Notes d’electure 1 : la tablette

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Je fréquente bien peu le Polylogue en ce moment. Beaucoup de choses en cours côté “manufacture”, mais dont je ne peux pas vraiment parler. Peu de temps pour des “regards”, quelques “palabres”, mais pas mûres, bref, c’est l’hiver.

Je travaille en ce moment sur la clarification d’interfaces (j’appelle ça faire le ménage) dans trois domaines distincts : l’utilisation d’archives, l’apprentissage à distance, et les livres électroniques. Dans ces domaines, des demandes assez sympathiques et encourageantes dans l’esprit de confiance et de recherche. Plutôt passionnant donc. L’esprit dominant : less is more, mais aussi de la souplesse, avec le plaisir et l’intuition au premier plan, en essayant d’éviter le dogmatisme.

Depuis plusieurs semaines, j’ai accumulé des notes au sujet des ebooks. C’est pas original, tout le monde en parle un peu partout. Brèves idées, fragments qui m’aident à travailler, que je jette ici en feuilleton. Une éthologie du lecteur-producteur un peu en désordre donc.

Tablette

¶ Comme pour la typographie, on a un nommage gigogne (métonymique). je fais bref là-dessus : livre désigne le contenu et l’objet, ebook également. Disons donc : tablette ou Reader pour l’objet qui rappelle les tablettes de loin d’argile, le terminal portatif. Liseuse (bof) pour le logiciel de lecture sur ordinateur traditionnel. ebook ou epub pour l’ouvrage sous forme de fichier. Cette évolution des noms tend à renforcer la séparation du contenu et de l’objet. Le livre, c’est le contenu. Le contenu devient un signal, de la donnée. Nous plongeons encore plus profondément dans l’idéologie de la communication (voir par exemple les travaux de Philippe Breton). Cela ne nous aide pas dans notre approche (disons lursienne ou humaniste, de l’harmonie support/contenu, ou pour faire schématique fond/forme).

¶ D’abord une drôle d’idée reçue : je lis partout que l’objet livre procure des sensations quasi érotiques et pas le gizmo électronique. Alors là, je suis très surpris. N’avez vous donc jamais vu comment monsieur manipule son appareil photo, ou comment tous nous touchons, caressons nos téléphones portables (a fortiori iPhone) tout en parlant, en marchant. Ne soyons pas hypocrites : certains aiment caresser la peau, d’autres le latex, et il est bien manifeste que les appareils électroniques sont l’objet d’un investissement érotique. Celui-ci s’universalise rapidement. Les designers (un peu doués) travaillent cela avec les matières, leur grain, leur souplesse, et les formes.

¶ Je lis, je lis, et au fil des mots, des lignes, des pages, quatre lettres se répètent inlassablement sur chaque page, au dessus de chaque page, en fait : S, O, N, Y. Vite, vite, du sparadrap noir ! Je n’en peux plus de ce mantra !

¶ Logo encore : celui de Reader de Sony. Le logo est composé avec des pages qui tournent. Or précisément on n’a plus ici la moindre page, et on ne peut pas feuilleter correctement. Cela me rappelle une réflexion de Jean Baudrillard dans son (superbe) La société de consommation : on restitue comme signe ce qu’on a liquidé dans la réalité, comme lorsque la “Résidence du sous-bois” émerge là-même où pour la construire, on a abattu un sous-bois.

¶ La couleur d’une tablette doit être celle du fond d’écran. Gris clair, en gros, mais pas noir ni en couleur. Cela pour reconstituer un minimum de marge autour de la page. Que c’est dur de voir les signes frôler cette frontière noire. Type Kindle.

¶ L’encre électronique (e-ink) semblait prometteuse, elle est en réalité d’un rendu assez médiocre, légèrement flou et d’une grande lenteur d’affichage. Une bonne typographie “pixel” ou une résolution supérieure en cristaux liquides vaut mieux. En tout cas la tablette “mature” aura sans doute un autre écran (OLED ?). La durée de charge de la batterie n’est pas un bon argument : une tablette qui sert est en fait assez souvent branchée.

¶ Ce clignotement (positif négatif positif) à chaque rafraîchissement de page ! Une impression horrible d’éblouissement. Je sais bien qu’il est nécessaire à la techno, mais… vous êtes dingues ! Petite nuance : s’il rend impossible de jouer, feuilleter rapido avec la tablette, une fois qu’on lit vraiment, on peut le tolérer, à condition de cligner des yeux à chaque fois qu’on “tourne” la page.

¶ Le logiciel d’environnement est important. Celui de Cybook semble un peu moins mauvais que celui de Sony. Globalement impression préhistorique : je ne vois aucune nouveauté depuis les modèles de 1999. Donc apparemment 10 ans de sommeil. Cela va bouger c’est obligé. Ces acteurs seront réveillés par un nouveau, comme le monde des téléphones portables quand Apple est arrivé. Du coup les analyses d’Alain Paccoud sur les contrats de lecture (qui datent à peu près de cette époque) restent actuelles.

¶ Stanza pour iPhone est le meilleur logiciel de lecture que je connaisse à cette date. Ce qui ne fait pas pour autant de l’iPhone la meilleure tablette. Il souffre de la petitesse de son écran. Mais l’environnement de lecture construit par Stanza est presque excellent : accès direct aux bibliothèques et librairies (il faudrait vraiment qu’on y soit !), paramétrage possible non seulement de la taille des caractères, mais du contraste, de l’interlignage, des marges, etc. Il ne sert à rien de changer un corps si on ne peut régler l’interlignage, surtout pour des petits corps.

¶ Chose fascinante : la “bibliothèque” que l’on se constitue sur une toute petite carte mémoire à 10 euros. Mais cette bibliothèque en est-elle une ? Non. J’y reviens très vite.

¶ Un truc génial que je découvre et qui m’attache pas mal à cet objet : c’est idiot :-) je peux lire sans les mains ! Assis dans les coussins, les genoux relevés, l’objet appuyé sur les cuisses tient tout seul. C’est super reposant, agréable. Dans le même genre : lire au lit, couché sur le dos, c’est de la musculation pour les deux bras quand le livre est un peu lourd. Là non, fastoche. Ça me fait du coup penser que la double page reliée est une solution technique et pas nécessairement ergonomique. Et donc qu’on peut assez directement la remettre en question.

¶ Alors attention : il manque au livre électronique deux choses importantes dont le livre est doté : une double page, une tranche et un dos. J’y reviens aussi plus tard.

¶ Ces détails confirment que les tablettes sont bien des machines à lire : à manger des pages. Bouffer dirais-je. Sans effort, des dizaines ou centaines (selon le temps dont on dispose) par jour. Mais surtout, dimension quantitative. Ce qui se lit le mieux, c’est le flux linéaire et continu : littérature ou essai rédigé sans mise en forme, en flux de texte continu.

¶ Vague sentiment de claustrophobie dans ce périphérique fermé et déconnecté. Je voudrais envoyer ce passage à quelqu’un, là tout de suite. Impossible. Déconnecté, c’est bien pour lire, pour se concentrer, et en même temps, on n’en est déjà plus là. Comment reconnecter la lecture tout en préservant la lecture de l’intrusion de la connexion ?

¶ Le problème : lire n’est pas bouffer du livre. Richaudeau a démontré beaucoup dans le domaine, notamment dans son étude des “lecteurs virtuoses”.

¶ Pour résumer sur l’objet tablette : on a envie de hurler, mais en même temps ce n’est pas si mal. Un peu trop petit encore pour une vraie belle page (pas pour le corps des mots, on peut bien sur l’augmenter au delà du raisonnable, non, plutôt pour la justif, l’empagement), écran e-ink = fausse solution, software hôte : il manque l’étincelle. Amusant : le ebook c’est nul. Non c’est pas nul. Pas tout à fait. De toute manière cela vient. Cela viendra très bientôt. La question est, et sera largement typographique (et la typographie est à la naissance de la micro informatique).

¶ De bons articles dans cet ouvrage Read/write book, notamment Dacos et Faucilhon.

À plus tard (notes d’electure à venir : livre et page, lecteur, éditeur et librairie, bibliothèque).