Papillons

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Ces petits papillons collectionnés au hasard des murs et des gouttières en 2002, j’en ai de différents pays. images d’échantillons retrouvés dans mon disque dur. Il y avait un texte avec (« Sans appel »), un peu alambiqué et très digressif, dont voici le début. Pour mémoire. Remarque, y’a qu’à appeler, ça peut faire des copains au besoin…

Collection

Je ne suis pas collectionneur, et ne l’ai jamais été. Je ne conserve que peu de choses et ai pour habitude de me débarrasser rapidement des objets qui n’ont pas ou plus d’utilité. C’est le cas de beaucoup d’imprimés, journaux, magazines, prospectus, cartes postales et autres papiers glanés qui finissent assez rapidement dans la poubelle. Au moins deux fois l’an, un impitoyable et supplémentaire tri est fait, auquel en général ne résistent pas les imprimés divers qui avaient échappé à la sélection quotidienne. Et pourtant, il me serait difficile de dissimuler une certaine curiosité, sinon une admiration pour ceux qui savent amasser, conserver, organiser et bâtir dans leur antre d’aussi sublimes qu’inutiles collections d’objets, de souvenirs venus du dehors.

J’ai ainsi été marqué dans mon adolescence par l’incroyable tas de paquets de cigarettes vides qu’amassait scrupuleusement un cousin, ou bien par les capsules de bières venues du monde entier et tordues par l’ouvre-bouteilles qu’un ami amassait comme des pièces d’or. Il faut dire qu’elles étaient jolies, ces roues dentées, cuivrées et finement sérigraphiées de mille couleurs figurant tantôt un blason multicolore, tantôt un moine joufflu et rigolard brandissant une choppe débordante de mousse, et le plus souvent une marque. Mais la collection qui me marquait le plus était sans doute la série considérable bâtie par le frère de mon ex-amie. Une suite infinie de tout petits flacons de verre enfermant des sables, granules et terres, poussières qui, à en croire les petites étiquettes calligraphiées et maniaquement collées sur chacun d’entre eux sous un goulot à l’ouverture cachetée – à la cire rouge, cela va sans dire – provenaient des plages, déserts landes ou steppes des cinq continents de notre planète. Cette série incroyable occupait plusieurs étagères, tiroirs et boîtes du tout petit appartement où ce garçon qui avait eu les moyens de voyager et le privilège d’avoir de nombreux amis, vivait. Des collections, il y en a certainement d’autres, comme cette plus modeste petite série de jouets de métal et d’auto miniatures rutilantes que j’admirais petit enfant chez ma grand-tante, le nez collé à la vitrine qui les enfermait, ne comprenant pas pourquoi je ne pouvais jouer avec, mais admirant sans rancune Madeleine et son mari d’avoir à la fois su rester suffisamment enfants pour placer de tels petits jouets en place d’honneur dans leur salon (c’était alors les seules grandes personnes de ma connaissance qui faisaient ainsi), et en même temps d’avoir tant de goût dans le choix des quelques (une centaine au plus) babioles qui composaient leur collection. Le souvenir de cette scène s’accompagne de celui de ma tante, dont la chambre était emplie de ces petites poupées de plastique soufflé, costumées et souvent laissées, pour en prévenir le dépoussiérage, dans les étuis de plastique transparent, ornés d’un autocollant signalant immanquablement, précédé de la mention « souvenir de… » le nom du lieu où on les a achetées. Dans ces boites molles les accompagnaient parfois un cavalier coiffé d’un invraisemblable chapeau. Leurs robes de tulle rose et de tissus synthétiques criards me dégoûtaient un peu. Je ne parle pas, pour revenir à l’imprimé, des colonnes de Jean-Paul. Des colonnes constituées de l’empilement de tous les numéros de Libération. Il ne s’en défaisait jamais. Elles sont restées après lui.

Quant à moi, j’ai bien classé enfant les timbres un moment dans un petit album. Mais cette collection avait-elle une signification personnelle ? L’album m’était offert par une grand-mère, les timbres expédiés par une autre. C’est avec discipline et gentillesse que je me prêtais à ce jeu du classement et du remerciement que je découvrais. La stratégie des grand-mères pour trouver une saine et sage occupation à leur descendance se manifeste là. Ce qui me frappe dans ces collections dont le souvenir s’enchaîne plus que je ne l’aurai pensé, c’est leur invraisemblable vanité. Elles me laissent, et ceci depuis ma plus jeune enfance, une drôle d’impression, qui concerne les personnes qui amassent de telles choses, plus que les choses amassées. Depuis le commencement je regarde ces collectionneurs comme des êtres étranges que je ne comprends pas ou qui ont quelque chose de différent. Je fais partie de l’espèce des non collectionneurs. Ce qui me fait penser à la phrase de Lévi Strauss au début de Tristes tropiques. Sans nuance, je dirais donc que je hais les collections et les collectionneurs. Je les hais à tel point que la peur d’en devenir un m’a un jour pris. Sammler, écrit Benjamin.

Je me souviens avoir été effrayé, à la fin de mes études de philosophie, lorsque les livres emplissant les étagères dépareillées que j’achetais en kit et montais en diverses boutiques, au fur et à mesure qu’ils commençaient à encercler chacune des pièces qui constituaient mon lieu de vie. Dans le coin qui faisait office de bureau, j’acceptai de bon cœur leur présence chaleureuse, rassurante et amicale. Mais lorsqu’ils commencèrent à couvrir les murs du salon puis, faute de place, de la chambre à coucher, je décidais de rompre cet encerclement littéraire inexorable et le plus souvent, je déménageai pour un lieu plus grand qui permettait d’introduire un relâchement de la pression exercée par ces murs de papier. Pour un moment. Car les études continuaient, ainsi d’ailleurs que la lecture de romans, revues et bandes dessinées. Et rapidement je me retrouvais encore à genoux devant un tas de planches, muni d’un papier photocopié multilingue dans une main et d’une sorte de clé dans l’autre, élevant de nouvelles étagères. Je faisais alors l’épreuve littérale de la proximité entre la collection et l’encerclement.

papillons

Les porte-lettres et quodlibets sont d’étranges et élégants objets, cadres vidés de toute toile peinte, où la représentation picturale est remplacée par un simple panneau de bois sur lequel un ensemble de rubans astucieusement tendus entre des épingles supportent un mélange de papiers imprimés, de lettres à demi repliées, de plumes, de cartes à jouer et autres petits objets personnels, comme des peignes, de petits portraits ou camées, binocles, bâtons de cire à cacheter, etc. judicieusement disposés dans un désordre apparent. Ils exercent une étrange fascination sur le regard. Ces vide-poches verticaux où le désordre n’est qu’apparent, défiant la gravitation et se donnant à voir en exposition, chaos sous-tend par un réseau géométrique et efficace de cordelettes. Ils sont eux-mêmes devenus une source d’inspiration picturale pour les artistes qui se sont longtemps plu à les représenter en trompe-l’œil, tissant au passage, entre les fragments de messages visibles, un réseau sémantique ou symbolique qui leur permettait de titrer leur toile ou même d’en faire un discret pamphlet.

Leur force est également d’évoquer, au moyen d’une vanité apparente, la présence dans l’absence : ils révèlent en l’absence de toute personne ses secrets, sa présence il y a quelques instants, ou bien de nombreuses années. On ne saurait dire. Je pense que c’est la raison pour laquelle les quodlibets ont fasciné les artistes au fil des siècles. Abstraits du temps, ils donnent à voir les traces irrémédiables de l’existence. Bien entendu, une existence fictive, simulée, mais tellement vraisemblable, qu’elle permet d’éprouver ce que rien d’autre ne donnait à voir, et surtout pas le portrait. Il faut simplement s’atteler à interpréter la phrase cachée dans le désordre des objets et attributs divers au moyen d’une puissante herméneutique, probablement infinie.

Voici comment tout a vraiment commencé : le jour ou j’ai détaché cette petite lanière de papier dont je n’avais pas besoin. J’étais dans la rue, dans ma rue, comme on dit. Une petite rue toute droite et calme de Paris, sans arbre, simplement un alignement de façade d’immeubles dénués du haussmannien, mais claire et assez large. Je partais faire une course et en la parcourant passai devant un de ces gros horodateurs gris. Quelqu’un avait profité de la solide surface émaillée et légèrement granuleuse pour disposer avantageusement un message de papier blanc. Je ralentissais d’abord, à mesure que dans ma myopie se révélaient les contours du rectangle blanc sur fond gris de l’annonce frangée. Et – pourquoi ? je m’arrêtais enfin. Lisant les caractères qui y avaient été manuscrits : « JF sérieuse disponible pour heures de ménage, repassage, garde enfants ». Sous le message, un numéro, écrit perpendiculairement, se répétait huit fois. Des coups de ciseaux avaient séparé chaque occurrence. Ces huit petites franges s’étaient un peu recourbées avec l’humidité du dehors et l’air les faisait vibrer. Elles attirèrent mon attention.

Ce jour-là, je n’avais ni besoin de ménage, ni de repassage, ni de garde d’enfants. Je n’avais pas non plus besoin de jeune femme, sérieuse ou pas. Pourtant je passais une fraction de seconde à choisir parmi les huit franges qui m’étaient offertes, hésitant et saisissant, comme on tire une carte des mains d’un ami qui a décidé de nous faire un tour de magie, une lanière de papier. Il fallait la désolidariser de l’annonce, je le fis en essayant de ne pas perdre un fragment du numéro que j’emportais, mais également en respectant l’intégrité de l’annonce, que le ruban adhésif parvenait assez mal à solidariser à la surface trop granuleuse de l’horodateur. Une légère torsion de la languette occasionna une déchirure moyennement contrôlée du papier aux fibres relâchées par quelques jours ou heures d’exposition à la lumière, à l’hygrométrie et à l’air du dehors.

Je le sentais bien dans mes doigts, ce papier n’était pas fait pour cela, il était comme mou et gonflé, plus épais, plus fragile. C’était visiblement un papier de cahier, comportant des petits carreaux de 5 millimètres de côté un peu effacés, ou bien à peine tracés. Plus à l’aise à l’abri dans un cahier d’écolier qu’exposé aux intempéries. Alors que j’écris, je le tiens là, à nouveau dans mes doigts. Comme une feuille ramassée sous un arbre, et rangée dans un album, qu’on ressort après, il a maintenant un aspect beaucoup plus plat, mince et sec.

Je retrouve aujourd’hui en tenant ce papillon de papier l’écriture qui m’a plu : il agit aussi, à sa manière. Tout revient. Un trait de stylo bille assez épais, assez gras, typique des inégalables « bic cristal », ceux dont un fin filet non encré (le point de contact précis entre la bille de métal et le papier, sans doute) dessine une arabesque blanche variable et dansante au cœur même du trait bleu. Le comble du luxe calligraphique. Une écriture plutôt ovale, pas trop ronde, pas trop penchée. Sur le papillon de papier, un numéro de téléphone 06 97… Logique. Le portable est public comme une cabine. Plus encore, puisqu’aucune porte n’y ferme. On y répond devant les autres, n’importe où, dans le bus, au café, devant tous les autres, tandis que le téléphone fixe nous surprend chez nous, nus, endormis, ou bien le pantalon roulé sur les chevilles, tranquillement assis aux toilettes, bref, la sonnerie à la maison constitue presque toujours une intrusion dans notre intimité. Évidemment à choisir, je préserverai cet espace là et sacrifierai l’autobus, le trottoir et le café, moi aussi.

En réalité, c’est sans doute une rumination de ce genre qui m’a amené à regarder, tout en terminant mon trajet, si je ne voyais pas d’autre petite annonce qui me permettrait de vérifier ce genre de « loi » (la « loi de la préservation maximale de l’intimité »). On procède plus souvent qu’on ne croit de cette manière épistémologiquement contestable et contestée, qui consiste à induire une loi d’un cas particulier, et de vérifier cette loi à l’aide d’un second fait particulier. L’empirico-inductif. Tout simplement. Pour ma part je trouve cela très plaisant, cela permet de tisser un réseau interprétatif extrêmement dense et puissant à peu de frais, agissant un peu comme l’enfant que Walter Benjamin décrivait dans son « Enfance berlinoise ». Pourquoi pas ? Quoi qu’il en soit je découvrait très vite un second fragment de papier scotché à une descente d’eaux usées. J’allais pouvoir mettre cette réflexion-éclair à l’épreuve. […]

X

Lieux défendus

image Pas du nouveau, mais après plus d’un an, je reviens sur le site Forbidden Places du photographe explorateur Sylvain Margaine, et qui est vraiment (et toujours :-) remarquable. Et j’ai envie d’en dire un mot.

Bon. Des visites clandestines de lieux à l’abandon. Les cataphiles ne m’intéressent pas vraiment. Mais la démarche de Margaine, oui pourtant. Ses images ? Elles sont souvent superbes. Vides et pleines. Dépouillées et pourtant regorgeant de détails. Lumineuses dans l’ombre. Géométriques d’architecture. On se projette immédiatement dans le lieu. On sent de trop. En même temps ému d’avoir la chance de pouvoir voir ce qui ne doit pas être vu, puisque délabré, abandonné, et fermé (avant une « réhabilitation » ?), mais qui n’était guère plus visible avant, du temps de leur « splendeur », puisque ces lieux étaient par essence fermés, pour la plupart. Si j’ai bien compris, c’est un peu dans cet esprit (et avec un rien de courage ;-), que le photographe (et ses associés) opèrent. Une entre-ouverture respectueuse, « sur la pointe des pieds ». Paradoxe de la ruine : ses images sont tellement habitées.

Il y a parfois quelque chose de morbide dans ces explorations et ces cadrages de lieux étranges, surtout quand on y trouve les traces, instruments et lieux de la coercition ou de la violence (les hôpitaux psychiatriques du XIXe sont édifiants). Édifiants ? Terrifiants. Mais il y a aussi quelque chose de profondément romantique (ce romantisme qui a si bien exprimé la fascination de la ruine, la « tragédie du paysage », la beauté de la violence), et qui me fait aussi penser aux visions fantastiques d’Hubert Robert. Le XIXe et le XXe siècle disparus laissent l’échelle industrielle, les machines, le positivisme. Un univers dont les ruines sont incroyablement évocatrices. Avec une différence. La modernité est passée par là. En Europe, et en Amérique aussi. Quel romantisme après la modernité ? le voici dépouillé, revenant et révélant une âme difforme, aux différents degrés de monstruosité. L’envers de la modernité. Fascinant.

En approfondissant un peu les recherches, je vois qu’il y a pas mal d’articles sur « l’exploration urbaine », alors si le sujet vous intéresse, vous les trouverez. Quelques autres liens, aussi, mais le site http://www.forbidden-places.net, je le dis encore, est bien au delà du simple frisson adolescent de la transgression à pénétrer dans des lieux défendus, il l’est par ses compositions et aussi son approche documentée qui l’éloigne définitivement du simple « chasseur d’images ». Il a quelque chose d’universel. Unheimlich, disait-on. Ce monsieur ne le sait pas encore, mais il viendra parler à Lurs, c’est sûr :-)

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http://www.forbidden-places.net/ http://www.residues.net/ http://www.explo-alternative.fr/ http://www.abandoned-britain.com/

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La vidéo selon Nikon

image Mini-test. Depuis une semaine, je teste le Nikon D90 (reflex). Côté photo, rien à dire. Y’a des blogs et des spécialistes pour ça. Pour moi, c’est superbe. Mais ce qui est nouveau, c’est que cet appareil fait de la video. Enfin je ne sais pas trop si on peut appeler ça de la vidéo, en fait. C’est en très haute définition, bon ; c’est avec les objectifs que l’on a pour son appareil photo, ah ! Et ça évite de trimballer un camescope, et de gérer ces cassettes, que je hais. Mais surtout, c’est sans autofocus, oh ! (en « Liveview » l’autofocus ne marche pas très bien, et en video plus du tout), et avec une mesure de la lumière plutôt, disons… sautillante. En fait, faut faire son point à l’ancienne, en zoomant, et sans viseur, sur le mini-écran (chaud), et il vaut mieux que le sujet ne bouge pas ensuite, ni la « caméra » d’ailleurs (voir le fameux « jelly effect »). Pour de la vidéo, c’est plutôt rigolo. Une conception très photographique de la vidéo, sacré Nikon :-) Ça ressemble plus à du cinéma finalement. De longs plans fixes, Bergman, Ozu, tout ça… j’aime ! Sérieusement, ça oblige à faire un peu de gymnastique mentale avant de filmer, à penser un petit montage, et ce n’est pas mal  : se placer, cadrer, réfléchir à la durée possible du plan, faire son point, sa lumière (je pense que le petit flickering de lumière sera réglé par une mise à jour prochaine du firmware de l’appareil). J’aimais le super 8 et ses 3 minutes trente, je m’ennuyais à mourir avec les 60 minutes de vidéocassette que les amis veulent à tout prix vous montrer. Là, je ne vois pas bien comment cela serait possible, il faut faire court (pas trop pour des raisons de mémoire, elle est vraiment pas chère en ce moment). Un pied/support est quasi indispensable. En revanche, je pense que les camescopes HD à DD, pour ceux qui filment long ou sérieux (et qui les possèdent :-) ne sont vraiment pas à mettre au rebut.

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Plastique

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En Chine, on a mis du plastique dans le lait. Les gens qui croient acheter du lait à leurs enfants ont du plastique. Une horreur. Au même moment, ici, on réduit la taille des yaourth pour camoufler la hausse de prix. Les gens qui croient acheter du yaourth à leurs enfants ont du plastique. Ben oui. À prix égal, on réduit le poids du produit, et le pourcentage de plastique augmente. La différence : le plastique, ici, il est autour, pas dedans. On ne le mange pas. On le jette. Ouf ! Il paraît que ça s’appelle « développement durable ».

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Typologies [2] : La règle et le compas

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Suite du feuilleton publié dans le numéro 40 de la splendide revue Graphê dont François Weil a fait une non moins splendide présentation à Lurs édition 2008. Son public a réalisé que ne pas être abonné* à Graphè est vraiment déraisonnable. (L’épisode précédent est ici).

  • Graphè est disponible sur abonnement 25 euros /an pour trois numéros, adresse : Graphè, 7 rue de Douai, 75009 Paris.

Résumé de l’épisode précédent : Après avoir souligné les liens étroits qui unissent l’alphabet, tel que nous le connaissons, et le premier atomisme, nous avions rencontré le questionnement de l’origine des choses chez Lucrèce. L’élément le plus petit, l’atome, n’y est pas inerte et s’avère doté d’une faculté d’attraction ou de répulsion (le Clinamen) qui lui permet de « choisir » spontanément et de briser une forme de passivité. Cette idée surprenante lui permet en fait de faire l’économie de Dieu. Bon, il faut admettre que du côté du dessin de lettre, nous en sommes restés avec lui à des questions d’ordre, de position et de différence, ce qui demeurait assez sommaire, et c’est bien normal. Faisons maintenant un grand pas du côté des formes.

Il existe un ouvrage qui se consacre longuement et dans le détail à la construction du tracé des lettres de l’alphabet, c’est le Champ fleury de Geofroy Tory (1529). Celui-ci nous propose de surcroît d’étranges explications sur l’origine des lettres, convergeant toutes vers l’intrigante figure d’un homme lettre. Voilà qui nous donne l’occasion de prolonger le dialogue avec la pensée ancienne dans sa densité poétique si éloignée de la sècheresse positiviste moderne, en continuant à remonter le fil imaginaire de l’origine.
Le début de la Renaissance est un moment d’enthousiasme. On redécouvre en Europe chrétienne les antiques grecs et latins, leur créativité, leur liberté. Il n’est pas si facile d’appréhender la philosophie quand on est dans le dogme, la démocratie quand on vit la monarchie, ou les mythes quand on craint l’hérésie. Tout cela se fait dans un doux mélange de logique et d’arbitraire, de rigueur et de tâtonnements. J’ai des scrupules à parler de Tory après tant de commentateurs prestigieux. Et pourtant l’impression persiste qu’on ne peut que le manquer aujourd’hui, du fait des nombreux obstacles qui nous séparent de lui : un obstacle typographique (le texte existe à ma connaissance uniquement en fac similé, parfois vraiment mauvais, et sans véritable réédition contemporaine). Un obstacle linguistique : il n’a pas été retranscrit en Français moderne. Un obstacle culturel : il manipule avec brio de multiples références humanistes et antiques oubliées. Un obstacle cognitif : il emploie des concepts, méthodes et catégories abandonnées. Un obstacle volontaire : il raisonne en hermétiste, c’est à dire souvent par analogie, rapprochements et interprétations, audaces que nous avons perdues avec la modernité. S’ajoute un obstacle critique : on s’accorde à dire que tout cela n’est pas bien sérieux. Bref, le typographe du XXIe siècle, fut-il un virtuose du vecteur, ou un docte unicodiste, a toutes les chances de manquer Tory, qui pourtant lui propose tant, pour ses interrogations, ses inquiétudes, et pourquoi pas ses rêves ? (car c’est au lit que Tory affirme dès la première phrase du Livre premier « fantasier » sérieusement et joyeusement toutes ces choses). Alors, n’ayons pas peur des cauchemards et faisons connaissance.

la gaya scienza, le gai savoir

Il n’est pas question de présenter Tory ici vu la place qui nous reste pour entrouvrir cet ouvrage que l’on a souvent regardé en souriant pour ses explications qui semblent obscures et fantaisistes. Tory est d’abord graveur et érudit, il a voyagé auprès des grands humanistes, est formé à la philosophie hermétique (pour faire vite, l’alchimie). Dans Champ fleury « qui contient l’art et la science de la vraie proportion des lettres attiques, qu’on dit aussi antiques et couramment romaines, proportionnées selon le corps et le visage humain. » Tory tente de régler le tracé et l’usage de la lettre (capitale) dont il prend pour canon la lettre Attique, située pour lui dans un emprunt des athéniens à l’Ionie. Cette lettre est selon lui imprécisément appelée antique ou Romaine : l’origine (y compris géographique) est pour lui un point crucial, car en bon renaissant, il n’utilise pas ce qu’il ne comprend pas, il doit connaître la cause, et la cause au XVIe siècle, c’est grosso-modo la Raison. Il y a une raison dans tout, et tout est manifestation de la Raison. Donc, cette forme de la lettre qu’il cherche à stabiliser, à réguler, il lui faut aussi l’exposer, la raisonner. En bref, après une exhortation à développer les règles de l’emploi de la langue française dans le livre I, et avant de se plonger sur le making-of de chaque lettre dans le Livre III, le voici, au long du livre II, parti dans une explication alambiquée de l’origine de l’écriture et de ses formes. Suivons-le un instant, même partiellement.

En remontant en grèce, en Ionie où, dit-il, on « expliquait les choses par des fables ». Il réalise une synthèse complexe entre histoire, mythe et forme. Io était la fille du roi Inachus dont Zeus était amoureux. Par crainte d’Héra, il camoufle Io en une vache, mais accepte de confier cette dernière à sa femme jalouse qui le met à l’épreuve en le sommant de la lui offrir. Héra fait ainsi garder Io par Argus-aux-cent-yeux qu’Hermès, envoyé par Zeus, parviendra à endormir, jouant de sa flûte et chantant. La pauvre vache libérée erre jusqu’en Egypte, marquant le sol des traces de ses sabots. Son histoire continue jusqu’à AntIOche. Pour certains, c’est Io qui inventa les 5 voyelles A E I O Y et les consonnes B et T. Hermès (patron de l’hermétisme et libérateur de Io, donc – car le monde est petit) convertit les sons en caractères. C’est un peu Dallas, mais Tory y voit deux enseignements : d’abord, les personnages du mythe sont des symboles, «Argus difforme de tant d’yeux qu’avons dit qu’il avait, signifie ceux qui, de leur rusticité et méchant savoir persécutent les bonnes lettres et sciences de leurs méchantes doctrines arides, et sans élégance […]. Science entre les mains de tels hommes est en captivité, et n’est point repue de douces herbes de grammaire. ni de fleurs de rhétorique, mais de dure écorce de barbarisme, et d’amères branches de solécisme. Mercure [Hermès] jouant de ses pipeaux, et coupant la tête au dit Argus, sera ici interprète et prince, pour l’homme diligent a enquérir la pureté de toutes bonnes lettres et vraie science en s’employant à bien enseigner autrui, tant de la parole que de ses écritures, et rescindant et mortifiant les invétérées barbaries des indoctes, comme nous voyons aujourd’hui faire trois nobles personnages, Erasme le hollandais, Jacques Lefebvre d’Estaple en Picardie, et Budé diamant des nobles et studieux parisiens, qui nuit et jour veillent et écrivent à l’utilité du bien public, et exaucement de parfaite science. » Geofroy reproche sans doute à ses prédécesseurs qui ont tenté de régler le tracé de la lettre, notamment Lucas Pacioli, Léonard de Vinci et Albert Dürer d’avoir brûlé les étapes. On ne dessine pas sans raison. Mais il ne bascule pas non plus dans la scolastique. Il revendique une sorte de gai savoir bien à lui. La lettre c’est la science (on dit toujours « lettré »). La science est pour Tory un équilibre et une harmonie entre la vérité, la technique et l’humanité. C’est un vaste cercle que les humanistes dessinent, où chaque chose trouve sa place. Chaque chose hormis dit-il : les fâcheux jargonneurs, ignares ou savants sans âme.

Quant à Io, elle est la racine des l’écriture, le lien entre microcosme et macrocosme qu’en bon « alchimiste » Tory se devait de trouver.

Masculin, féminin.

Les sabots (et le nom) de Io nous lèguent deux formes (en simplifiant car Tory triche un peu sur le Ω (o long), mais qu’importe au point où il en est :-). Ainsi nous héritons de I, la ligne droite et O la courbe parfaite, le cercle. Avec ces deux formes, combinées, on peut tout dessiner. « Ces deux lettres ci I et O sont les deux lettres, desquelles toutes les autres Attiques sont faites et formées. Le A est fait seulement du I, le B est fait du I et du O, brisé. Le C est fait seulement d’un O brisé. Le D d’un I et d’un O brisé. Et semblablement toutes les autres sont faites de l’une desdites deux lettres, ou de toutes deux ensemble, comme je dirais ci-après, et montrerais par figure et symétrie aidant notre seigneur. » C’est évident visuellement, mais ainsi les lettres trouvent leurs tous premiers chromosomes. La droite, la courbe.

Mais il ne faudrait pas s’atteler à la tâche de dessiner des caractères, en se contentant de saisir ce jeu de formes. Chaque chose à sa place, et aussi en son temps. Ok, je vois les lettres, je devine les instruments du tracé : la règle pour la droite et le compas pour la courbe. Mais je vois aussi mes mains, mes bras, mon corps de dessinateur qui mettront tout cela en mouvement, l’animeront. Quel est le lien de cet instrument là – moi – avec les causes et les effets ? Soit dit autrement, comment je relie sans rupture la chaîne de la création, comment je me glisse dedans, moi ?

Pendant cette première plongée un peu abrupte en hermétisme ressort un trait essentiel. L’homme sera le lien, le mètre étalon du tracé des caractères. La lettre se construira à sa mesure, sur une grille proportionnée, l’homme de Vitruve. Mais la réciproque est vraie, et l’homme est lui aussi constitué en relation avec les signes. Comment ? par un réseau complexe de liens intimes entre chacun de ses organes et chacune des lettres de l’alphabet. Nous tenterons d’explorer cette anatomie, mais ce qui reste émouvant et intéressant dans cette figure de l’homme lettre de Tory, c’est le premier principe de l’équilibre égal et stabilisant entre le masculin et le féminin.

Car évidemment, l’ami Geofroy n’a pas manqué, dans sa génétique originelle en I et en O, d’affirmer un principe sexué de la création, ce qui, vous l’aurez noté en passant, est bien païen pour son siècle. Voici donc le pendant au désir (Clinamen) élaboré par Lucrèce. I et O, faut-il faire un dessin ? La verge et le vase, le sexe de l’homme et celui de la femme. La double essence de l’humanité : masculin – féminin, les deux à é-ga-li-té. Et ça c’est quand même fort : il ne faudra pas l’oublier lorsque l’on construira les lettres sur une grille proportionnée à lui : l’homme est double, l’homme est deux, l’homme est aussi femme. Ah ! les anciens, ça décoiffe, parfois. Rien de génital au final : I et O, pointent bien pudiquement et étrangement… les pieds de l’homme lettre.

Étrangement ? réfléchissons un instant. Les organes génitaux ne nous distinguent pas des animaux. Et les pieds ? Oui, définitivement, qui permettent à l’homme de se lever et de marcher. Sans l’homme debout, pas de module de Vitruve. Pas de carré, pas de cercle, pas de lettre. Qu’est-ce que se mettre debout ? Seul un enfant d’un an pourrait témoigner de la grandeur de cet effort qui lève l’humanité avec lui. L’effort fondateur qui éloigne irrémédiablement l’animalité. IO. Pour permettre tout cela, il fallait le masculin et le féminin. Ce n’est pas tout. Pour construire ses lettres parfaites (car la perfection est bien le but), Tory a besoin d’un module régulier incontestable et il va s’y atteler. Mais nous devons arrêter là pour aujourd’hui.

Permettez-moi juste un bref épilogue, en corps 2 si vous pouvez encore. Si I et O sont l’origine, il est tout de même plaisant de voir qu’aujourd’hui, la binarisation universelle leur a fait reprendre du service : I et O sont revenus 1 et 0. Apparemment si proches, à une différence près, et de taille. I et O sont divisibles, désirants, sexués et féconds. Ils sont faits pour la relation et la descendance, génétiques. 1 et 0 (binaires, non pas mathématiques) sont indivisibles, asexués et inféconds. Pour qu’ils aient quelque chose à dire, il faut les multiplier, à l’identique, par clonage. Des giga-tera-armées de 1 et 0 que l’on s’efforce de miniaturiser, pour compenser et masquer leur honteuse infécondité, celle qui de la parole fait la communication, des discours fait l’information, et des rêves ? Tory dit que c’est au lit qu’il pense et rêve, le typographe du XXIe siècle prend-il encore le temps de rêver ?

y