Rêveurs, marchands et pirates

Rêveurs, marchands et pirates Je viens de lire Rêveurs, marchands et pirates, que reste-t-il du rêve de l’Internet ? de Joël Faucilhon, qui est l’animateur du réseau http://lekti-ecriture.com (le livre est publié aux éditions Le Passager Clandestin).

Une lecture d’une seule traite de ce livre très bien écrit et documenté, qui brosse un portrait historique de l’internet, en trois parties : le rêve, la marchandise, et le détournement. Une histoire ? oui, mais pas seulement (ah ! si seulement les trois parties pouvaient correspondre à trois temps successifs, le meilleur serait à venir :-)

Non, il y a de la chronologie, mais pas uniquement, car le rêve et la cupidité sont de tous les âges. Dans la première partie, Joël Faucilhon prenant le temps de tout expliciter sans présupposés, j’ai souvent retrouvé les noms et jalons que je connaissais. Mais il est vrai que nous ne sommes pas tous égaux dans la culture numérique et de toute manière, c’est un plaisir de lire dans le texte la description visionnaire de son Memex par Vannevar Bush, les débuts de Cyclades à L’INRIA, ou les potacheries illégales de petit Jobs et petit Woz sur leur campus.

Dans la deuxième partie, consacrée aux entreprises du net, j’ai découvert plus d’information inconnues et terrifiantes. On y voit bien que les entreprises du net peuvent adopter un comportement asocial qui, au lieu d’être encouragé, mérite des sanctions. Les démocraties ne l’ont pas encore compris. L’économie des médias numériques y est bien déconstruite, en particulier l’illusion d’immédiateté, de bonté qu’entretien le côté convivial, coloré et partagé de l’écran. Amazon et PriceMinister, que l’auteur affectionne particulièrement, sont stigmatisées.

Enfin, Joël Faucilhon dessine un peu plus précisément le portrait du pirate en bibliothécaire qu’il avait esquissé dans le Read/write book (téléchargeable en ligne). Un pirate qui n’est pas précisément mauvais, ni violent, puis qu’il regroupe, étiquette, conserve, et diffuse – de plus en plus discrètement – les biens culturels souvent les moins profitables que le marché a abandonné (ah ! le temps du ciné-club à la télé… mais au fait, si nous organisions notre ciné-club ? et nous voilà pirates : TAZ !).

Des pirates aux trésors il n’y a pas loin : des perles au fil des pages, merci pour la traduction en français de cette “conscience du hacker” par the Mentor (disponible en anglais ici http://www.mithral.com/~beberg/manifesto.html) qui aurait bien intéressé Bettelheim.

Petit regret, parce que c’est chiant les articles qui disent que tout est bien, ou petit rebond : l’internet n’est pas né uniquement de rêve et même ce rêve avait ses ambiguités. Philippe Breton a très bien souligné, dans son ouvrage remarquable l’utopie de la communication (la Découverte, 1997), la dimension idéologique des techniques de la communication, et ses liens avec la théorie des systèmes. Une idéologie bien distincte de celle que l’imprimerie a forgé sur le livre : l’humanisme. Que restera-t-il de ce choc idéologique, celui qui s’achève maintenant dans l’accouchement des ebooks ? (Une question posée aux Rencontres de Lure il y a quelques années.)

Ceci tuera-t-il cela : le livre ne va peut-être pas mourir, mais l’humanisme du livre ? N’est-il pas étonnant qu’en même temps se pose la question du livre numérique et celle de la liquidation de la sphère privée par la même technologie ? Moi j’aurais bien aimé que ce rêveur, ce cupide et ce pirate, m’aident à répondre d’un peu plus près à cette question qui me semble urgente. Établissement du texte, traduction, critique, correction et correspondances en réseau : c’est ce mouvement d’échanges et de pensés que demanda l’imprimerie aux premiers éditeurs imprimeurs, impulsant ce qu’on appelle l’humanisme. On retrouve un peu de ça, semble-t-il, dans les îlots pirates que décrit Joël Faucilhon. C’est encourageant, et tout autant désespérant par la marginalisation forcée que cela démontre.

Ceci dit, un livre qui cite plusieurs fois l’entonnoir ne peut être un mauvais livre ;-) J’en profite pour annoncer discrètement la sortie prochaine chez C & F éditions d’un très bel ouvrage sur la contreculture et d’un autre, non moins beau, sur les biens communs… (à suivre).

En tout cas, en attendant, RDV sur lekti pour acquérir et lire Rêveurs, marchands et pirates. Un blog est consacré à ce très bon essai ici : http://www.lekti-ecriture.com/blogs/internet/