Carte de visite 2.0

imageLe site Mérimée Conseil est une carte de visite en ligne. Réalisé pour Didier et Marguerite Moulin, c’est presque un minisite : synthétique, voir succinct, il présente quand même pas mal de réalisations et surtout les idées de l’ingénieur conseil en culture, loisirs et tourisme. La volonté initiale : une présence minimale mais nette en ligne, contemporaine et créative (et non patrimoniale et médiévale), bref un démarquage fort de ses concurrents, une affirmation surtout de l’état d’esprit d’un grand professionnel qui souhaite sortir des sentiers battus et privilégie désormais nettement la réflexion.

Making of Le site est une des rares applications non « secrètes » (pff) et montrables de notre framework Blank, puisqu’utilisant ses capacités publiques/dynamiques, alors je ne me prive pas. Il s’appuie sur une structure php/xhtml/css fragmentée simple pour générer un code xhtml valide, très accessible, avec des alternatives directes, y compris aux animations flash (ce qui le rend consultable sur iPhone). Théoriquement léger et compatible avec tous les navigateurs avec une approche spécifique pour chacun, y compris IE6 bien entendu et Lynx aussi, j’y teste également des méthodes d’accès à tous les contenus par les robots indexeurs. Y compris les flash bien-sûr. Conçu et Réalisé avec Sandrine Albanel qui a aussi produit les animations typographiques.

http://merimeeconseil.fr avec un atterrissage aléatoire au bout du lien.

N

Temps perdu

Mais comment diantre fait-on pour avoir encore un peu de temps… à perdre ?? Mystère. Quoi qu’il en soit, merci à Adeline, d’un mail transmis avec les instructions (et qui a produit la première image aussi). J’ai quand même francisé / transposé un peu les instructions parce que les groupes de pop américaine, ça va bien. L’aléatoire fonctionne au moins aussi bien que d’autres inspirations.

À quoi ressemblerait votre pochette d’album si vous étiez dans un groupe ? Suivez les instructions ci-dessous…

Voici les règles du jeu :

1 – Allez sur Wikipedia au hasard : cliquez sur http://fr.wikipedia.org/wiki/special:random Le premier article qui sort est le nom de votre groupe. en anglais : http://en.wikipedia.org/wiki/Special:Random

2 – Allez sur une page de citations par exemple, cliquez sur http://www.les-citations.net/citations.php Les derniers mots de la citation aléatoire sont le titre de votre premier album. en anglais : http://www.quotationspage.com/random.php3

3 – Allez sur Flickr et cliquez sur « explore the last seven days », au hasard dans le sept derniers jours, en cliquant sur :http://www.flickr.com/explore/interesting/7days La 3e image, quelle qu’elle soit, sera la pochette de votre album.

4 – Utilisez Gimp, Photoshop, Paint ou autre pour associer ces trois éléments.

PS : attention c’est addictif, comme on n’a pas beaucoup de temps à perdre, quand même, se limiter à une minute par composition, et trois pochettes maximum :-)

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Typologies [4]: Plainte de la typographie

imageCe texte est paru dans la revue Graphè numéro 42. La revue a semble-t-il un départ de site web pour s’a-bo-n-ner.

Résumé des épisodes précédents

Tout conscient qu’il était que l’homme habite l’écriture et que celle-ci doit s’architecturer à sa mesure et se bâtir de solides et durables matériaux (Muses, Vertus, Grâces, venant prêter renfort), Geofroy Tory se sentait d’attaque ce matin-là : le Renaissant proposa, au sortir de ses rêves, et « seul contre tous » ses illustres prédécesseurs, que rien ne se fasse sans « Raison », fut-elle hermétique (c’est-à-dire à peu près délirante pour nos trop modernes neurones). L’ambition était grande : ne plus laisser écrire n’importe quoi et progresser. On ne peut lire que de méchantes choses dans une vilaine typographie et au contraire on touche la vérité dans une belle (et bonne). Le fond et la forme cheminant de concert, quoi. Ce chemin pourtant était semé d’embûches… Typologies 4 Plainte de la typographie

« Ne passons pas à côté des choses simples »
Herta

La Belle typographie

« Les livres peuvent-ils être imprimés comme il convient si l’imprimeur n’a aucun commerce avec les Muses ? » Tout juste quarante ans après Tory, en 1569, la question est posée de nouveau, un peu différemment. C’est d’abord grâce à Raymond Gid et sa Célébration de la lettre (nous y reviendrons) que j’ai su qu’existait une quelque peu mystérieuse et alléchante « Plainte de la typographie », et qu’elle était de la plume d’un Henri Estienne, IIe du nom. Un peu plus tard, lors de mes recherches, je me vis confier par l’Estiennissime bibliothécaire de l’école du même nom, un petit tiré à part (vu le format in-quarto et l’ambiance Garamond Monotype photocomposé, disons d’un Caractère Noël fin années 60, mais je me trompe peut-être) qui véhiculait – Oh ! chance – le texte français de la Plainte de la typographie contre certains imprimeurs sans lettres qui ont causé le mépris où elle est tombée*.

Et là : Révélation. Première surprise de ce trésor (disponible sur demande auprès de l’auteur) c’est la typographie elle-même qui me parle : Une déesse, une muse « Honorée autrefois comme descendue de l’Olympe, encensée par la multitude comme une divinité, mise au rang des sept Merveilles du Monde, comptée pour la dixième des muses, appelée dans tout l’Univers les Délices du Genre-Humain, l’Amour et le charme des Dieux ; maintenant, ô douleur ! honteusement méprisée, je traîne une vie misérable, si encore elle peut mériter le nom de vie. Maintenant je consume, au milieu de mille opprobres, ce qui me reste de souffle, c’est ainsi que je survis à ma gloire. » Aïe ! Elle va mal, la typographie en 1569, on dirait.

En fait, pas tant que ça. C’est plutôt Henri qui a le spleen. Passionnée et véhémente comme une déesse effarouchée, sa typographie, elle, se montre belliqueuse plutôt que vraiment plaintive. « Entrons en la matière », la voici se comparant à Mars, dieu de la guerre, dont la gloire ne saurait être ternie, nous affirme-t-elle, sous le prétexte que quelque part, un lâche soldat s’est enfui à la simple vue de l’ennemi. Et la voilà nous relatant ses faits de guerre « Jugez de mon malheur : mes blessures viennent de mes propres traits ; et les armes que je m’étois forgées se tournent contre moi. Car les armes mêmes qui me font triompher de la barbarie, avec lesquelles je poursuis les erreurs monstrueuses qui veulent fuir mes regards ; ces armes dont je me sers pour chasser des esprits les ténèbres qui les aviliraient ; ces armes, en dépit de la Raison, osent attaquer leur souveraine. »

Incorrections

Apparté mytho-graphique : cette typographie souveraine, civilisatrice, forte et fière me rappela immédiatement Dame Europe, reine ou impératrice allégorique gravée par Sebastian Munster pour sa Cosmographie universelle (1544) dont je parierais fort, étant donné le succès vraiment considérable de cet ouvrage dans ses multiples éditions jusqu’au XVIIe siècle, qu’elle a aussi impressionné notre Henri et inspiré la figure imaginaire de sa Typographie (ce ne sont que conjectures, mais justement aussi le principe de feuilleton récréatif…). Quoi qu’il en soit la dame est robuste : c’est une carte de l’Europe (pivotée) et une reine éloquemment féminine, Alpes et Carpates dessinant la courbe rebondie de sa hanche et de sa cuisse au travers de sa robe balkanique. Et si émouvant, sous son sein, ce petit cœur en Bohème ! Sans pouvoir nous attarder d’avantage sur ses formes, la dame nous rappelle aussi la dimension Européenne du mouvement humaniste évoqué précédemment : Estienne comme Tory n’ont cessé de voyager, pour leur formation, puis par passion ou enfin par obligation, pour éviter les ennuis.

Car l’art typographique, dans ses raffinements tant techniques qu’intellectuels (que je n’irai pas vanter à un lecteur de Graphè), voilà l’arme première dont nous parlait la Dame. Henri, qui n’a pas grandi auprès du dernier des imprimeurs, a parfaitement conscience du fait que la typographie est une arme redoutable, arme contre l’ignorance (barbarie) d’un côté, cela s’entend, mais aussi, et sans doute surtout, contre le dogmatisme de l’autre (celui des docteurs en Sorbonne qui le harcèlent comme ils le firent avec son père Robert, celui qui persécute la Réforme à laquelle il est attaché, celui qui méprise ce Français qu’Henri défend et estime digne d’imprimer, tout comme Tory). Tout cela fait beaucoup, et les temps sont durs, peu propices à la création et à la sagesse (on connaît ça). Il y a aussi l’élargissement de la typographie au delà du cercle humaniste, sa banalisation en industrie qu’il semble redouter. « Mais pourquoi parler en vain ? C’est faire un récit à des sourds, ou à des automates plus sourds encore que des sourds ». Coincé : d’un côté (le passé) les sourds, de l’autre (l’avenir) les automates. Pires.

Un coup de gueule aux implications complexes donc, plutôt qu’une plainte. Dans un contexte difficile qui l’oblige à se réfugier souvent à Genève, Henri est excédé par les mauvais imprimeurs et leur pullulement. Les mauvaises éditions qui surgissent et salissent les textes anciens ou diffusent de trop vains écrits modernes. Voilà les armes retournées contre leur forgeronne, voilà les ténèbres qui guettent. « Faut-il appeler mon disciple tout imprimeur, parce qu’il a par toute la terre le droit de barbouiller du papier, avec l’empreinte de caractères gravés et fondus ? »

Assez mystérieusement (c’est sa seconde surprise) le texte est double, comme s’il avait deux visages. Le premier volet est assez franchement mythologique, et semble adressé au commun, c’est en cela qu’il nous intéresse ici. Mais un second volet se montre plus sage, plus professionnel. C’est Henri qui y parle à la première personne, et non plus la Typographie. Pour lui donner rapidement écho : sans image, le propos y est plus précisément rapporté à la correction des textes anciens. À l’incorrection plutôt. Quand la typographie déplorait : « Je suis, dit-on hautement, la peste et le désastre des Auteurs anciens, que viole ma main sacrilège ; et je ne produis qu’un cloaque d’ouvrages nouveaux, propres à envelopper le poivre, et ces friandises si connues dans les carrefours. » Henri précise. Il y a deux choses donc : d’un côté des éditions erronées de textes anciens qui semble donner du grain à moudre à des ennemis de l’imprimerie tout court (se peut-il ? Dolet a été brûlé avec ses livres à Paris 20 ans plus tôt). De l’autre des nouveautés qui semblent vanités et du papier imprimé déjà bon à recycler. Tout cela s’enracinant dans une complaisante ignorance, et une intolérance assez violente. Barbouillage. Crise ont succédé aux années lumière de la Renaissance.

De la faute

Revenons à notre guerrière. Nous avons dévoilé son corps tout à l’heure. Aurait-ce été innocemment ? Comme Tory le faisait, Estienne relie micro et macrocosme, ou plutôt insiste sur la dimension organique de son art. « Voyez ce que l’âme est au corps humain, ce qu’elle opère par son union avec le corps : la même chose se fait dans mon art par la Correction (qu’on me permette de prendre cet ancien mot dans une acception nouvelle), c’est la Correction qui écarte les Écrits des ténèbres, et y répand la lumière. Elle seule déclare aux fautes la guerre la plus vive. » Il dénonce la faute et surtout ce qu’on pourrait appeler la correction fautive, ou incorrection : le mauvais professionnel qui obscurcit croyant corriger. Sale travail, condamné sans appel d’un professionnel exigeant. Car il ne s’agit pas uniquement d’orthographe, mais bien de sens.

Je me suis souvent demandé ce qui avait décidé qu’on parle de faute pour l’écriture, plutôt que d’erreur. Le mot faute est équivoque et nous mène sur le terrain moral laissant entendre que le mal écrit est le signe de la perversité. En interrogeant mes amis européens, je constate que nos voisins ne sont pas tous dans ce cas, loin s’en faut, et certains ne moralisent pas tant l’affaire : l’erreur est humaine. Les italiens disent errore di ortografia pour faute d’orthographe, et errore di stampa pour faute de frappe. Pour les Allemands on parle de Schreibfehler dans le premier cas et de Tippfehler ou Druckfehler dans le second. Et pour les Anglais enfin il s’agit de spelling errors ou de typographical errors, voir même, tout simplement, de typo tout court. Tout ça pour dire rapidement que nous sommes en France du côté de la faute (avec Espagnols et portugais, il est vrai) tandis que d’autres langues de nos voisins ont opté pour l’erreur.

Or erreur (lat. errare) n’est pas faute (lat. fallitade fallere), mon ami. Loin s’en faut. Car si la faute signifie premièrement le simple manque, elle est depuis fort longtemps le stigmate coupable de la mauvaise action. Jugement moral qui explique sans doute qu’on ose à peine dans notre patrie corriger un auteur de peur de le vexer (essayez un peu pour voir). Le Français tolère mal d’être repris, quand un anglais vous remercierait d’avoir corrigé son texte. Car par ici c’est la personne qu’on corrige, pas la lettre ! Une erreur, elle, peut être grave ou profonde, elle peut être relevée pour être corrigée, là où une faute devra être confessée pour être pardonnée. L’erreur ne serait une faute que si l’on y persiste.

C’est du moins ainsi que j’aimerais qu’Henri voit la chose. La faute n’est sans doute pas tant une faute si on n’y persiste pas. Son père, Robert Estienne, apprends-je, aurait été célèbre pour afficher ses épreuves à la devanture de sa boutique afin de profiter de l’aide des passants qui pouvaient les corriger. Pragmatisme ou utopie ? Confiance dans les lecteurs quoi qu’il en soit. L’industrie trépidante relèvera-t-elle le défi de l’humanisme typographique ? Non. Jamais vraiment on ne retrouvera une telle harmonie. Voilà la source profonde de la plainte.

Lumières

Ami Henri Estienne, IIe du nom, puisque tu nous a fait entendre la voix de la Typographie elle-même, permet-nous de te tutoyer un instant. Te voilà nous rappelant que la technique n’est rien sans la sagesse et que la sagesse n’est pas le savoir, que l’imprimerie humaniste réalise ce parfait accord entre le texte, sa compréhension, sa diffusion. Chasse les ténèbres de tous côtés. Heureux soient les éditeurs modernes qui t’entendent, récapitulons donc pour eux : éditer c’est dénicher le texte, le retrouver quitte à confronter les versions lacunaires ou déformées par les copistes, l’établir. Discuter avec tes amis et confrères à travers l’Europe, des Pays-bas en Italie pour confronter les traductions, les points de vue. Boire et Rigoler un coup et replonger. Corriger, compléter, annoter, critiquer en somme. Inventer le format adapté la disposition et le lettrage idéal, presser en épreuve et corriger encore. Imprimer enfin. Comment ne pas comprendre au sein de ton époque, ton goût de braver le dogme et ta plongée dans la Réforme ? Ténèbres contre lumière : voilà le dessein. Patience, ce qu’on appelle les Lumières seront encore longues à venir et tu vois déjà que l’histoire n’est pas nécessairement progrès : « Un seul homme capable de juger, ami de la Vérité et de la Justice, me tiendra lieu du grand nombre. » finis-tu. Nous allons te trouver ça Henri… (à suivre)

Nicolas Taffin

Image extraite de Cosmographia universalis (1556) de Sébastien Munster (1re édition ; Bâle, 1544). * Le titre original est Artis typographicœ querimonia de illitteratis quibusdam typographis, traduite en français par Augustin-Martin Lottin. Les Typologies sont nos mythologies typographiques.

L’Aquila, la mémoire et le projet [màj]

image Un article de Fabrizio M. Rossi, animateur de l’AIAP, l’organisation italienne cousine des Rencontres de Lure. Fabrizio vit entre Rome et Francavilla al Mare et témoigne après le tremblement de terre du début avril 2009, de l’effondrement soudain d’un monde, portant un regard lucide sur ce que reconstruire peut signifier. Par le ton, la gravité sans le sensationnalisme, le regard, le contexte pesant de menaces, la retenue, les portraits en pointillés, bref, plein de raisons, ce texte me rappelle un peu Carlo Levi dont Le Christ s’est arrêté à Eboli compte parmi mes textes favoris. L’original italien de cet article est publié sur SocialDesignZine, et ici traduit par Guido Decrock. Texte et photographie reproduits ici avec la permission de l’auteur. [màj] Une lettre ouverte aux représentants publics (très bien articulée mémoire – projet, elle aussi) et traduite en Français par Frédérique Mathieu est accessible ici. À signer http://www.aiap.it/documenti/11129/0/0/FR Mémoire et projet par Fabrizio M. Rossi

Dans ce petit réseau d’hospitalité improvisé organisé ces jours-ci avec quelques amis sur la côte des Abruzzes, les enfants de L’Aquila qui sont avec nous se réveillent souvent la nuit, terrorisés par le moindre bruit ou par les secousses qu’on sent fortement jusqu’ici ; de temps en temps nous croisons le regard de leurs parents, perdu dans le vide, et l’un d’eux se met à pleurer : L’Aquila n’existe plus, répètent-ils, et ils racontent sans abonder en détails, avec dignité, les faits de la catastrophe que nous ne connaissons pas, parce que “la douleur des autres est toujours une douleur vécue à moitié”.

Il y a vingt-cinq ans, je suis tombé amoureux de L’Aquila. Elle est devenue ma ville d’élection non pas tant parce que c’est le berceau de ma famille paternelle – moi, je suis né et j’ai grandi à Rome – mais parce que j’y ai reconnu une ville authentique, un phénomène digne du nom de ‘civitas’, encore que dans une province plutôt reculée. Je suis tombé amoureux de la couleur des pierres et d’un urbanisme en couches superposées : de la ville souabe à la ville des Anjou, et en remontant le cours des siècles, dans le dédale des ruelles ombragées où l’on se perd avec bonheur jusqu’à une ouverture soudaine dans lumière, parmi les cours silencieuses et les perspectives qui dirigent le regard sur les trois mille mètres du Gran Sasso, tout proche, à portée de la main. Une fête, pour un photo/graphiste comme moi, à ses débuts, en quête d’une ‘terre de frontière’ où tenter l’aventure.


Mais une ville – une ‘civitas’ – n’est pas faite seulement de pierres. L’Aquila était faite de musique et de musiciens, elle était riche d’un Conservatoire et d’un orchestre parmi les meilleurs d’Italie, et les grands concertistes s’y présentaient en avant-première, pour ‘tester’ leur programme. L’Aquila, quand j’y suis arrivé, était faite d’artisans qui animaient la ville, ou cette partie de la ville que, par une expression malencontreuse, on désigna ensuite comme le ‘quartier historique’, celui qui est devenu la proie des agences immobilières. C’était la ville vivante, alors, sans les vitrines des boutiques de luxe et les rideaux de fer des banques, qui meurent la nuit. C’était le bruit des outils, une odeur de sciure de bois, la vivacité des paroles parfois soulignées de quelque juron: la vie.

Les prix des maisons anciennes étaient abordables même pour nous, les simples mortels, et on s’employait à les restaurer avec enthousiasme, en s’endettant d’un cœur léger. L’Aquila était faite du grand marché sur la Place de la Cathédrale (Piazza Duomo), où les paysannes venaient vendre la ‘misticanza’, une salade d’herbes cueillies à l’aube sur la montagne : une rareté. On se promenait dans la ville à pied; quelquefois on chaussait les skis de fond, parce que L’Aquila avait un climat austère en hiver, c’est le moins qu’on puisse en dire, mais en été elle vous offrait sa tiédeur parfumée. On rencontrait les fous ‘historiques’, des institutions intouchables. Libero et son verdict invariable : “quel drôle de monde, quel drôle de monde…”, et Riziero, qui était heureux quand on lui offrait une photo, de n’importe quoi. On allait manger du jambon et du fromage arrosé de bon vin, chez le Boss, en discutant jusqu’à ce que la table soit desservie. La mémoire dont je parle n’est pas faite des grands monuments, dont L’Aquila était certes incroyablement riche, quatre-vingt-dix-neuf fois riche : c’est la mémoire du vécu et la mémoire du tissu urbain, qui se disputent la scène et se renvoient les répliques, sous les lumières toujours vives du temps et du lieu.


Bref, je suis tombé amoureux : ce sont des choses qui arrivent. Peu à peu j’ai commencé à comprendre et à apprécier les qualités un peu rudes des habitants : je ne parle pas des musiciens et des artistes qui, presque tous, venaient d’ailleurs et formaient une communauté un peu spéciale; je parle des autochtones, qui se reconnaissent à un signe distinctif, la puissance massive du joueur de rugby et du Alpin, l’empreinte commune de la fierté et de la solidité, en dépit des tremblements de terre. 


Le tremblement de terre est la manifestation d’une force que l’on croyait ensevelie et qui dort là, quelque part, sous la terre et dans nos pensées, pour se réveiller soudain en hurlant (“comme le vent”, m’a dit aujourd’hui Maya, quatre ans). C’est une force terrifiante – mot tout à fait approprié – qui met à nu des aspects radicalement opposés des comportements humains: connivence sordide entre constructeurs et politiciens, vautours médiatiques qui aggravent encore l’inévitable, d’une part ; et d’autre part la simple merveille de la solidarité, qui soulage la douleur et nous rend confiance dans l’humanité. 


La culpabilité des hommes est évidente dans l’effondrement, à L’Aquila, des édifices les plus récents, publics et privés, comme le nouvel Hôpital: une construction qui a duré trente ans, l’inauguration il y a une dizaine d’années, la ruine en trente secondes ; comme la Maison de l’Etudiant, qui en a tué beaucoup, de ses étudiants ; comme les petits immeubles en faux béton armé des spéculateurs immobiliers de l’après-guerre, vendus à prix d’or, qu’il a suffi d’un instant pour abattre comme des châteaux de cartes.
Reconstruire: certainement, et voilà le projet. Comme toujours, le problème est la médiation entre culture de la pratique et culture du savoir. Une culture du savoir qui ne débouche pas sur la pratique n’est qu’une pure divagation, mais une culture de la pratique qui ne serait pas guidée par le savoir équivaudrait à se bander les yeux pour frapper de droite et de gauche, au hasard.

L’exemple de la reconstruction qui a suivi le tremblement de terre de la Val di Sangro, en 1984, toujours dans les Abruzzes, est utile et approprié. Les communes qui, dans l’adjudication des travaux de reconstruction, décidèrent de privilégier les critères de qualité, en attribuant les marchés à des entreprises compétentes soucieuses de respecter le territoire, ont réussi des reconstructions exemplaires : les pierres récupérées dans les ruines furent numérotées une par une, on réalisa des structures antisismiques sur lesquelles on reconstruisit dans les règles de l’art selon la documentation existante, en remettant chaque pierre à sa place; ce travail irréprochable dura huit ans. Par contre, dans les communes qui voulaient faire “bon marché”, une reconstruction défectueuse fut laissée à des entreprises uniquement motivées par le profit, et elles ont maintenant l’aspect typique d’une quelconque banlieue urbaine, présentant les carences fonctionnelles d’une quelconque banlieue urbaine.

La mémoire nourrit le projet; le projet guide l’action. Et tout cela, dans l’habitat urbain en question, devrait être gouverné par des autorités riches de qualités éthiques. Mais n’est-ce pas comme demander à un calomniateur d’arbitrer les litiges, ou à un prévaricateur arrogant de donner des leçons de démocratie ?


Les grands monuments de L’Aquila seront reconstruits à la perfection, nous en sommes plutôt certains. Le problème est le tissu urbain comme je l’évoquais. Si nous trouvons la force de reconstruire nos maisons à L’Aquila nous espérons que ‘le législateur’ fera en sorte que l’on puisse respecter la mémoire. En d’autres termes : que le soutien économique à la reconstruction puisse, comme il se doit, se traduire en qualité fonctionnelle, esthétique et, donc, existentielle. Sans l’illusion de reconstruire ce qui a été, mais, au moins, sans nous orienter forcément vers une radieuse “L’Aquila 2”*, fournie d’un centre commercial sur lequel resplendit le soleil de l’avenir. Amen.

Traduction: Guido de Krok.

  • comme a été proposé par l’actuel tout-puissant Premier ministre italien, sur l’exemple de “Milano 2”, batie par lui-même quand il était encore un ‘simple’ constructeur.
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Le Tigre est passé

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Tout le monde parle du Tigre, maintenant, surtout depuis l’affaire « Marc L. » donc je n’ai pas besoin de le faire. Mais quand ce sont eux (Laetitia Bianchi et Raphaël Meltz) qui parlent, c’est vraiment formidable. C’était jeudi dernier (26 mars 2009) pour un RDV des Rencontres de Lure à la galerie Anatome. Des retrouvailles en somme, huit ans après notre première invitation en 2001, que de chemin parcouru. « On » a du flair à Lure on dirait :

Créativité, exigence, esprit, légèreté, pugnacité. Ils ont (presque) tout, et ont patiemment réussi le pari du succès (pas encore énorme, mais significatif) pour un vrai beau magazine, vraiment indépendant (mais vraiment) et en plus, dont les archives sont intégralement et gratuitement disponibles en ligne (bon, sans le latex rose, comme plus bas).

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