Table dématière

Lundi 19 novembre 2012, J’étais invité à participer au Programme de formation Le Rendez-vous des lettres, dont le thème était : les métamorphoses de l’œuvre et de l’écriture à l’ère du numérique. Vers un renouveau des humanités ? 1. Dans une table dite ronde aux côtés d’Alexandra Saemmer, de Bertrand Gervais et de Serge Bouchardon, on me balança la question suivante :

La dématérialisation des livres instaure-t-elle une réalité textuelle nouvelle ?

Avant toute chose, je tiens à vous remercier de me charger d’une telle question, avec un petit quart d’heure de parole, c’est ce qu’on appelle un vrai cadeau. Pour essayer de m’en sortir vivant, je vous parlerai du point de vue de la forme, du point de vue typographique qui est le mien en tant que professionnel, éditeur, ou responsable de l’association des Rencontres de Lure. Je consacrerai cinq minutes au terme de dématérialisation, cinq autres à celui de reproductibilité, et les cinq dernières à la notion de transmission. Et si jamais j’échouais, je vous invite à prolonger la réflexion cet été à la semaine de typographie de Lure 2.

Jan Tschichold, Livre et typographie ; p. 42-43 – L'importance de la tradition ; éditions Allia, Paris 1994.

Jan Tschichold, Livre et typographie ; p. 42-43 – L’importance de la tradition ; éditions Allia, Paris 1994.

Les cinq minutes de la dématérialisation

immatériel ?

Le détachement progressif du support existe dans l’histoire de l’impression : la typographie est à l’origine une empreinte laissée par pression dans le papier, comme on bat la monnaie (τύπτειν). Avec l’offset, l’impression devient une trace grasse laissée à la superficie du papier humide, sans profondeur. L’impression xérographique qui vient ensuite est l’adjonction d’une couche réellement extérieure au papier, de toner déposé par électrostatique et que l’on doit ensuite fixer par cuisson. Une croûte qu’on peut gratter en quelque sorte. Elle annonce — et accompagne encore — le numérique qui fait exister le livre autant sur un disque, à l’écran, que sur les feuilles qui en reçoivent une impression à la demande. On parle pourtant toujours au fil de cette histoire de typographie.

« Ceci cela »

Le dite dématérialisation numérique peut néanmoins être relativisée… premièrement parce que le numérique est plus matériel qu’on veut bien le dire. L’industrie du hardware, du software et maintenant des données stockées dans le nuage met en œuvre considérablement de matière et d’énergie. Le bruit et la chaleur d’un datacenter en laissent un souvenir durable. On peut plutôt parler d’un transfert de matérialité, d’une centralisation de celle-ci matérialité dans les mains de quelques industriels de la connaissance.

Deuxièmement parce que le livre n’est pas aussi matériel qu’on le croit. Celui-là même qui pèse son poids, à en courber les étagères, n’est après-tout qu’un exemplaire qui se remplacera aisément s’il est détruit. Dans une fameuse description, l’archidiacre de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo décrit le livre, opposé à la pierre de l’édifice, comme un flux réticulaire, volatil et ubiquitaire la menaçant même directement, comme la vague de connaissance qui balaiera l’obscurantisme. « Ceci tuera cela ». 3

La matérialité, cet attachement

Ces deux points en amènent un troisième : l’investissement de l’objet. Le livre, mon exemplaire qui tient dans mes mains, que je possède et caresse, devient mon fétiche de savoir. Ce tout, fini, clos entre ses couvertures, dans la religion de laquelle je suis né… L’angoisse exprimée de la dématérialisation, dont nous avons vu qu’elle est tout de même relative, est aussi l’expression d’un agacement d’être dépossédé de mon objet.

Du style

André Gunthert évoque L’œuvre d’art à l’ère de son appropriabilité numérique 4 (relayant en le citant Walter Benjamin qui questionnait sa reproductibilité technique en 1935) et du conflit entre l’appropriation, de plus en plus facilitée, notamment par la reproductibilité — la fameuse copie, et de la propriété réelle, de plus en plus armée. La matérialité ressentie est sans doute une fonction de l’appropriabilité, et de la possibilité de transformer, comme elle est une fonction du style, soit des traces du travail humain. Du temps, en somme, comme le décrit si bien Gilles-Gaston Granger 5. Le style peut se loger partout, dans l’œuvre… comme dans le code source. Le voir, c’est voir le potentiel du livre numérique.

Ah ben oui ! On va vite…

De la reproductibilité

Typographie & alphabet

La typographie, cinq cents ans avant le numérique, c’est la reproduction mécanisée, une industrie, accolée à un art. La combinaison laborieuse de caractères mobiles ne vaut que par le tirage qui la suit. Elle souligne au passage, en la matérialisant, la nature combinatoire de notre écriture. Ceci au point que la pensée occidentale affirme – dans les livres – la supériorité de l’abstraction à l’œuvre dans son écriture.

Le typographe lui, gardien des signes, serviteur modeste et silencieux, les peaufine, les redessine sans relâche, œuvrant à en améliorer la lisibilité, lubrifiant le passage du signifiant au signifié qu’attendent l’irrrremplaçable auteur et l’exigeant lecteur. La matérialité, ce sont d’abord eux qui veulent la quitter.

Contreformes

Mais comme il est facétieux (phrase précédente), le typographe sait aussi animer le petit théâtre des signes. Metteur en page, metteur en scène : il glisse entre les lettres, les mots, les lignes, de petits ou grands déraillements. À contresens, il appelle la contreforme. C’est une marque de son passage, du temps passé ici, le style. Ce savoir faire, infinitésimal, est très riche. Il se transmet essentiellement oralement. On le sous-estime beaucoup par ici, malheureusement.

Humanisme & communication

La typographie, par l’appropriabilité éminente qu’elle apporte à tous renouvelle la relation au texte. Sélection, établissement, correction, traduction, critique, échange, débat : l’édition prend racine dans les scrupules qu’induisent le tirage à contrario de la pratique solitaire du copiste et de ses dérives (erreurs, censure, etc.) et l’humanisme de la Renaissance est ainsi irrigué, 6. De là à dire que la pratique critique est aussi une fonction de l’appropriabilité (et donc inverse de la propriété)… il n’y a plus qu’un tout petit pas.

Mais cette idéologie humaniste de la typographie livresque en rencontre une autre, sur le terrain numérique. La théorie de la communication et la cybernétique, nées à la fin des années 40, véhiculent une pragmatique du signal et une dévotion à la transparence relativement indifférentes à ce qu’on appellerait l’œuvre ; et quand elles s’y intéressent, c’est en tant que moyen pour se focaliser sur le phénomène de l’attention (et son économie).

Danse avec les singes (et les ours).

Danse avec les singes (et les ours).

Transmission

Vous avez sans doute vu Steve Jobs, une figure de proue de la Silicon Valley, exprimer dans un célèbre discours à Stanford 7 la dette qu’il avait envers la typographie. Du point de vue technique, mais aussi du point de vue intellectuel, et intime. Et si le moment était venu d’évaluer l’apport possible du typographe dans le grand jeu technique qui se joue maintenant ?

La page

Un texte se compose et décompose. La structure et le rythme de ce cycle, le jeu des contreformes, chorégraphie du lisible et du visible, du regard et du temps existe sur tous les supports. Et les styles, si mal utilisés par les éditeurs sur le papier imprimé (qui ont abandonné l’investissement typographique aux publicitaires pour augmenter leurs marges) deviennent franchement indigents avec l’ebook, alors que tous les moyens techniques sont présents dans ce format. Il est d’ailleurs amusant de voir les lecteurs s’approprier le travail de correction, de stylage, quitte à casser au passage les DRM que les éditeurs mettent sur leur chemin.

Métonymie

Le livre est un mot à extension variable c’est à la fois mon exemplaire, cette édition, le texte qu’on y lit… Le jeu de la composition permet de changer de registre, de s’ancrer ou de sublimer le support en jouant sur les tensions ou les ambiguïtés (signifié / signifiant, lisible / visible, espace / temps, forme / contreforme, sens / non-sens), et de cesser par exemple de confondre la tablette avec le livre : la liseuse n’est pas la nouvelle matérialisation du livre. C’est sans doute d’avantage son encodage.

Usages

La lecture est stimulée par la typographie. Elle ménage les séquences, les trous, les marges, les gloses, les outils d’indexation qui impliquent le lecteur dans une interactivé (authentique et non simulée) qui s’appuie sur la conception fondamentale de la lecture comme production de sens. Très loin de la consommation donc, messieurs-mesdames les éditeurs. Ceci détermine par exemple le choix du format, des standards, du codage et de la licence. Je le redis un coup : lire c’est enrichir, échanger, partager. Car lire c’est écrire, bien-sûr.

Sale caractère

Voilà maintenant les cinq minutes de trop, celles que je vous vole en dépassant sur mon temps de parole. Ce petit cheminement nous aura aidé, j’espère, à aborder plus sereinement ladite « dématérialisation », et à saisir ce qui peut d’avantage en elle relever de la renaissance. On pourra par exemple déconstruire un peu de vocabulaire commun ces temps-ci :

« Livre papier » dit-on en l’amputant de sa préposition « de ». C’est un livre réduit. Un livre sans texte, sans âme et sans forme. Un livre de technocrate et de marchand (ce qui nous rappelle au passage que le livre n’a pas attendu le numérique pour être médiocre). Je lui préfèrerai le livre imprimé, tout simplement. L’adjectif et substantif y soulignant l’intention et la médiation, le temps et la connaissance consacrés à sa mise au monde.

« Livre augmenté », gonflé aux médias et aux interactions simulées souvent précalculées proposées à des lecteurs dans une relation plutôt diminuée. Je préfèrerai une appellation comme livre réticulaire, évoquant un prolongement du texte au-delà de sa forme, au delà des couvertures qui faisaient du livre un ensemble clos et fini. Un livre encodé pour la libre circulation des lecteurs, la reprise, le partage, la transformation. Un livre qui allie l’humanisme et la transparence communicative en devenant une source claire.

Une méta-écriture comme nouveau corps de l’écriture, par la médiation du style et démultipliant les usages. C’est, oui, une réalité textuelle nouvelle. L’imprimé peut même en faire partie. Le livre est ouvert.


  1. http://pnf-lettres.crdp.ac-versailles.fr 

  2. http://delure.org 

  3. Sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k37492v/f274. 

  4. http://culturevisuelle.org/icones/2191 

  5. http://books.google.fr/books/about/Essai_d_une_philosophie_du_style.html?hl=fr&id=VvtDAAAAIAAJ 

  6. Les travaux de Lucien febvre, Henri-Jean Martin et de Roger Chartier rendent parfaitement compte de ces aspects. 

  7. http://polylogue.org/steve-jobs-et-la-typographie-a-la-vie-a-la-mort-maj/ 

3

Un nouveau métier

éléphant rose

Webcrawler prenant son envol (Fresque sur parpaing – début XXIe siècle)

Journal de bord de la manufacture. Je n’ai pas si souvent blogué mes histoires, (j’ai même mis longtemps à ouvrir l’accès mon book…) mais je me suis dit que ce changement méritait d’être mentionné ici (et étant dépourvu de profil LinkedIn…). Après plusieurs déménagements, pour faire bonne mesure, j’ai finalement changé de métier ! Me voilà en charge du design d’applications au sein de la fondation Internet Memory. En fait, c’est un peu plus compliqué que ça, comme d’hab : mon temps (de travail) se partageait entre l’atelier graphique (grosse portion), la maison d’édition, et le bénévolat (les Rencontres de Lure). S’ajoute donc cette nouvelle quatrième part, qui devient largement majoritaire, et on redistribue ce qui reste…

Je ressentais depuis un certain temps le besoin de travailler dans une équipe, pluridiciplinaire de préférence, et de changer de pratique après presque 19 ans de graphisme (quoi : déjà ?) , dont 14 en solo ou duo. Le scénario qui consistait à développer l’atelier graphique au-delà de deux personnes faisait de moi un commercial et un gestionnaire, ce que je n’avais pas spécialement envie de devenir (quoi que doté d’indéniables talents de commercial :-). Et le scénario qui consistait à… ne pas développer, sinon réduire la voilure, c’était l’isolation croissante, et surtout le risque de la routine. J’avais envie de recherche & développement.

Ce besoin de changer et de me remettre en question, d’apprendre, à la frontière d’autres métiers, de renouer avec la recherche a rencontré une proposition sympathique de Julien Masanès, fidèle commanditaire de mon atelier. Étais-je encore capable de m’intégrer après 14 ans ? Pour le savoir, j’ai rejoint il y a quelques mois sa fondation Internet Memory et son équipe incroyablement cosmopolite (autour de moi, assis là : Allemagne, Angleterre, Tunisie, Japon, Inde, Brésil, Roumanie, Russie, euh… Auvergne) et dans laquelle je fais presque un peu… vieux :-).

Au menu : des applications web, donc, au sein de projets de recherche, autour de l’archivage de l’internet, de l’accès à ces archives, et de l’exploration sémantique de ces masses de données. Des choses bien complexes et passionnantes qui m’incitent à poser… pas mal de questions. Des contraintes, mais aussi beaucoup de possibilités, de protos rigolos, et surtout le job qui consiste à rendre clair ce qui est loin de l’être, qui me passionne depuis toujours, mais en prenant cette fois en compte les outils, le temps, les interactions,… Les projets sont présentés sur le site de la fondation. Je n’ai pas encore eu l’occasion de les mettre vraiment au clair, mais ça va venir…

Voilà. L’atelier graphique existe toujours, mais j’y ai concentré le peu de temps qui me reste à mes chouchous essentiellement. Et beaucoup de billets en tête. J’arrive…

Hello (again) World!

je me casse

Je me casse

Après quelques semaines sans polylogue, ayant hésité, douté… et aussi ayant été bien encouragé par quelques-un-es, je rouvre le blog doucement, prudemment… !

Un changement de plate-forme, une transformation-migration des données, une installation, et la création de redirections pour tous les anciens liens (à ce propos j’ai rédigé un joli script de migration de pmachine 2 vers wordpress 3.5. Je pense que cela n’intéressera personne, mais au cas où il y aurait encore des inconscients à la traîne comme moi).

Il me reste plein de choses à faire, et le temps me manque… alors, de l’indulgence s’il vous plaît ! Je vais ajouter des services et bientôt donner un joli thème à tout ça… Pour le moment c’est du « par défaut », je fais ça pas-à-pas parce que sinon on en a pour encore 6 mois de blackout ^_^

Ç

Polylogue.org ferme un peu… ou plus.

Bon, le changement de serveur a prouvé que mon vieux CMS ne passe plus le contrôle technique :-( Vieux (2003), obsolète, il commence a faiblir… rheuu rheuuu. Les commentaires sont désactivés pour commencer, désolé, pas le choix. Je vais tâcher de migrer vers WordPress que j’aime bien. Du coup je fermerai un peu boutique dans les jours qui viennent… Puis quelque chose de nouveau et de beau arrivera peut-être, ou pas. On verra. Bises.

¹

Corps neuf, une introduction

image

À la demande de quelques indulgents, j’ai essayé d’écrire l’introduction semi-improvisée proposée lundi 20 août 2012 aux Rencontres de Lure. La voici donc ici, archivée et partagée, du coup.

Corps neuf : Gaillarde métamorphose.

Nous ne commencerons pas par parcourir une semaine entière en dix minutes, au pas de charge. Laissons venir progressivement les réponses ou les questions, dans l’ordre qui leur conviendra. Essayons plutôt de nous donner un point de départ. Et pour bien commencer, je voudrais attirer votre attention sur le petit « neuf », à côté du grand « corps » qui la monopolise. Le petit nouveau donc.

Est-ce par hasard que la première formulation de ce titre en forme de jeu de mots typographique nous est venue – tandis que nous ruminions nos soixante ans sur la piste d’improbables commémorations – d’une proposition de celle d’entre nous qui donnera-la-vie cette semaine, ce qu’elle couvait alors tranquillement ? Le premier corps neuf est bien celui du nouveau né.

Impossible d’envisager le corps sans l’espace, sans la matière, sans un sexe (le genre viendra plus tard), mais par dessus tout, sans le temps. Le temps lui donne vie – pas de mouvement hors du temps – ou lui reprend cette vie. Si l’âme est dite éternelle, bien au dessus de tout ça, si l’inconscient « ignore » le temps, si la conscience essaie de l’embrasser, c’est bien le corps qui se coltine le temps, au jour le jour. Temps de se développer, de grandir, temps du déplacement, de la rencontre, temps du geste, du souffle, du tracé, temps de séchage, temps de fatigue, de sommeil, temps de souffrir, temps de saison, temps de partir, temps des cycles et des renouveaux.

Je pourrais de nouveau souligner ici les liens qui existent entre la typographie et la Renaissance, le moment d’imprimer étant décisif, qui permet de revenir, de revisiter le passé, de l’établir, de le corriger, de l’analyser, de le fantasmer aussi, nous le verrons, pour l’éditer, autrement dit pour rendre présents des éléments choisis, aimés, pertinents du passé en vue de renouveler et d’enrichir le présent. Pour modifier aussi, d’une certaine manière, ce passé, créant un rapport au temps non linéaire et unidirectionnel (passé → présent → futur), mais dans lequel on se met à circuler librement, dans les deux sens, traçant au passage de grandes boucles (passé → présent → passé → futur…).

On pourrait aussi souligner le fait que l’histoire des techniques typographiques est une histoire de renaissances. À chaque émergence d’une technique nouvelle de reproduction imprimée, comme le plomb, puis sa mécanisation, puis la photocomposition, puis le Postscript, puis l’Open Type, on s’offre un corpus de caractères, souvent composé en grande majorité de transpositions, rafraîchissements, ou revivals de caractères précédemment disponibles, qui sont au mieux redessinés en tenant compte des possibilités de ce procédé neuf. À côté de ces mises à jour, émergent quelques créations, et des expérimentations des possibles permis par la nouvelle technique. On peut aller jusqu’à dire que le premier caractère typographique, celui de Gutenberg en 1450, est déjà lui-même un revival, celui de l’écriture des copistes que l’on est accoutumé à lire en son temps. La typographie commence par une renaissance.

Comment appeler ce mouvement de redigestion périodique autrement que rumination ? Les typographes seraient de grands ruminants. Un rapport singulier et très intéressant au temps, à l’histoire qui se traduirait par une digestion lente et sereine de son patrimoine, passant par les régurgitations cycliques, si bien décrites par Marcel Gotlib dans ses Rubriques à brac.

Cette manière de voir l’écriture, en traçant ses grandes boucles dans le temps, nous rappelle aussi au passage à quel point nous habitons nos 26 lettres, depuis l’origine.

Le XXIe siècle est bien entamé maintenant, et il nous affirme une grande « dématérialisation » de l’information. Le symbole en étant un nuage évanescent, le cloud. En réalité, il s’agit d’un mouvement sans précédent de concentration industrielle de l’information du monde (tous les savoirs, toutes les données, y compris très personnelles) dans d’immenses data centers, usines informatiques qui n’ont rien d’immatériel. Ce qui se dématérialise, c’est la relation au savoir : le livre qui se numérise, les images, les sons avec lui, et l’ordinateur lui-même, qui en perd sa grosse boite noire, son clavier et sa souris. La bibliothèque, enfin, qui se dissout en fichiers dans la sphère informative devenue ambiante.

Les générations frappées par ces changements s’appellent justement, de petits noms alphabétiques x, y et z. Oui, les dernières lettres de l’alphabet, voilà qui n’est pas rassurant : cela ressemble bien à la fin d’un monde. X, génération des années soixante, venue après les baby boomers, Y, génération des années 80, qui a connu l’arrivée de la micro informatique, les premiers jeux vidéos. Z génération des années 00, encore mal connue, car jeune, qu’on nomme aussi digital natives enfants du numérique, ou même qui s’incarne en petite poucette avec Michel Serres inspiré par le mouvement agile de ses pouces sur son mobile.

À vrai dire, le plus souvent, on s’inquiète pour elle : handicapée devant trop d’information disponible, incapable d’évaluer et de séparer le bon grain de l’ivraie, hypersollicitée par le consumérisme et l’économie de l’attention, inégalitaire, polluante, naïve… Elle abolit sa vie privée dans les réseaux sociaux, laissant des empires se bâtir sur la monétarisation de ce qui aurait pu être son intimité. Et malade de virtualité, elle abandonnerait le monde réel, charnel, et temporel pour s’engloutir, infobèse, dans son destin de nolife (sans vie). Tragédie de Z qu’observent désepérés X et Y, ses parents et grands parents. Certains ne sont pas aussi pessimistes.

C’est en décrivant le vaste mouvement d’exportation de la mémoire, depuis le cerveau humain jusque dans les machines, que Michel Serres trouve la formulation d’un retournement dialectique. L’écriture exprime depuis sa naissance ce besoin de stabiliser, de recopier, de déplacer, et pas nécessairement d’inventer. Platon ne s’y trompe pas qui dénonce par avance l’amnésie qu’elle provoquera selon lui. Ce laborieux travail de l’écriture-copie est précisément celui qu’on n’a cessé de mécaniser. On a progressivement confié à la machine le report, la reproduction de l’ouvrage, la tâche d’enregistrement (mise en registre). Les prothèses devenues nécessaires de la mémoire que sont les bibliothèques (de livres ou de fichiers numériques) sont bien activées par la mémoire humaine, sans qui elles sont inertes, mais seulement lorsque celle-ci est en projet, en gestation.

Parallèlement à la mise en silos de la mémoire par les machines, émerge une libération, une injonction à produire, à créer. Lire et écrire permettent désormais de se consacrer à la création et non à la reproduction. C’est le versant positif que souligne Michel Serres : nous voilà condamnés à l’invention, chaque perte étant aussi une libération. Corps neuf.

Ajoutons encore un aspect qui pourrait aussi nous libérer de l’omnipotence bibliothécaire. L’écriture est le corps de la pensée, sa pleine réalité. Le travail d’écriture une fois fait seulement, la pensée est au monde. Pas avant. Pas dans la tête. Il faut l’accoucher. Qu’elle prenne corps. Ceci nous sort définitivement de la bibliothèque de Babel, où toutes les œuvres passées, présentes et à venir, étrangères et mêmes imaginaires, venaient se ranger. Au contraire nous avons là une possibilité d’échapper à la prédestination écrasante que Borgès décrivait dans cette totale bibliothèque, et qui a été si souvent citée ici-même.

Il est donc possible d’échapper à la prédestination par et dans le travail d’écriture, l’accouchement de l’œuvre : Corps neuf, le petit bébé nouveau né. Petite poucette à son tour va devoir vivre cet accouchement. Et puis seulement elle rejoindra, il est vrai, les rayonnages babéliens où tout finit. Mais, après tout, elle peut espérer que cette postérité soit… posthume. Alors, comme la génération X vivait la contestation, le retour à la terre, contre la société de consommation, la génération Z pourra encore nous surprendre par sa manière de prendre à bras le corps la matière et le temps, l’écriture. On peut assister en ce moment même à un mouvement de retour des digital natives à la matérialité analogique, un regain du travail enrichi par l’encre, le calame, le plomb, le ciseau. Une petite renaissance encore.

Attention pour finir à ce corps écrit dont nous parlons : ce n’est pas celui de la cosmétique et de la gymnastique, deux corps gauchis par un « texte » dominant, ni le texte intrinsèque d’un corps, qui s’écrirait par manipulation génétique. Et le neuf, n’est pas la jeunesse, objet de culte qui se fait nostalgie. La Renaissance, elle, n’est jamais nostalgique, elle est une énergie qui métamorphose tout sur son passage : le passé, le présent, le futur. Le travail de Renaissance est une relation d’amitié (et de trahison) entre la pensée et le monde où elle naît. Une métamorphose, donc, ce corps neuf. Quel papillon peut-on demain espérer voir sortir de la chrysalide Z ?

Bienvenue.

Ô