Papillons

image image image image image
Ces petits papillons collectionnés au hasard des murs et des gouttières en 2002, j’en ai de différents pays. images d’échantillons retrouvés dans mon disque dur. Il y avait un texte avec (“Sans appel”), un peu alambiqué et très digressif, dont voici le début. Pour mémoire. Remarque, y’a qu’à appeler, ça peut faire des copains au besoin…

Collection

Je ne suis pas collectionneur, et ne l’ai jamais été. Je ne conserve que peu de choses et ai pour habitude de me débarrasser rapidement des objets qui n’ont pas ou plus d’utilité. C’est le cas de beaucoup d’imprimés, journaux, magazines, prospectus, cartes postales et autres papiers glanés qui finissent assez rapidement dans la poubelle. Au moins deux fois l’an, un impitoyable et supplémentaire tri est fait, auquel en général ne résistent pas les imprimés divers qui avaient échappé à la sélection quotidienne. Et pourtant, il me serait difficile de dissimuler une certaine curiosité, sinon une admiration pour ceux qui savent amasser, conserver, organiser et bâtir dans leur antre d’aussi sublimes qu’inutiles collections d’objets, de souvenirs venus du dehors.

J’ai ainsi été marqué dans mon adolescence par l’incroyable tas de paquets de cigarettes vides qu’amassait scrupuleusement un cousin, ou bien par les capsules de bières venues du monde entier et tordues par l’ouvre-bouteilles qu’un ami amassait comme des pièces d’or. Il faut dire qu’elles étaient jolies, ces roues dentées, cuivrées et finement sérigraphiées de mille couleurs figurant tantôt un blason multicolore, tantôt un moine joufflu et rigolard brandissant une choppe débordante de mousse, et le plus souvent une marque. Mais la collection qui me marquait le plus était sans doute la série considérable bâtie par le frère de mon ex-amie. Une suite infinie de tout petits flacons de verre enfermant des sables, granules et terres, poussières qui, à en croire les petites étiquettes calligraphiées et maniaquement collées sur chacun d’entre eux sous un goulot à l’ouverture cachetée – à la cire rouge, cela va sans dire – provenaient des plages, déserts landes ou steppes des cinq continents de notre planète. Cette série incroyable occupait plusieurs étagères, tiroirs et boîtes du tout petit appartement où ce garçon qui avait eu les moyens de voyager et le privilège d’avoir de nombreux amis, vivait. Des collections, il y en a certainement d’autres, comme cette plus modeste petite série de jouets de métal et d’auto miniatures rutilantes que j’admirais petit enfant chez ma grand-tante, le nez collé à la vitrine qui les enfermait, ne comprenant pas pourquoi je ne pouvais jouer avec, mais admirant sans rancune Madeleine et son mari d’avoir à la fois su rester suffisamment enfants pour placer de tels petits jouets en place d’honneur dans leur salon (c’était alors les seules grandes personnes de ma connaissance qui faisaient ainsi), et en même temps d’avoir tant de goût dans le choix des quelques (une centaine au plus) babioles qui composaient leur collection. Le souvenir de cette scène s’accompagne de celui de ma tante, dont la chambre était emplie de ces petites poupées de plastique soufflé, costumées et souvent laissées, pour en prévenir le dépoussiérage, dans les étuis de plastique transparent, ornés d’un autocollant signalant immanquablement, précédé de la mention « souvenir de… » le nom du lieu où on les a achetées. Dans ces boites molles les accompagnaient parfois un cavalier coiffé d’un invraisemblable chapeau. Leurs robes de tulle rose et de tissus synthétiques criards me dégoûtaient un peu. Je ne parle pas, pour revenir à l’imprimé, des colonnes de Jean-Paul. Des colonnes constituées de l’empilement de tous les numéros de Libération. Il ne s’en défaisait jamais. Elles sont restées après lui.

Quant à moi, j’ai bien classé enfant les timbres un moment dans un petit album. Mais cette collection avait-elle une signification personnelle ? L’album m’était offert par une grand-mère, les timbres expédiés par une autre. C’est avec discipline et gentillesse que je me prêtais à ce jeu du classement et du remerciement que je découvrais. La stratégie des grand-mères pour trouver une saine et sage occupation à leur descendance se manifeste là. Ce qui me frappe dans ces collections dont le souvenir s’enchaîne plus que je ne l’aurai pensé, c’est leur invraisemblable vanité. Elles me laissent, et ceci depuis ma plus jeune enfance, une drôle d’impression, qui concerne les personnes qui amassent de telles choses, plus que les choses amassées. Depuis le commencement je regarde ces collectionneurs comme des êtres étranges que je ne comprends pas ou qui ont quelque chose de différent. Je fais partie de l’espèce des non collectionneurs. Ce qui me fait penser à la phrase de Lévi Strauss au début de Tristes tropiques. Sans nuance, je dirais donc que je hais les collections et les collectionneurs. Je les hais à tel point que la peur d’en devenir un m’a un jour pris. Sammler, écrit Benjamin.

Je me souviens avoir été effrayé, à la fin de mes études de philosophie, lorsque les livres emplissant les étagères dépareillées que j’achetais en kit et montais en diverses boutiques, au fur et à mesure qu’ils commençaient à encercler chacune des pièces qui constituaient mon lieu de vie. Dans le coin qui faisait office de bureau, j’acceptai de bon cœur leur présence chaleureuse, rassurante et amicale. Mais lorsqu’ils commencèrent à couvrir les murs du salon puis, faute de place, de la chambre à coucher, je décidais de rompre cet encerclement littéraire inexorable et le plus souvent, je déménageai pour un lieu plus grand qui permettait d’introduire un relâchement de la pression exercée par ces murs de papier. Pour un moment. Car les études continuaient, ainsi d’ailleurs que la lecture de romans, revues et bandes dessinées. Et rapidement je me retrouvais encore à genoux devant un tas de planches, muni d’un papier photocopié multilingue dans une main et d’une sorte de clé dans l’autre, élevant de nouvelles étagères. Je faisais alors l’épreuve littérale de la proximité entre la collection et l’encerclement.

papillons

Les porte-lettres et quodlibets sont d’étranges et élégants objets, cadres vidés de toute toile peinte, où la représentation picturale est remplacée par un simple panneau de bois sur lequel un ensemble de rubans astucieusement tendus entre des épingles supportent un mélange de papiers imprimés, de lettres à demi repliées, de plumes, de cartes à jouer et autres petits objets personnels, comme des peignes, de petits portraits ou camées, binocles, bâtons de cire à cacheter, etc. judicieusement disposés dans un désordre apparent. Ils exercent une étrange fascination sur le regard. Ces vide-poches verticaux où le désordre n’est qu’apparent, défiant la gravitation et se donnant à voir en exposition, chaos sous-tend par un réseau géométrique et efficace de cordelettes. Ils sont eux-mêmes devenus une source d’inspiration picturale pour les artistes qui se sont longtemps plu à les représenter en trompe-l’œil, tissant au passage, entre les fragments de messages visibles, un réseau sémantique ou symbolique qui leur permettait de titrer leur toile ou même d’en faire un discret pamphlet.

Leur force est également d’évoquer, au moyen d’une vanité apparente, la présence dans l’absence : ils révèlent en l’absence de toute personne ses secrets, sa présence il y a quelques instants, ou bien de nombreuses années. On ne saurait dire. Je pense que c’est la raison pour laquelle les quodlibets ont fasciné les artistes au fil des siècles. Abstraits du temps, ils donnent à voir les traces irrémédiables de l’existence. Bien entendu, une existence fictive, simulée, mais tellement vraisemblable, qu’elle permet d’éprouver ce que rien d’autre ne donnait à voir, et surtout pas le portrait. Il faut simplement s’atteler à interpréter la phrase cachée dans le désordre des objets et attributs divers au moyen d’une puissante herméneutique, probablement infinie.

Voici comment tout a vraiment commencé : le jour ou j’ai détaché cette petite lanière de papier dont je n’avais pas besoin. J’étais dans la rue, dans ma rue, comme on dit. Une petite rue toute droite et calme de Paris, sans arbre, simplement un alignement de façade d’immeubles dénués du haussmannien, mais claire et assez large. Je partais faire une course et en la parcourant passai devant un de ces gros horodateurs gris. Quelqu’un avait profité de la solide surface émaillée et légèrement granuleuse pour disposer avantageusement un message de papier blanc. Je ralentissais d’abord, à mesure que dans ma myopie se révélaient les contours du rectangle blanc sur fond gris de l’annonce frangée. Et – pourquoi ? je m’arrêtais enfin. Lisant les caractères qui y avaient été manuscrits : « JF sérieuse disponible pour heures de ménage, repassage, garde enfants ». Sous le message, un numéro, écrit perpendiculairement, se répétait huit fois. Des coups de ciseaux avaient séparé chaque occurrence. Ces huit petites franges s’étaient un peu recourbées avec l’humidité du dehors et l’air les faisait vibrer. Elles attirèrent mon attention.

Ce jour-là, je n’avais ni besoin de ménage, ni de repassage, ni de garde d’enfants. Je n’avais pas non plus besoin de jeune femme, sérieuse ou pas. Pourtant je passais une fraction de seconde à choisir parmi les huit franges qui m’étaient offertes, hésitant et saisissant, comme on tire une carte des mains d’un ami qui a décidé de nous faire un tour de magie, une lanière de papier. Il fallait la désolidariser de l’annonce, je le fis en essayant de ne pas perdre un fragment du numéro que j’emportais, mais également en respectant l’intégrité de l’annonce, que le ruban adhésif parvenait assez mal à solidariser à la surface trop granuleuse de l’horodateur. Une légère torsion de la languette occasionna une déchirure moyennement contrôlée du papier aux fibres relâchées par quelques jours ou heures d’exposition à la lumière, à l’hygrométrie et à l’air du dehors.

Je le sentais bien dans mes doigts, ce papier n’était pas fait pour cela, il était comme mou et gonflé, plus épais, plus fragile. C’était visiblement un papier de cahier, comportant des petits carreaux de 5 millimètres de côté un peu effacés, ou bien à peine tracés. Plus à l’aise à l’abri dans un cahier d’écolier qu’exposé aux intempéries. Alors que j’écris, je le tiens là, à nouveau dans mes doigts. Comme une feuille ramassée sous un arbre, et rangée dans un album, qu’on ressort après, il a maintenant un aspect beaucoup plus plat, mince et sec.

Je retrouve aujourd’hui en tenant ce papillon de papier l’écriture qui m’a plu : il agit aussi, à sa manière. Tout revient. Un trait de stylo bille assez épais, assez gras, typique des inégalables « bic cristal », ceux dont un fin filet non encré (le point de contact précis entre la bille de métal et le papier, sans doute) dessine une arabesque blanche variable et dansante au cœur même du trait bleu. Le comble du luxe calligraphique. Une écriture plutôt ovale, pas trop ronde, pas trop penchée. Sur le papillon de papier, un numéro de téléphone 06 97… Logique. Le portable est public comme une cabine. Plus encore, puisqu’aucune porte n’y ferme. On y répond devant les autres, n’importe où, dans le bus, au café, devant tous les autres, tandis que le téléphone fixe nous surprend chez nous, nus, endormis, ou bien le pantalon roulé sur les chevilles, tranquillement assis aux toilettes, bref, la sonnerie à la maison constitue presque toujours une intrusion dans notre intimité. Évidemment à choisir, je préserverai cet espace là et sacrifierai l’autobus, le trottoir et le café, moi aussi.

En réalité, c’est sans doute une rumination de ce genre qui m’a amené à regarder, tout en terminant mon trajet, si je ne voyais pas d’autre petite annonce qui me permettrait de vérifier ce genre de « loi » (la « loi de la préservation maximale de l’intimité »). On procède plus souvent qu’on ne croit de cette manière épistémologiquement contestable et contestée, qui consiste à induire une loi d’un cas particulier, et de vérifier cette loi à l’aide d’un second fait particulier. L’empirico-inductif. Tout simplement. Pour ma part je trouve cela très plaisant, cela permet de tisser un réseau interprétatif extrêmement dense et puissant à peu de frais, agissant un peu comme l’enfant que Walter Benjamin décrivait dans son « Enfance berlinoise ». Pourquoi pas ? Quoi qu’il en soit je découvrait très vite un second fragment de papier scotché à une descente d’eaux usées. J’allais pouvoir mettre cette réflexion-éclair à l’épreuve. […]