Licence équitable et typographie

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(màj 04/02/11 puis 06/02/11) Frank Adebiaye, créateur de caractère-s (dans tous les sens du terme, donc :-) jette un pavé dans la mare typographique en lançant à travers un document PDF le SAT, « syndicat des acheteurs typographiques ». Tout en condamnant l’utilisation de caractères payants non achetés, il y souligne la nécessaire refonte des licences typographiques, en vue de leur cessibilité, mais surtout sans limitation ni comptabilisation du trafic par des start-up comme TypeKit ou autres (paiement à l’acte), et autorisant une conversion dans des formats utilisables en ligne. Coup de Gueule, appel au boycott, il propose surtout d’auditer votre typothèque si vous lui écrivez, ayant analysé une quarantaine de licences. Il promet également un guide des licences typographiques que nous attendons avec impatience (M-à-j : c’est un tableau). Des remarques dures, mais certainement stimulantes et possiblement salutaires pour les « petits » producteurs au bout du compte, et au moins pour une vraie mies à jour. Pourquoi ?

Tous petits caractères.

Z’avez déjà acheté une police ;-) ? z’avez déjà lu la licence ? Des licences, ce sont ces textes juridiques qui accompagnent les caractères d’aujourd’hui, car ceux-ci sont des programmes informatiques, dont l’utilisation est conventionnée par contrat. Vous pensez acheter un caractère ? Naïf, vous n’avez acquis que le droit de vous en servir, dans un cadre souvent très restreint, et malheureusement aussi parfois obsolète. Par exemple, certaines comptent les CPU (processeurs) utilisés, oui vous lisez bien ! Combien de CPU dans mes poches en ce moment même ? et dans cette pièce ? Pour lire et travailler. Vous voulez vraiment savoir ? intelligent à l’heure de la saturation prématurée des adresses IPV4 ;-). Quant aux droits de l’acheteur, vendre une police ? souvent impossible. La mettre en ligne ? Niet. Publier un bel ebook enfin correctement composé ? Nenni. Certaines licences sont cependant plus avenantes avec leurs utilisateurs que d’autres, franchement inéquitables. D’autres encore sont libres. Ce qui est certain, c’est que tous leurs rédacteurs pensent de bonne foi avoir servi au mieux leurs intérêts. Est-ce le cas ? Souvent le style est si contraignant, voire menaçant, que ces textes sont ultra-dissuasifs et qu’on comprend pourquoi ils sont écrits en petit. Pourquoi tant de méfiance avec ses propres clients ?

image (m-à-j : le document a été retiré, son auteur attendant une discussion… voir ce qu’il écrit dans les commentaires)

Le problème, comme dans d’autres domaines informatiques, c’est que la licence encadre les relations avec les « bons » (disons les « vrais ») clients : ceux qui respectent le typographe, ceux qui le rémunèrent, ceux qui jouent le jeu. Et c’est eux qui peuvent pâtir de ses excès. Les autres, ceux qui s’en fichent, copient, piratent, diffusent… ne savent même pas ce qu’est une licence et ne sont pas touchés par les clauses abusives. Bref, on pénalise les mauvaises personnes, d’où l’idée d’inéquité. Il est vrai que depuis longtemps, les typographes subissent une copie massive. Mais n’est-ce pas par défaut d’un modèle économique plus direct et plus équitable ? Les intermédiaires ont longtemps été les rois dans le domaine. Ce qui ne facilite ni la connaissance mutuelle, ni le respect, ni le sentiment de juste rétribution.

Avec l’émergence des supports électroniques de lecture, la peur du piratage semble avoir (temporairement ?) aveuglé les typographes, qui rament déjà pas mal pour gagner leur vie (voir cet autre document de Frank Adebiaye) ou les témoignages de créateurs de caractères recueillis lors de la semaine Vendu aux Rencontres de Lure. En effet, les voici tombés de Charybde en Scylla : plus indépendants grâce au web, s’ils échappent aux fonderies qui exercent sur eux des conditions abusives et distribuent leur fonte, montent leur fonderie, les voilà se vendant et surtout vendant leurs clients et même leurs lecteurs à des petits intermédiaires opportunistes et très dangereux qui ne font rien d’autre que nuire à tous : typographes, lecteurs et éditeurs, en verrouillant l’accès au texte de lecture et de titrage sur leur serveur.

Mais arrêtez de compter les puces !

Nous avions souligné cette question des licences comme seule réponse à un problème soit-disant technique, ceci ailleurs, il y a un an, en posant la question de l’évolution de ces licences caduques et anachroniques, en commentaires d’une présentation du service Typekit dont le débat dérivait dans une technicité frileuse, ou frilosité technique au choix.

« N’est-ce pas aux distributeurs de polices (y compris et surtout les micro distributeurs, les typographes eux-mêmes) de faire évoluer leurs licences, et d’envisager des solutions de diffusion sans DRM (comme pour la musique), par exemple par tatouage (insertions d’informations dans le fichier police lui-même qui rend manifeste un usage frauduleux) ? Sans faire évoluer les licences, ils risquent de passer à côté du marché, qui est, plus que le web, mais l’ePub : livre / magazine électronique édité, en xml, et embarquant des polices. Moi, je dirais : sortez vite de typekit et expérimentez des licences innovantes sur des polices de test, vous pouvez cartonner. On cherche ! Et quitte à payer un webservice [si on a peur pour ses fontes], il y aura peut-être des spiders qui parcourent les @font-face du web et contrôlent les licences. Les vrais pirates ne sont de toute manière pas gènés, par aucun dispositif, alors essayons vraiment de promouvoir les usages légaux, sans tiers percepteur.

Non ? Allez, moi je vous dis ça en tant qu’éditeur [réglo et dont tous les ouvrages sont sous licence Creative Commons by-nc-sa depuis le début], mais c’est vous les typo imaginatifs…Pardon, j’ajoute qu‘évidemment les “ebooks” se lisent offline (déconnecté d’internet), utilisent css3 et @font-face, sont un enjeu très important des prochaines années, et qu’on n’a pas fini d’entendre parler de leurs DRM :-) Il serait intéressant d’organiser une petite rencontre sur ce sujet des licences et de leurs évolutions. « 

C’était il y a un an ! Cela m’a surpris moi-même. Actuel non, quand les ipads et autres tablettes représentent une réelle opportunité pour la micro, la mini, l’auto-édition ? Alors on va lire en Times encore longtemps on dirait. Nous avons toujours besoin de fontes de qualité, originales, indépendantes (belles et sauvages), même « chères », mais avec des licences témoignant d’un minimum de respect de notre métier d’éditeur, ou de notre activité de graphiste. Car le respect et l’équité, c’est mutuel. Et surtout nous favoriserons toujours ceux qui ont une bonne intelligence des enjeux actuels. Une initiative comme celle de Frank Adebiaye pourrait bien contribuer à lancer un débat vif mais à faire avancer les choses (psst la typo du titre là haut est de lui, elle s’appelle Boxer et elle est libre).

Par ailleurs et pour conclure parce que l’occasion m’en est donnée, une spéciale dédicace aux juristes qui prennent le pouvoir partout (procédures de marchés, etc.) et rendent nos vies et nos métiers de graphiste, de créateur de caractère, de webdesigner et autre, purement et simplement Kafkaïennes : FucK.

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Jobs sous-titré.

Vous vous demandez si Steve Jobs survivra à cette année ? Si c’est important ? Rechute d’un post d’il y a deux ans.

En 15 petites minutes, Steve Jobs raconte à l’université de Stanford, d’où il était pourtant sorti prématurément, ce qu’il doit à l’adoption, à la typographie, à la contre-culture, au cancer, ce qu’il pense au sujet de la vie de la mort, rien que tout ça quoi… Découvert grace à notre ami Mark. Intéressant, touchant. Stay hungry, Stay foolish.


[VOSTFR] Steve Jobs Stanford Commencement Speech, 2005

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Une étape…

imageBen me voilà interviewé à propos des Rencontres de Lure dans le numéro 188 d’étapes graphiques.

« Typographie, sors de ce corps », 4 pages avec Charles Gautier. Une icono un peu froide et répétitive, mais bon, cela peut servir à mieux faire connaitre l’association des Rencontres de Lure.

L’aujourd’hui des Rencontres de Lure

interview initiale de Nicolas Taffin par Charles Gautier le 14 octobre 2010

C.G. : Pouvez-vous nous expliquer, dans un premier temps, ce que sont les Rencontres de Lure ?

N.T. : Ah! on ne commence pas par le plus simple !

Si vous me demandez ce que font les Rencontres de Lure, je peux vous répondre que cette association observe, questionne et donne à penser la typographie (à laquelle elle donne un sens très large) [sur lequel j’aimerais revenir].

Elles le font à travers une semaine annuelle à Lurs (04), à la fin de l’été, des rendez-vous (parisiens), des voyages, stages, publications plus ou moins sporadiques, avec une singularité : elles le font sans relâche depuis une soixantaine d’années, en grande indépendance.

Ni un colloque ni un congrès, ni un club, ou un cercle, les Rencontres se définissent aujourd’hui comme un observatoire et un forum ouvert. C’est important, cela ne fut pas toujours aussi net.

Mais quant à dire ce qu’elles sont… j’ai bien peur que personne ne tombe d’accord là dessus, chacun ayant sa vision, ses souvenirs, son expérience de la chose. Disons que la magie du lieu, l’amitié, la densité des échanges font partie de la rencontre. Nous avons une recette secrète :-)

Depuis leur fondation (par Max. Vox entouré de Jean Garcia et Robert Ranc en 1952) les Rencontres ont connu une chaîne de personnalités, pas toujours entièrement compatibles, marquant des périodes, ce qui leur donne une histoire peu linéaire. De quoi faire un beau travail de recherche, soit dit en passant. Une personnalité marquante est sans aucun doute Gérard Blanchard, graphiste et intellectuel pluridisciplinaire charismatique disparu en 1998.

Aujourd’hui, si nous avons assumé une part d’héritage, et préservé le fil du passé, nous avons aussi, je l’espère, su prouver que nous ne souhaitions pas nous définir par le passé. Cela a pris du temps. D’où ma première réaction : envie de parler de ce qu’on fait. Ce qu’on est, on le saura plus tard.

Nous restons en revanche très fidèles dans les faits à l’incongrue affirmation de Vox : “Il est temps de ne plus considérer la Typographie pour son utilité, ni pour ses beautés: mais en tant que discipline de l’Esprit, c’est-à-dire pour son universalité”. Un pari très audacieux et toujours fécond aux Rencontres.

Je suis philosophe de formation, donc si tout se passe bien, quand j’aurai fini de répondre à votre question, vous êtes sensé l’avoir oubliée… Sérieusement, désolé de faire long, mais la question est vaste.

C.G. : Pouvez-vous nous en dire un petit peu plus sur deux personnalités, Maximilien Vox et Gérard Blanchard, qui, je crois, ont été très importantes pour les Rencontres de Lure ?

N.T. : Je veux bien, mais je le ferai assez mal en quelques mots. Disons que c’est une esquisse de personnalités extrêmement denses, vues des Rencontres…

Il s’agit en gros des années 50 à 70 pour le premier, et 70 à 90 pour le second. C’est important de le préciser pour mesurer à la fois la distance, et l’ampleur de ces périodes.

Maximilien Vox était une personnalité de l’édition : d’abord graphiste et graveur, il a été éditeur, journaliste, auteur… C’était un praticien et un passionné du caractère, tout autant capable de dessiner que de penser sa pratique. Un talentueux touche-à-tout, et un homme de réseau. Attaché à la notion d’amitié, il a découvert le village de Lurs, en ruine dans les années 50, et y est revenu chaque année, avec chaque fois plus d’amis, pour y parler « métier »… avant de s’y installer. Il était au centre de ces Rencontres. Qui étaient à l’origine, disons quelque chose comme un club… Avec un projet, cependant : concevoir une classification cohérente des familles de caractères typographiques.

Gérard Blanchard lui ressemble à certains égards : lui aussi graphiste touche-à-tout, charismatique et ami de la pensée, il a prolongé et amplifié les Rencontres en allant plus loin. D’abord, il a voulu étendre leur champ à toute la sphère audio-scipto-visuelle (avec des tirets, comme il l’affectionnait, pour inclure Bande dessinée, vidéo, télématique, etc…) au risque de se faire violemment reprocher cette large ouverture; D’autre part, il n’a cessé d’ouvrir les Rencontres. Sémiologue, élève de Barthes, il a changé leur coloration en y amenant les jeunes, ses étudiants, les chercheurs, les enseignants de tous domaines aux côtés des artistes et techniciens. Blanchard est l’homme du décloisonnement : on appelle ça maintenant l’interdisciplinarité, et c’est souvent (presque partout) un mot creux qui ne recouvre aucune réalité. Alors que c’est devenu la fibre même des Rencontres, si bien nommées.

Ces deux personnes, avec bien d’autres, car ils n’ont jamais été seuls, on réussi à comprendre, et à faire en sorte que la typographie (comme signe écrit mécanisé) soit, certes une spécialité, mais aussi un objet universel, un centre de gravité pour des gens venus de partout. Elles ont aussi laissé une empreinte humaine durable, quelque chose comme de l’amitié, de l’attachement, chez ceux qui les ont connu. Cette aura est parfois encore palpable. Voilà pour ce que je retiendrais de ces deux personnalités.

Si en parler peut aider à comprendre la genèse ou l’objet des Rencontres j’en suis heureux, mais je ne voudrais pas que « l’ombre de ces géants » vous cache des personnalités comme les jeunes graphistes qui font vivre les Rencontres d’aujourd’hui. Ceci dans un contexte beaucoup moins favorable que celui de leurs aînés… à tous point de vue.

C.G. : Tous les étés, les Rencontres de Lure regroupent des passionnés de typographie et de graphisme ; pourtant, il est aussi souvent questions lors des conférences d’architecture, de linguistique, de sémiologie, d’arts plastiques, d’histoire de l’art, etc. Cet été par exemple, les Rencontres ont accueilli l’architecte Hans Walter Muller, l’historien Michel Melot ou encore le photographe Jean-Paul Goude. Pensez-vous qu’une véritable culture du graphisme et de la typographie ne peut se faire que si l’on s’ouvre à d’autres disciplines ? Et est-ce finalement cette dernière idée que défend l’Ecole de Lure d’aujourd’hui ?

N.T. : Chaque année, la programmation de la semaine se construit par petites touches. On tourne autour d’une question, mais on lui apporte différents éclairages, la réponse éventuelle à notre question de départ, si réponse il doit y avoir, c’est un peu le chemin qu’on a parcouru grâce aux intervenants qui se prêtent au jeu, et manifestent très souvent leur surprise et leur plaisir de voir des liens assez intimes avec les personnes qui les ont précédées ou suivies, même si elles exercent dans des domaines très différents. Les intervenants sont reliés par une question.

La typographie est la plus grande part, avec le graphisme, mais toujours articulés à d’autres « disciplines ». Cela n’est pas un hasard, c’est tout à fait conforme à ce que sont ces deux pratiques, si on peut s’y attarder quelques instants. Le graphisme est essentiellement lié à l’échange : il s’anime au contact du monde réel, actif, de la commande, qui lui permet d’exercer sa dialectique de la surprise, faiseur de signes, qui le renouvelle aussi, et le distingue des autres arts plastiques, en passant. Culture, politique, industrie, édition l’emploient volontiers pour son pouvoir de faire signe.

La typographie porte encore plus intimement en elle l’altérité. Et là ça devient vraiment passionnant et inépuisable : La typographie est une forme-signe sans cesse en contradiction avec elle même. Parfaite, équilibrée, elle s’efface devant sa pure lisibilité. Le typographe, modeste, est toujours dévoué à la parole d’un autre. La forme typographique n’est visible (aux yeux du commun) qu’en recherche d’elle même, en coquetterie, ou bien entendu en imperfection. C’est un destin unique dans le monde des formes.

Pour les Rencontres, construire une culture typographique est une nécessité vitale dans les deux sens : d’abord amener un large public à désapprendre à lire un moment, le temps de découvrir un monde de formes, aux détails infiniment riches, et leur grammaire, pour mieux les comprendre et les employer est un premier plaisir. Mais amener également les typographes, sorciers enfermés dans leur étrange laboratoire (le logiciel de typographie le plus employé s’appelle FontLab, comme par hasard) , à rencontrer d’autres univers, autour d’une question, au fil d’une progression, cela est aussi extrêmement stimulant.

Ce sont des questions très actuelles, quand on voit la fusion du design et de l’ingénierie, (programmation, data visualisation, design génératif), les retrouvailles avec le mouvement, le son, le corps et sa respiration (motion design, objets interactifs, robots artistiques). L’artiste graphique du XXIe siècle a vraiment de multiples possibilités plastiques, sensorielles, intellectuelles. Nous traversons une époque d’ouverture (de ce point de vue), et même d’explosion (avec bien sûr du bon et du mauvais). En tout cas nous ne sous-estimons pas la révolution numérique que nous traversons. Au moins comparable à l’arrivée de la photographie et du cinéma dans les arts, et du plomb dans le monde du livre. Avec leurs échos dans le monde de la pensée.

Belle et inquiétante révolution. Nous connaissons tant de spécialistes analphabètes : ultra pointus dans leur domaine et totalement incultes dès qu’on en sort. Sans curiosité. L’inculture est toujours dangereuse. Pour finir de répondre à votre question : je n’aime pas le terme d’École (pour le sens dogmatique qu’on lui donne) mais on peut voir dans les Rencontres des mécanismes de découverte, de critique, d’enrichissement mutuel qu’on pourrait placer en prolongement de l’humanisme (une idée liée à la naissance de la typographie elle-même).

Précision en passant : on a entendu dans le passé l’expression des « Compagnons de Lure ». Un écho du mode de transmission du savoir typographique dans l’histoire : pas ou peu de livres, une transmission orale, hiérarchisée, progressive, de maître à apprenti. Cela n’est plus le cas. Les écoles, les livres sont là, la PAO a largement divulgué les outils, et les savoirs se diffusent grâce au web (le meilleur exemple en est l’ouvrage Orthotypographie de Jean-Pierre Lacroux, fabuleuse somme née d’internet).

Simple association, les Rencontres correspondent en tout cas à l’idée amicale que je me faisais la curiosité, de la culture graphique. L’idée de « grandir » comme travail et plaisir, en laissant de côté un moment la consommation, le stress social, le boulot. Ah ! si l’École était comme ça !

C.G. : Le thème des dernières Rencontres était « Futile Utile, le graphisme : entre plaisir et devoir » ; Comment choisissez-vous vos thèmes, et peut-on connaître, en avant-première, celui de l’année prochaine ?

N.T. : Le thème était Futile Utile, la typographie entre plaisir et devoir. Après la fièvre baroque et postmoderne du tournant 2000, nous avons perçu, surtout chez une jeune génération de graphistes-typographes de la deuxième moitié de la décennie, un désir d’organisation, une revendication fonctionnaliste. Le revival de ces années, c’est Helvetica, caractère longtemps méprisé pour de multiples raisons. On a même pu voir des affiches définissant le graphiste comme celui qui met de l’ordre dans le chaos : Une définition bien « policière » au sens strict, qui aurait été simplement inimaginable il y a quelques années. Nous avions envie de creuser un peu les raison de ce désir de retour à l’ordre. Sans le juger. Et pour mieux comprendre, de balayer cet improbable horizon qui va de l’ingénieur au décorateur, au poète ou au fou. Nous voilà donc dans l’utile et le futile, le devoir et le plaisir. Une belle occasion pour nous de confronter le graphisme à d’autres disciplines où se retrouve précisément cet enjeu : design, mode, architecture et langage par exemple.

Les thèmes des Rencontres sont choisis chaque année collectivement. Nous travaillons en groupe avec les membres du comité de l’association. Nous essayons de soulever les questions d’une pratique. Ensuite, progressivement, par sédimentation, nous construisons des séquences, une progression, et invitons des personnes parfois connues et reconnues, parfois inconnues. Ce n’est pas facile de prendre ces gens « par la main » pour les conduire dans ce lieu lointain, gagner leur confiance et ne pas la trahir… Le travail d’une année Adeline Goyet, Laurence Durandau, Sterenn Bourgeois, Patrick Paleta, Sandra Chamaret, Stéphane Buellet, Evelyn Audureau, tous graphistes, typographes, enseignants ou curieux, bénévoles en tout cas, qui ne sont avares ni de leurs idées ni de leur temps. Ce travail de programmation nous a par exemple permis ces dernières années un cycle qu’on pourrait dire cousin des « contes moraux » d’Éric Rohmer : l’amour, l’universalisme, l’argent, le secret, l’utilité.

Ce cycle s’achèvera en août prochain avec, disons en primeur plutôt qu’en avant-première : « À la marge ». Puisqu’on est dans le registre cinématographique, vous connaissez sans doute ce mot de Godard qui, un peu maladroitement qualifié « de cinéaste marginal » par son interviewer, lui répondit : « Mais vous savez, ce sont les marges qui tiennent les pages… » La marge, c’est un terme d’imprimeur déjà : l’endroit où on nourrit la presse. C’est aussi le lieu de la glose dans les livres, du griffonage dans les cahiers d’écoliers. C’est le lieu de la liberté, où ça déraille un peu, le lieu de l’ostracisme et de la souffrance aussi. Peut-être aussi un clin-d’oeil à ce que nous sommes, à nos propres doutes, à côté des modes et des institutions…

C.G. : Ce qui est frappant, lorsqu’on a la chance de participer aux Rencontres de Lure, c’est de voir les gens discuter et débattre avec beaucoup de liberté et de temps. C’est un lieu particulièrement propice à l’échange. Comment l’expliquez-vous ?

N.T. : La disponibilité joue sans doute un grand rôle, c’est sûr : le fait de s’abstraire de notre quotidien. Quand on assiste à un événement près de son lieu de travail et de vie, dans une grande ville, on est très rapidement sollicité, rattrapé par les choses, jamais complètement disponible, concentré. Là, c’est différent, on est loin, on est perché sur un rocher, on voit bien la vallée en bas, avec ses réseaux (routier, ferré, etc) mais… disons que « ça ne capte pas », et que ça fait du bien d’être à l’abri un moment. On a une semaine de liberté, oui, devant soi.

Ensuite il y a les autres, les participants qu’on découvre ou retrouve au fil des pauses, sur les terrasses, ou à l’occasion d’un repas, les intervenants aussi, qui restent, et se mèlent à tous, avec qui on prolonge le débat. Le fait qu’on soit dans un village contribue, je crois à supprimer tout côté mondain, comme si les gens se voilaient moins. Ce n’est pas pour rien que nous nous appelons les Rencontres… (même si ce nom prête parfois à confusion, comme en témoignent les statistiques de notre site web par exemple !)

L’équipe des Rencontres est aussi motivée par tous ces aspects, le lieu, l’authenticité, l’amitié. Elle crée spontanément beaucoup de lien, par la qualité des repas, des balades, des soirées, les ateliers et les concerts… tout un tissu parallèle de convivialité.

Et puis, il ne faudrait pas oublier l’objet de ces Rencontres : Graphisme et typographie. J’ai rarement vu des discussions aussi passionnées que celles des typo-graphistes, capables de se plonger dans un débat nocturne invraisemblable sur une histoire de détail infinitésimal ! Ça, je parierai bien que ça dure depuis Gutenberg…

C.G. : Le graphiste Malte Martin m’a confié qu’il aimait beaucoup venir à Lure parce que c’est, selon lui, un lieu de ressourcement et de découverte extraordinaire.

N.T. : Nous avons assez souvent ce type de témoignage… Je me souviens d’un film des années 60 où on voit un imprimeur, je crois, dire qu’il vient y prendre une dose d’inspiration, de recul, qui l’aide ensuite à affronter son quotidien professionnel de l’année.

Je pourrais l’expliquer en partie par le fait que nous travaillons à ce que les intervenants n’adoptent pas le mode « powerpoint », ou « success-story » autopromotionnelle ; qu’il restent près des sentiments qui les animent lors de leur création, n’aient pas peur de parler de leurs doutes, de leurs échecs. C’est loin d’être évident, car cela repose sur la confiance.

Un graphiste qui se confronte vraiment à la liberté, comme Malte Martin doit ressentir mieux que personne l’enjeu de ce type de prise de parole. C’est vrai pour nous aussi, d’ailleurs. Les Rencontres nous épuisent et nous rechargent tout à la fois. Encore une fois, le lieu favorise sans doute ce mode de communication et contribue à rentre tout cela précieux.

C.G. : Quelles sont les activités que proposent les Rencontres de Lure durant l’année, ainsi que sur quelques projets futurs ?

N.T. : Oui, nous venons d’inaugurer la chose : Le Chemin des écritures est un ensemble d’installations contemporaines, dans le paysage de Lurs, qui abordent des thèmes liés à l’écriture, ses supports et la typographie. Ces installations permettent de donner quelques clés à un vaste public, étant accessibles à tous, toute l’année.

C’est un projet de dix ans, réalisé avec le village et la communauté de communes, que nous avons voulu pédagogique mais aussi esthétique et ludique. Pour nous, qui sommes en premier lieu dans l’éphémère de l’oralité, l’inscription dans le lieu avait du sens. C’était également, après la création de notre salle d’exposition l’occasion de nous confronter à un plus large public, chacun étant désormais en contact très direct avec la typographie, la curiosité est là.

Nous proposons des rencontres tout au long de l’année : des Rendez-vous de Lure, accueillis par la Galerie Anatome à Paris, qui est notre complice depuis des années, des voyages parfois, qui nous permettent, le temps d’un weekend (et avec un peu d’astuce et de covoiturage) de découvrir expos, événements ou musées en France ou en Belgique par exemple. Nous préparons également une jolie fête typo & graphique pour le mois de mai avec la Fonderie de l’image à Bagnolet… Il ne faudra pas manquer ça !

L’info circule très vite, nous avons enfin pris le temps de refondre notre site internet qui nous permettra de mieux diffuser l’information (delure.org, RSS et Twitter sont au rendez-vous).

F

Back to the book

À voir, une petite vidéo sympa et astucieuse d’un libraire espagnol, parodiant toutes les vidéos de « concept »-tablettes vues et revues cette année, et qui atteint déjà presque deux millions de spectateurs.

Source

Ce n’est pas sans rappeler le drôle de petit film LOL montrant deux moines penchés sur le cas du livre, il y a « quelques » années…

On aime toujours le livre, objet génial, simple et complexe à la fois. Les designers s’y penchent toujours, on lui décerne des prix ici et là. J’avais déjà eu l’occasion de mentionner le collectif Livres de papier, acide et radical, qui moque la ruée vers les ebooks. Au moment où les Bezos et Jobs s’essayent au rôle de diffuseur et surtout de censeur, c’est assez intéressant.

Le goût du papier

Amusant et éclairant, donc, de voir le retour de manivelle, le regain d’intérêt pour l’objet livre. Même si on oublie au passage que certes le livres est astucieux, écologique, pérenne, simple, mais que c’est plutôt la bibliothèque qu’il faut questionner. Comme dirait un célèbre ministre de l’intérieur, le livre, « c’est quand il y an a beaucoup qu’il y a un problème ». Encombrement, non portabilité, restrictions d’accès : cela concerne la bibliothèque. Les fabricants de tablettes et concurrents sur le marché émergent de l’ebook ne manquent pas de le rappeler (tout en bourrant leurs ouvrages de DRM qui les rendent quasiment jetables après lecture unique…). La mauvaise foi règne.

Lobby contre lobby, on peut même se demander dans quelle mesure l’industrie du papier ne va pas réagir à ces dénigrements permanents de sa matière, de son produit. Une association est née pour « revaloriser l’imprimé sous toutes ses formes auprès des jeunes notamment, très fortement impliqués dans une culture et une information dématérialisée » Culture papier. Cette industrie a encore de gros moyens, elle pourrait nous surprendre s’il lui restait des idées.

Les crétins et les arbres

Pendant ce temps là, le WWF invente un format inimprimable un genre de PDF verouillé qui bloque l’impression, allant de le sens de la crétinerie ambiante (« ouhlàlà surtout n’imprimez pas cet email vous feriez mal à un arbre »), qui sert surtout à réduire les coûts et à dégager des profits supplémentaires au détriment du service, en voilant pudiquement le fait que la surconsommation de cellulose n’est pas dûe aux supports de lectures, mais au papier toilette, couches culottes et autres suremballages. On ferait mieux d’aller encore une fois dans les hypermarchés voir ce qui se passe, plutôt que de culpabiliser les lecteurs…

La bataille du papier n’est pas encore finie… L’occasion de rappeler que l’exposition « Livre, » continue toujours son tour de France, grâce à la passion des bibliothécaires, et que l’on pourra la voir à Lunel de février à avril 2011.