Notes depuis l’archive

17 kilomètres d’archives. De là-bas, des pensées, des notes un peu décousues, en contact avec les documents. Mais le tissage (350 mètres environ) est commencé. Mettons ici quelques images avec et avant les mots.

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Effet de masse : 1700 images, 17 kilomètres d’archives à ce qu’on m’a dit. De tout. Même mon ordinateur a la tête qui tourne. Je dois avancer vite. Cela n’est pas si gênant pour le projet, qui se nourrit de spontanéité. On pourrait appeler ça une tentative d’épuisement…

Il me faut travailler avec l’imagination. Comme une simulation des usages possibles de l’archive. Ne pas hésiter à tisser des phrases avec les mots puisés. Les gens ici sont vraiment accueillants et semblent me faire vraiment confiance. Situation rare de liberté dans un espace clos :-)

Le document possède une indéniable force pédagogique. Cela n’a rien à voir de lire un chapitre dans une histoire de France, ou de tenir dans ses mains une fiche, une lettre, un ordre signé. L’archive est un lieu pour la conscience et l’émotion autant que pour le savoir.

Les documents sont également impressionnants dans le soin qu’on a pu apporter à leur constitution : composition typographique, calligraphie, ornementes, reliure, étiquettes. Je ne parle pas des plus anciens, des parchemins, mais aussi de ceux du XXe siècle. Une attention, du temps humain cristallisés sur le papier. Notre XXIe siècle, avec son Arial sur papier A4 extra blanc ne donnera pas autant de plaisir aux chercheurs de l’avenir.

L’administration a, dans le soin de l’enregistrement et la précision de son vocabulaire (consigné dans le gros dictionnaire de Block) quelque chose de grand autant que d’inquiétant. Une noblesse des strates. Les lieux, les personnes sont constitués, ils n’existent qu’écrits. Ici en registres.

Je ne sais pas pourquoi, mais à un moment, je me suis rappelé ici « l’inconscient ignore le temps » de Freud. J’ai pensé : l’administration, elle aussi ignore le temps. Avec l’impression de visiter un inconscient. Collectif, bien-sûr, et plein de refoulements (sociaux, juridiques). Quand je croise quelqu’un dans les magasins, c’est comme un événement qui fait quitter le temps « suspendu » ; envie de dire « bonjour », encore une fois, même si on s’est déjà vus plusieurs fois dans la journée. Une journée dans les magasins, ça pourrait être un mois, une heure, on ne sait pas.

Je parle de fil (d’Ariane) et je découvre que les archives sont pleines de fils. Je découvre même que les archivistes ont un nœud à eux, un drôle de nœud qui ferme les boîtes et est facile à défaire (pour moi c’est une vraie plaie de le refaire quand je l’ai défait).

En rentrant à Paris je vérifie une chose : oui, ces boîtes noires à ruban crème que je trouve au fil des rayonnages depuis quelques jours sont fabriquées dans le passage Dallery qui donne sur la rue de la Roquette, à deux pas de mon atelier.

Drôle d’impression de collecter par sondage, aléatoire ou instinctif : comme si cela me donnait une meilleure mesure de ce que je manque. « Bonheur de Proust, à chaque relecture, on ne saute jamais les mêmes passages ». En entrant dans les salles, la porte coupe-feu se referme plus vite que les néons ne s’allument, ce qui laisse le temps à mes yeux de s’accommoder à la minimale lumière verte de la diode du boîtier de sortie de secours. Au final, je me trouve bien dans cette obscurité verte.

La photographie in-situ n’a pas de limite : les défauts, difficultés de position, problèmes de lumière, de reflets, deviennent des interlocuteurs pour un dialogue. On négocie, je leur laisse de la place. Tout plutôt que de s’installer dans un confort de studio. Je deviens tolérant. C’est peut-être un signe de sortie de l’image.

Il m’est apparu qu’il manquait quelque chose dans cette série. Quel drôle de verbe que « prendre en photo ». Avec comme une iniquité : prendre. Moi j’ai envie de donner quand je prends : échanger. Surtout ici, avec toutes ces personnes qui ont laissé des traces. Alors il me semble logique d’apporter un peu d’archives à l’archive. Comme si ce n’était pas une question de pudeur ou d’impudeur mais simplement éthique : je comprends vraiment le sens de la phrase de Godard sur le travelling.

M’exposer un peu aussi, au sens fort du mot, et pas seulement muséographique. De manière moins codée que dans Livre, puisque les documents livrent le vécu dans cette forme plus crue, brute, un peu douloureuse. Mais avec humour quand même ;-)

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Installation en archives

À l’occasion des 20 ans du bâtiment (conçu par l’architecte Jacques Morel) des Archives de l’Aube, j’y réalise une installation. Comme un fil d’Ariane, une frise de près de 300 mètres (!) court à hauteur du regard, le long des parois et espaces du bâtiment. Elle se compose d’un grand nombre de photographies fragmentaires des documents.

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Évidemment, le propos n’est pas commémoratif. Le fil d’A. invite à une lecture du lieu et de sa fonction. Il joue avec le sens des documents sans chercher la restitution fidèle, ni l’ordonnancement chronologique et finit par en révéler l’intimité. Le fil d’A. propose ainsi plusieurs parcours et perspectives : au long de la coursive extérieure, dans les salles de lecture et de conférence, où les images se font vitrail, ou dans l’espace d’exposition qui se transforme en « forêt » d’images doucement mobiles.

Extraits du projet dans le tiroir :

Extraits du projet

À l’occasion des vingt ans du bâtiment des archives départementales de l’Aube (architecte Jacques Morel, 1988), les archives confient à Nicolas Taffin (photographe co-auteur de « Livre, » avec Michel Melot) la réalisation d’une installation. Celle-ci, baptisée “Le fil d’A.” et inscrite dans l’espace public extérieur et intérieur, se veut un soulignement de l’espace, des rythmes et des usages des archives, proposant de faire sortir nombre de documents de leur “réserve” pour un parcours insolite et intime. Elle accompagnera la célébration de l’anniversaire du bâtiment du 24 avril au 24 juin 2008 et pourra se prolonger plus durablement.

L’installation

Il s’agit d’une installation car tout commence par le lieu. Tout part de lui. Comprendre les archives dans leur fonctionnement quotidien, mais également explorer ce qu’elles recèlent, s’imprégner de ce qu’elles dégagent de manière plus intemporelle. L’installation est une exposition “à l’envers” qui ne commence pas par le choix d’une œuvre à accrocher, mais se termine par elle, une fois installée dans le lieu pour lequel elle a été conçue.

Le fil d’A. se manifeste comme un long ruban de près de 300 mètres, courant à hauteur du regard le long des parois et surfaces du bâtiment. Il est composé de centaines de vues des documents d’ordinaire abrités de la lumière et du regard dans les magasins des archives. Le fil d’A. peut-être suivi, il invite alors à une lecture du lieu, de sa fonction, et à jouer avec le sens des documents qu’il contient. Ne cherchant ni la restitution fidèle des documents, ni l’ordonnancement chronologique, il propose de découvrir les archives de l’Aube avec un regard différent.

Pour cette installation dont la scénographie a une importance toute particulière, Nicolas Taffin a fouillé dans les réserves imposantes des archives, et produit des centaines de photographies partielles et fragmentaires de documents choisis et observés en toute subjectivité. C’est cette subjectivité dans le choix, le cadrage et l’association des images qui tisse le fil et, tout en le tissant, garantit également qu’il ne s’agit que d’un fil parmi une infinité d’autres possibles, révélant le rôle essentiel de l’archive de conserver sans présumer à l’avance les usages et l’importance de ce quelle tient à disposition du public.

Mais qui est donc A. ? A. comme point de départ. A. pour Ariane, A. pour Archive aussi, A. pour Aube, bien entendu. Nous tenons un fil. Et si on sait qui est A., il ne reste plus qu’à partir en quête de Z. : une motivation pour suivre le fil jusqu’au bout, d’alpha en omega. Mais a-t-il un bout ? Il semble que si tout vient des magasins de l’archive, tout soit également destiné à y finir. Ce mouvement n’a de fin, le fil est une boucle et l’Archive est infinie.

Le fil d’A. a trois sources d’inspiration :

1/ L’architecture, ses volumes et espaces. Jacques Morel, architecte définit ainsi son travail : « Sculpture simple sur tapis de verdure, volumes simples hors la mode du moment, masses creuses recelant toute l’histoire, quadrillage de lumière pour accueillir les hommes. C’est ainsi que nous avons construit nos archives. » L’idée a émergé d’une installation “monumentale”, puisqu’inscrite dans le lieu, mais pas imposante (fine, peu obstrusive) dialoguant avec l’architecture, qui la souligne dans sa simplicité (ici en rouge, en réalité en images) et invite à la parcourir, à jouer de ses transparences, de ses perspectives, en en montrant les points de fuite. Un camaïeu de couleurs dans l’univers géométrique noir blanc de l’architecture, qui utilise à bon escient les technologies numériques de traitement des images pour les mettre en espace. Découverte ou redécouverte : le fil d’A. est une invitation au cadrage : en le suivant on est amené à effectuer comme un travelling de cinéma dans le bâtiment et autour de lui. Le fil d’A. entre et sort des réserves, circule dans les lieux publics ou non, dedans, dehors, autour de l’architecture. Il invite le visiteur à faire réellement une visite, entrer, sortir, se placer de chaque côté des vitres, etc. C’est un jeu avec le visiteur : il accroche son attention, l’accompagne, le détourne, aussi, ou le surprend, dans l’esprit du fameux logo des archives « (? … !) ».

2/ Le lieu et sa fonction. Dessiner un trait, c’est d’abord souligner le temps. Le temps passe pour tous et le temps passe partout. Nicolas Taffin, en travaillant avec les archives s’interroge sur le statut de l’institution. Quel qu’il soit, un projet d’archive semble toujours colossal et vain. Comme si le passé ne se rattrapait pas. Et pourtant… Pourtant dans ses réserves, l’archive amasse et engrange sans discrimination (mais pas sans classement). Ce vaste magasin constitue la réserve pour une mémoire du quotidien. Réserve solide, froide, sombre et fermée, pour les besoins de la conservation. Comme un inconscient de notre activité sociale consciente. La mémoire ce sera une lecture, un chemin tracé par une personne, un historien, un utilisateur de l’archive et sa sélection documentaire puisée dans cette vaste réserve. Mais dans cet inconscient on peut rêver aussi. Errer sans but précis. Nicolas Taffin s’y enferme pour fouiller, regarder, associer, cadrer. Il propose d’aider les documents à sortir de leur réserve dans tous les sens du terme : de venir parler dans l’espace public. Et comme pour les mettre en confiance, il apporte quelques archives personnelles, souvenirs intimes. Un moment, le fil se fragmente dans une forêt doucement mobile, rappelant également que tout n’est pas si linéaire : la vérité n’existe peut-être que pour un moment et il y aurait alors autant de fils que d’Arianes. Au final, le choix du fil d’Ariane est celui d’une invitation à tisser. Ce sont tous les utilisateurs silencieux et concentrés de l’archive qui créent l’histoire : un regard porté depuis le présent et qui se nourrit du passé. En cela l’archive est plutôt tournée vers l’avenir que que vers le passé.

3/ Le document d’archive. Quel que soit son état, son support, son usage ou son propos, tout objet peut devenir document. C’est pourtant pour l’essentiel de papier qu’est fait le document, car le papier a été inventé pour cela. Durable mais fragile, il requiert tous les soins de l’archiviste pour exister. Et exister c’est déjà être localisable : le classement, la nomenclature, le rangement sont la condition sine-qua-non de l’existence du document d’archive. Un document qui n’est pas à sa place est un document quasi-irrémédiablement perdu. Un non-archiviste en magasin, incapable d’interpréter les cotes et classements, est lui-même un être perdu dans un labyrinthe. Lâché dans les magasins, le photographe est égaré. Des bâtiments, étages, coursives, salles, étagères se répètent comme à l’infini. Le fil d’A. nécessite des centaines d’images. Un défi qui demande un dispositif léger de prise de vue, afin de favoriser la mobilité, la vitesse et la spontanéité. Les images ne prennent leur sens au final que dans l’interprétation du photographe, support pour celle du spectateur (pas question ici de rechercher la fidélité de la restitution documentaire). Pour cela, le photographe propose des vues et lumières délibérément non “documentaires”, très gros plans, bougés, cadrages, font vivre les matières, la sensualité des supports et donnent à voir et à lire un regard subjectif. Choisis et observés en toute subjectivité, les documents se mettent à parler, sortent de leur réserve. Que chercher ici ? Des traces du passé ? Un sens de la vie, de sa vie ? Une éternité peut-être : en apportant quelques documents personnels comme en sacrifice, le photographe semble vouloir s’installer ici, comme pour échapper au temps. Mais l’Archive n’est pas un lieu culte. C’est un lieu de travail et de découverte. Alors il se découvre, un peu. Comme tous ceux qui passent ici. Le regard du spectateur est en fin de compte l’Ariane recherchée par le photographe perdu dans le labyrinthe des magasins. Tout ce qui sort de l’archive, sort pour servir, être utilisé. Et tout ce qui est produit y revient. Des archives aux archives : la vie documentaire est une grande boucle que nous traversons, exploitons et enrichissons. Le fil qui sort de la réserve y retourne. Aube ou crépuscule ?

Prises de vues et mise en scène, Nicolas Taffin Réalisation José Machado des ateliers sérigraphiques Dentinger Archives départementales de l’Aube, 131, rue Étienne Pédron à Troyes Tél. 03 25 42 52 62 – http://www.archives-aube.com

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Le fric, c’est chic

Avec comme thème l’argent et comme titre Vendu, le contrat graphique, la prochaine semaine de typographie se tiendra à Lurs, du 25 au 30 août 2008. Le programme détaillé n’est pas encore publié, mais le thème un brin provocateur et en tout cas dans l’air du temps, doit être stimulant vu l’avalanche de propositions d’interventions et d’idées :-) Des « âpres au gain », des « bénévoles », des stars et des inconnus montrent et parlent… Voici l’intro et dans le tiroir un texte plus long.

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Vendu, le contrat graphique

Le « contrat » graphique : commande, création, rémunération. Parfois aussi : un inconfort. À sa question sincère et pressante « que vaut vraiment ma création ? », le graphiste s’entend répondre par la petite voix malicieuse du doute : « sur le marché ? ». Le vécu, souvent passionné (et passionnant) de cette relation à l’argent est ainsi occulté, comme par pudeur, ou par malaise. Encore moins souvent abordée, la question essentielle : est-ce un hasard si le graphisme est le lieu où la tension entre la création et le commerce, l’art et l’argent semble la plus vive ? Il suffit peut-être de regarder les termes du contrat pour y répondre. Graphisme et typographie semblent constituer le champ privilégié où se crée, et se joue le jeu de la valeur. De quoi faire tourner la tête de ses praticiens… d’inquiétude ou d’ivresse. Rencontres et images, en paroles et… en chiffres, avec les graphistes, typographes, photographes, historiens, chercheurs et quelques empêcheurs de compter en rond.

On le désire passionnément, ou on y voit la cause de tous les maux ; l’argent en soi n’est pourtant pas toujours le mal et on constate aujourd’hui que la gratuité peut s’avérer un miroir aux alouettes. Payer (son information, la création,…) peut-être un moyen de préserver sa liberté, d’affirmer son indépendance. Un contrat. L’argent est finalement bien indifférent au bien et au mal : il en va autrement des comportements qu’il provoque. Si l’argent doit faciliter, fluidifier (on parle de sa liquidité) les échanges d’objets de nature différente, il peut s’avérer beaucoup moins fluide, voire plein d’aspérités. Un champ miné de questionnements, de difficultés. C’est le cas pour les arts graphiques, classés parmi les arts appliqués, et séparés du monde « désintéressé et pur » des beaux arts, quand la finalité des oeuvres est extérieure, qu’elles ne sont pas autonomes, et font l’objet d’une commande initiale, d’une transaction finale.

Part plus ou moins assumée du travail du graphiste, l’argent rappelle chaque jour le lien qui subordonne cette création à son commanditaire autant qu’à son auteur. Le doute est toujours possible : est-il un signe de reconnaissance, de succès, ou bien d’asservissement, d’échec ?

Le graphiste s’efforce ainsi de maintenir cet équilibre précaire entre la contrainte et la liberté, entre allégeance et l’affirmation de soi et de son style. Un équilibre qui devient une tension depuis que la réclame, la publicité ou la communication, consacrent tant de talent à promouvoir d’autres transactions, d’autres consommations, comme en cascade. Pour que la reconnaissance artistique finisse par atténuer cette tension de l’économique, il faudrait au graphiste atteindre la notoriété suffisante qui le libèrerait, comme créateur, de tout lien. À moins que ce soit là une autre illusion… serait-il alors toujours graphiste ?

Mais, croirons-nous que c’est un hasard si le graphisme est précisément le lieu de cette tension ? Qui pense à regarder de plus près les termes du contrat

Au-delà de la pratique, du vécu, de l’expérience graphique, il y a en effet la proximité, et même la parenté intime des signes et de l’argent, tous deux fondés sur le consensus ou la convention. L’argent est un signe parmi les autres qui ne vaut ce qu’il vaut que parce que nous y croyons tous ensemble au même moment. Cessons d’y croire et il ne vaut plus rien, le grand Krach. Et le signe ? Ferdinand de Saussure, dès la formulation de sa théorie linguistique, complète rapidement sa description aujourd’hui classique du signifiant (forme) et du signifié (idée) par un troisième concept fondamental qu’il décide d’appeler… la valeur : la différence entre les signes, qui cohabitent comme les pièces d’un puzzle, y finit par compter d’avantage que la signification exacte de chacun d’entre eux. Autrement dit, les signes forment un système, un monde en soi, un monde essentiel à l’activité humaine. Il n’est donc pas surprenant de voir avec quel empressement les compagnies, firmes et institutions désincarnées se bousculent pour entrer dans son alphabet et se font forger des signes les représentant. Leurs logotypes y sont comme leurs avatars dans le deuxième monde, celui des signes, celui qui vaut.

Graphisme et typographie constituent ainsi le champ privilégié où se crée, et se joue le jeu de la valeur. De quoi faire tourner la tête des praticiens graphistes et typographes… d’inquiétude ou d’ivresse.

Les Rencontres internationales de Lure parcourent cet été en signes et en images, en paroles et… en chiffres, avec les graphistes, typographes, photographes, historiens, chercheurs et quelques empêcheurs de compter en rond.

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Typologies [1] : Grains de sens

imageParue dans Graphè 39*, une petite palabre typographique sur Lucrèce. La revue n’a malheureusement pas précisé qu’il s’agit d’une série dont le titre s’inspire de Roland Barthes, sémioticien critique et formateur de Gérard Blanchard (qui anima les Rencontres internationales de Lure jusqu’en 1998). Dans ses « Mythologies », Barthes décrit et analyse les mythes à l’œuvre dans le quotidien des années 60, ses figures et ses objets… Ici, nous retrouvons des traces de la typographie dans quelques textes. Si vous avez peur d’avoir bobo à la tête, sachez que le délicieux module d’analyse linguistique de Word vous assure que ce texte est lisible au niveau du secondaire ;-)

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Le texte complet de ce premier épisode est donc rangé ici dans « lire plus » : Rien ne se perd, rien ne se crée… quand j’ai (vraiment) découvert la typographie, j’ai d’abord été frappé par la similarité de la lettre avec l’atome, que la typographie rendait presque tangible. « L’alphabet en vrai », ai-je envie de dire, comme si l’écriture demeurait virtuelle tant que le plomb ne la rendait pas réelle, semblait signifier quelque chose de plus universel à propos de la matière ou du monde. Simple, évident, et pourtant déjà fascinant : une petite famille de lettres, en vrac – mais pas en désordre, puisque bien rangées dans leur cassetin – combinables le temps d’une forme signifiante, utiles le temps d’une page, puis séparées, rangées, prêtes à resservir. Regarder de plus près ces éléments minuscules que sont les lettres ne devait non plus décevoir… mais il faut bien commencer par le commencement.

De l’atome à la typographie

Dans l’ordre de cette « genèse » (pourtant matérialiste) le verbe n’est pas pour rien. Tout commence par une analogie : « Tiens, ceci (la typographie) ressemble à cela (l’atomisme) ». Et si cette ressemblance était en réalité un peu plus qu’une ressemblance, disons… un souvenir peut-être ? Nous voilà dans les rayonnages en quête des premiers « atomistes» (ceux qui recherchent les principes dans la matière même des choses, les philosophes matérialistes). Et ça remonte loin : Lucrèce, avant lui Épicure, Démocrite et encore avant, Leucipe.

Au cinquième siècle avant Jésus-Christ, pour Démocrite, tout comme pour Lucrèce au premier siècle avant Jésus-Christ, il n’est évidemment pas possible de mener les expériences physico-chimiques de laboratoire qui permettraient de démontrer l’hypothèse atomiste. Lucrèce, dans son grand poème « De la nature », écrit donc pour soutenir du mieux qu’il peut cette hypothèse : « Réfléchis ; dans nos vers mêmes tu vois nombre de lettres communes à nombre de mots, et cependant ces vers, ces mots, est-ce qu’ils ne sont pas différents par le sens et par le son ? Tel est le pouvoir des lettres quand seulement l’ordre en est changé ! » (Lucrèce, De la Nature, I, 824-830, trad. Henri Clouard.). Pourquoi n’en serait-il pas de même dans la nature avec les atomes, demande-t-il à son lecteur en le tutoyant. Nous y voilà : ce n’est donc pas la typographie qui rappelle l’atome, c’est en quelque sorte l’atome qui appelle la typographie. Pourquoi ?

Figure, ordre et position

Comme la lettre, l’atome décompose le monde en éléments simples. Comme l’atome, la lettre décompose le discours en éléments simples. Et réciproquement (je plaisante, c’est juste pour voir si vous suivez). C’est le magnifique principe de l’écriture alphabétique que de réduire le nombre de ses signes face à la complexité du réel qu’il doit désigner et des idées qu’il doit fixer. Vingt-six lettres pour tout écrire, de l’annuaire à « la Recherche du temps perdu ». « Le plus beau poème n’est jamais qu’un alphabet en désordre » aurait dit Jean Cocteau. Et avec la typographie, ce principe de réduction alphabétique devient un outil, un moyen de production. Gutenberg ne fait que « mettre au monde » ce qui était avant lui l’essence de l’alphabet, comme l’écrit Gérard Blanchard, « Ce que Gutenberg invente, vers 1437, ce n’est pas l’imprimerie, comme on le dit trop souvent, mais la typographie, c’est-à-dire l’art d’écrire avec des “types”» (Gérard Blanchard, Pour une sémiologie de la typographie, Rémy Magermans). Toute la littérature passée, présente et même à venir est déjà là, au repos dans la casse. Nul besoin de kilomètres de rayonnages, Monsieur Borges : votre bibliothèque de Babel, c’est la casse…

Chez nos atomistes, donc, la variété et l’abondance naturelle sont issues de la combinatoire infinie des éléments simples, l’essentiel devenant d’une certaine manière la grammaire ou le codage : « Ces philosophes prétendent que les différences dans les éléments sont […] au nombre de trois : la figure, l’ordre et la position. Les différences de l’être, disent-ils, ne viennent que de la proportion, du contact et de la tournure. Or la proportion, c’est la figure, le contact, c’est l’ordre, et la tournure, c’est la position : ainsi A diffère de N par la figure, AN, de NA par l’ordre, et Z de N par la position. ». *(Aristote, Métaphysique, A4, 285b, 12. Trad. Jules Tricot) Regardons bien comment, dans cette dernière phrase, la lettre n’est pas prise comme un simple exemple, mais est la source même de l’idée. A et N ont bien des formes différentes, AN et NA sont bien deux paires différentes de ces deux lettres, et Z et N sont bien la même figure (schématiquement, d’accord) pivotée. Trois possibilités donc : une différence de forme entre les éléments, l’association des éléments, et leur disposition dans l’espace. Trois principes qui « parlent » au typographe, graveur ou compositeur. Jouons le jeu un moment, dans l’idée que tout cela n’est pas une réduction stérile, mais que ces trois principes sont pour nous aussi ceux d’un véritable big bang, infiniment divers, chatoyant et fertile.

Figure : nous voici face à l’immense diversité des typographies. Des formes qui évoluent dans le temps et dont le renouvellement permanent est encore accéléré par les besoins de la publicité au début du siècle dernier. La typothèque universelle est si grande qu’il faut inventer des classifications pour s’y retrouver. Et encore, n’y regardons pas de trop près, car un caractère est en fait une famille, parfois très étendue (l’Univers d’Adrian Frutiger et ses 21 variations) ; et le typographe ne s’arrête pas là. Les 26 lettres de l’alphabet ne représentent qu’une partie (de plus en plus minoritaire) des glyphes de sa casse informatisée. Le phénomène est déjà vrai chez Gutenberg, dont la casse dépasse très largement (10 fois environ) les 26 lettres. De plus près encore ? nous découvrons que chaque caractère n’a pas le même dessin selon sa grandeur… une infinité fractale.

Ordre : c’est celui du discours, un mot après l’autre. Comme l’atome, la lettre est invisible parce qu’elle ne donne rien à voir en elle-même. Contrairement au hiéroglyphe, la lettre ne figure pas son objet directement, mais elle figure un son au sein d’une syllabe. La lettre ne prend son sens que dans le mot, la phrase. Destinée à faciliter l’accès du lecteur au discours écrit, la lettre (la lettre dite de labeur) ne doit pas être un obstacle, ne doit pas marquer d’arrêt pour le regard et sacrifie donc sa visibilité à sa lisibilité. Minuscule et évanescente, elle exige du dessinateur de caractère de se soumettre à l’ordre du discours quitte à se confronter à un paradoxe : celui de dessiner une forme dont l’achèvement et la perfection sont… de ne pas être vue. Pour y parvenir, la forme « se soucie de son prochain » : empattements, contreforme (nous y reviendrons une prochaine fois), approche et ligatures permettent à cette forme de se laisser volontairement habiller, voiler, masquer par l’espace et les autres qui l’entourent.

Position : très justement, cet espace devient le garant de la créativité et de la fertilité typographique. Certes la typographie mécanise la production de la page, mais c’est d’une mécanique bien singulière qui reste extrêmement souple et ouverte à la diversité. Pourquoi ? parce que la page est, et demeure, de l’espace. Une fois la page imprimée, les mots qui sont sensés donner son sens à cette page ne couvrent, en moyenne, pas plus de 5% de la surface, il y reste donc bien, à strictement parler, 95% d’espace blanc, dépourvu de sens, un non-lieu pour jouer, énorme brèche dans laquelle peut s’engouffrer la subjectivité, la créativité ou bien le fonctionnalisme du compositeur. Bref, lui aussi prend position. Il y a des bonnes et de mauvaises mises en pages, pour différentes raisons, mais une chose est toujours certaine : la vérité n’existe pas en typographie. Sinon la typographie serait réglée, résolue, et donc morte ; or tout montre le contraire, à commencer par le rajeunissement du métier.

Ce que Lucrèce voulait démontrer avec ses moyens, ceux du discours. Ces trois principes (figure, ordre et position) garantissent un niveau de complexité tel que la vie devient possible à côté du sens, en accompagnement de celui-ci. Comme si il n’y avait pas uniquement une combinatoire du sens, de l’écriture par un auteur. Or justement Lucrèce va plus loin.

La naissance et la tragédie

Dernière chose avant de quitter le monde antique et sa densité poétique (qui contraste avec la sèche science moderne, même si l’atome ne lasse pas de surprendre et désarçonner aujourd’hui encore). On définit toujours l’atome comme le plus petit élément des choses, indivisible. Il serait donc dépourvu de toute complexité, et encore d’ambiguïté. Petit fragment inerte, soumis au destin et absolument privé de liberté. Eh bien, pas pour ces anciens ! La création du monde, de la vie, ne sont pas imprimées de l’extérieur à la matière, par un auteur, mais lui viennent de l’intérieur. Voyez-vous où Lucrèce, Épicure et leurs amis veulent en venir ? L’auteur n’est pas tout. La casse se rebelle. Pour que l’atome en rencontre un autre, et le meilleur possible de préférence, il faut qu’ils se désirent. L’élément n’est jamais élémentaire. L’élément incline à l’association, il a son « caractère », une spontanéité. C’est ce que Lucrèce appelle le clinamen, écart spontané, soudain, infime mais fondamental « Sans cet écart, tous, comme des gouttes de pluie, ne cesseraient de tomber à travers le vide immense ; il n’y aurait point lieu à rencontres, à chocs, et jamais la nature n’eût pu rien créer » (Lucrèce, De la Nature, II, 220-224). D’une certaine manière, la théorie atomiste, philosophie matérialiste, dévoile une signification de la matière, au lieu de chercher à lui appliquer un sens.

Voilà peut-être un ultime enseignement venant d’ici pour les typographes, et surtout pour les macro-typographes et graphistes : une leçon de curiosité et d’humilité qui, du « macro- », pointe le « micro- ». Car l’ordre qu’on imprime aux choses n’est au bout du compte qu’un bref moment, séparé d’un éventuel autre ordre, par un chaos : si tout se crée avec – et à partir – des atomes, tout s’achève aussi avec – et par eux. Le poème de Lucrèce se termine sur cette douloureuse séparation : ce qui se combine se dissout. Souffrance, maladie, catastrophe, sont aussi sur le chemin, mais pour permettre d’autres vies, d’autres associations futures. Le sens est fragile. Dasn l’imprimerie, les caractères bien calés dans la forme peuvent, à l’occasion d’une chute, se libérer en un « pâté » insignifiant, et ils doivent de toute manière retourner bien vite dans la casse pour que les pages suivantes puissent se composer. Si la différence entre le beau et le sublime est bien notre capacité à être touché par la tragédie, le chaos ou la souffrance, alors le destin du typographe (de plomb du moins) frôle sans doute le sublime.

Nicolas Taffin, mars 2008

Webdesign et gestion du temps

J’avais trouvé ça il y a un moment déjà en anglais, j’ai souri et je l’ai gardé, l’actualité professionnelle m’a (une fois de plus) donné l’occasion de penser à le traduire… ça n’amusera sans aucun doute que « ceux qui savent » un peu de quoi il retourne. [màJ] Je trouve posté par Étienne Mineur aujourd’hui même, le même diagramme dans une autre traduction, sidérante transmission de pensée !*

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Version anglaise, source : http://www.poisonedminds.com

*ps : je ne suis pas d’accord avec son argument « de la préhistoire », et ie n’est plus à 90% (surtout IE6, le pire, qui a maintenant 7 ans et relève bien de la préhistoire. Ici un lien utile pour ceux qui veulent continuer des pages compatible avec ce navigateur).

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