardif à l’échelle de l’Histoire), en s’installant avec un respect, sans aller jusqu’à la déférence, dans l’espace public, d’un lieu préservé de surcroît. Ambitieux programme.

Quelques-unes des propositions furent sélectionnées selon un triangle de critères artistique, pédagogique, et ludique. Il fallait en outre consacrer un budget limité à leur réalisation tout en permettant une bonne qualité de réalisation. Les installations étant extérieures doivent en effet résister à de grands écarts de température, une forte luminosité, d’éventuelles usures ou dégradations, etc. Les matériaux mis en œuvre y sont adaptés : terre cuite, métal, béton, pierre reconstituée, émail.

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Le parti-pris commun aux installations : apporter peu et beaucoup à la fois. Peu pour ne pas nécessiter de longs et lourds panneaux didactiques résumant plus ou moins heureusement des études historiques ; mais beaucoup aussi, afin que tout soit réuni pour déclencher des impressions, des intuitions, des échanges, des explications, et pour amorcer des activités (dessin, décodage, jeux de pistes, comparaisons). Toutes demandent au visiteur un minimum de curiosité pour lui révéler leur signification, sous un voile de mystère apparent, mais toutes le font généreusement si cette curiosité est manifeste. Les gens pressés, elles ne les ralentiront pas. Mais nous parions que celui qui se promène à Lurs, village perché, a pris le temps de s’extraire des flux de la vallée. Un livret d’exploitation, imprimé sur papier, est disponible pour accompagner au besoin les installations, les documenter, fournir un support d’interprétation et favoriser la transmission : l’oralité doit être au rendez-vous.

Car pour terminer, il faut comprendre que les Rencontres de Lure produisent essentiellement depuis 1952 des échanges verbaux, réflexions vivantes inscrites dans l’éphémère de l’instant vécu. En laisser des traces n’a rien d’évident. Bien installé dans le village, ce Chemin des écritures est également inscrit dans cette histoire, puisqu’il peut continuer de favoriser, autour de lui, la découverte solitaire, la transmission, la parole et l’échange.

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(Photos de Nicolas Taffin, Thierry Gouttenègre, Sandrine Albanel et Sterenn Bourgeois).

Pour en savoir plus (Le mieux étant de venir s’y promener) :

Le Chemin des écritures est jalonné par cinq installations à cette date : Naissances et évolutions des écritures par Thierry Gouttenègre. Une galaxie de quarante deux stèles à traverser pour explorer l’univers des écritures et les origines de notre alphabet (9 m x 2,8 m, pierre reconstituée, lave émaillée, inox).

La bibliothèque par Jean-Yves Quellet. Une bibliothèque, émergeant littéralement de terre à flanc de colline, abrite la fragile diversité des supports de l’écrit dans l’histoire (2 m x 3 m x 0,5 m, béton, argile, bois, granit, terre cuite, métal).

La table de Vox par Sterenn Bourgeois. Tout en montrant que « le caractère d’imprimerie » prend en réalité des formes multiples, la table de Vox aide à les distinguer et dévoile les liens de parentés qui les unissent (6 m x 4 m x 0,6 m, pierre reconstituée, lave émaillée, inox).

Le fil d’Arthur par Laurence Durandau. Le promeneur qui découvre le village de Lurs trouve sous ses pas un balisage qui l’incite à sortir des sentiers battus et à retrouver le premier plaisir de la lecture (fil d’Ariane au sol, 100 pavés de 12 x 12 cm, pierre reconstituée).

Couvertines par Laurence Durandau, Franck Jalleau. Devant la Chancellerie, lieu fondateur des Rencontres de lure, des inscriptions gravées à portée de main semblent étrangères. Ce sont en fait des anagrammes de mots courants, qui ont aussi leur signification pour les typographes (5 m x 0,5 m, pierre de pays gravée).

Des ressources en ligne

http://www.delure.org/-Le-chemin-des-ecritures.html Guide de visite Dossier pédagogique La classification Vox sous la loupe d’Yves Perrousseaux (et avec son aimable autorisation.