Typothérapie (1/5) : le songe Blanchard

Une théorie imaginaire de l’écriture typographique.

La revue Communication et Langages a 50 ans, elle a consacré un numéro spécial à Gérard Blanchard, prolifique et multimédia typophile de la première heure. C’est donc un double événement.  J’y ai apporté ma contribution par un petit texte en forme d’hommage que je vous  propose ici en bref feuilleton. Mais ne manquez ni ce numéro de la revue, ni les archives disponibles en ligne sur le site Persée.

Magnifique image (où l'on reconnaît Emmanuël Souchier). Qui a réalisé cette photo svp ?

Magnifique image (où l’on reconnaît Emmanuël Souchier). Qui a réalisé cette photo svp ?

Résumé : Comme un « musée imaginaire », cet article en forme d’hommage à Gérard Blanchard est constitué de deux parties : le récit d’un songe durant lequel est découvert un modèle graphique, puis la description de la théorie que ce modèle figure. L’écriture y est polarisée par un triangle constitué de la signification, de l’enregistrement et de la forme. Chacun de ces sommets est décrit avec la forme archétypale d’écriture qui lui correspond, en opposition aux autres sommets. La typographie réalise les trois aspects simultanément et se place ainsi en tension au centre du triangle, à égale distance des trois sommets. Cette théorie imaginaire permet d’illustrer la raison pour laquelle une technique (un ensemble de techniques) peut trouver une place aussi centrale dans une œuvre et un système de valeurs. Il aurait pu être titré : Comprendre Gérard Blanchard… mais qui aurait osé ? …

Le songe d’un matin d’été

Dans ce songe, je gravis au matin un chemin bordé de rocaille et de thym. Sa montée, bien qu’aigüe et interminable, est pourtant rectiligne. D’ordinaire, un cheminement serpente, épousant la colline et ses courbes ; là, non. Il me faut aller tout droit sur ce vecteur ascendant, en me demandant un peu essoufflé si cela aura une fin. Au bout d’un long moment de marche dans l’air frais déjà visité d’essences, un panneau indique «Lumière», je ne sais plus dans quelle langue. Je comprends : je suis frappé au même instant par le soleil qui inondait l’autre versant, à l’Est. Arrivé au sommet, donc. Le chemin est maintenant bordé de pendules de pierre, plantées là un peu de guingois, m’évoquant un Chirico. Au bout, une minuscule chapelle attend, j’en franchis la grille entrouverte, en ruminant quelque chose comme : bien que non croyant, j’en reste un esthète et un curieux.

L’odeur du marbre humide, quelques ex-voto perdus, un autel. Sur le devant d’autel, dans un vaste encadrement, un triangle assez grand est gravé, avec des signes, des initiales. Je m’approche. Le soleil qui était toujours là derrière un petit vitrail, éclate en polygones colorés qui me tachent en passant. Un coup de bleu. Et là, sursaut : l’instant de mon inattention, le triangle gravé dans la pierre de l’autel ne me semble plus droit comme la pyramide posée solidement sur sa base, ou comme le compas posé en équilibre sur ses pointes. Il a été pivoté, de quelques degrés vers la droite, ce qui fait qu’il ne semble plus posé sur sa base, mais comme en déséquilibre. Je trouve cela très étonnant et moderne.

Je m’approche encore. La gravure, pourtant profondément entaillée dans le marbre, a encore changé, un peu plus inclinée. Je m’arrête et observe sans ciller: il me faut admettre que le triangle est en révolution autour de son centre, insensiblement. Au centre, et bien immobile, il y a comme un soleil avec ses rayons, portant des lettres, pas d’alpha et d’oméga, pas de «IHS», mais un «G» et un «B». Les trois sommets du triangle pointent tous vers une sorte de chiffre 10. En les détaillant, je lis cette représentation comme naturellement : «Voilà le signe», me dis-je ; «celui-là c’est le support», et le troisième, «mais c’est la forme». Pourtant, des symboles de ces notions sembleraient difficiles à imaginer : le signe du signe ? Tautologie tout aussi improbable que le signe du support ou même que le signe de la forme. Mais là, c’est lisible, sans ambiguïté, alors même qu’il n’y a bien à chaque sommet qu’un I et un O. Voici, me dis-je-alors, l’écriture au centre d’un triangle constitué de la sémantique, de la pragmatique et de la syntaxe. Je me réveille alors, comme secoué par l’urgence et j’écris presque aussitôt et frénétiquement ce que j’ai lu dans cette gravure animée, mais malheureusement pas assez vite pour n’en rien oublier.

Voici ce qu’il en reste… J’espère que ces notes lacunaires porteront témoignage de la limpidité et de la cohérence originelle qui les a inspirées : «On peut envisager l’écriture sous trois aspects essentiels et l’éclairer depuis trois points : en la considérant comme séquence signifiante, ou comme enregistrement sur un support, ou encore comme arrangement de formes. En général, un point de vue domine, en opposition aux autres, constituant une polarité.»

à suivre…

©

Avis (tardif) aux amateurs

> Ce texte est la rédaction a posteriori de l’introduction des Rencontres de Lure 2013 (programme). Il a été rédigé pour la revue Après/Avant dont l’étonnant numéro 2 sort au printemps 2014 !

Daumier, Les Amateurs d’estampes,

> On nous dit souvent que ces Rencontres sont des rencontres de professionnels, un rien fermées. À l’inverse, certains professionnels nous trouvent quant à eux bien amateurs et divers. Et d’un autre côté encore, on nous demande plus de professionnalisme dans notre vie associative… En somme, il vaudrait mieux être un professionnel qui s’adresse aux amateurs qu’un amateur qui s’adresse aux pros. Et pourquoi donc ? Il y a comme un schéma de pouvoir, médiatique, derrière tout cela. Au final, nous ne savons plus toujours où nous sommes dans cet enchevêtrement de frontières… Tous professionnels de quelque chose, tous amateurs aussi, certains passionnés, y compris de leur métier, dont ils redeviennent ainsi amateurs. Le plus intéressant se passant évidemment à la lisière du connu, du maîtrisé… Voici pour nous mettre en train un bref portrait de l’amateur auquel nous adressons cet avis. Forcément bigarré, le portrait.

Du dimanche

D’abord il y a l’amateur mis en adjectif : le praticien amateur, ou du dimanche, jamais très bien vu, choriste, peintre, cuisinier, pornographe ou n’importe-quoi-d’autre mais taxé d’-amateur. À côté de son métier il ou elle exerce son violon d’Ingres. D’un « talent médiocre », selon Littré, c’est un praticien approximatif qu’on qualifie d’amateur. Il revient en grâce dans la société de loisir et de consommation. Équipé pour les weekends, il pratique les loisirs créatifs comme le sport.

Autodidacte

On peut s’interroger sur sa motivation, et là ça devient plus intéressant. Une démarche d’apprentissage permanent se dessine en filigrane, de construction de soi en traversant des pratiques hétérogènes. Cette démarche de progrès autonome, d’autorégulation par des savoirs pratiques se retrouve dans nombre d’activités amateurs. L’autodidacte ne craint ni les essais ni les erreurs.

Bénévole

Et l’amateur consacre parfois un temps considérable à des pratiques abandonnées par des professionnels faute de rentabilité. Il s’écarte des recettes éprouvées, des raccourcis lucratifs dans lesquels les pros s’enferment par besoin, par routine ou par conservatisme. Par peur aussi, parfois, de changer leur métier, de changer de métier. Certains chantiers ne sont possibles que grâce à la contribution de ces hommes de bonne volonté, amateurs dits bénévoles. Les professionnels seraient-ils à l’opposé de mauvaise volonté ?

L’amateur

Il y a également l’amateur de…. Lui n’est pas un adjectif. Le connaisseur est plus distingué. Pourtant il est d’abord passif, jouit de ses sens : le regard, le goût ou l’odorat : il s’y connaît en estampes, bons vins ou cigares. Il cultive en distingué son amour. C’est souvent un -phile 1 mais parfois aussi un -phage, quand il passe du goût pour quelque chose, à la passion dévorante…

Le collectionneur

Car l’amateur amasse, souvent malgré lui, confesse-t-il finalement. Déclinaisons et répétitions infinies de son objet. De -phile, il devient parfois -mane, voire -pathe (nerd). J’ai pu décrire dans le numéro 1 d’Après/avant le savoir immense et infime qui le caractérise : Il sait tout de presque rien (Par ici).

Grands et petits savoirs

Évidemment, au final, la somme de ces micro-savoirs donne quelque chose. Il est d’ailleurs intéressant de voir Wikipedia occuper progressivement la place encyclopédique jusque-là vacante, sur ce terrain. Mais il lui manque quelque chose. Une vision, un talent, une capacité à problématiser, à percevoir son champ dans un cadre plus vaste, voire à embrasser le grand tout en système. En somme, il est à l’autre bout du philosophe qui sait presque rien, mais de tout. Au final notre amateur inspire aux académiciens et professionnels du savoir la même méfiance que l’amateur du dimanche aux professionnels. Un soupçon de dilletantisme. Bouvard et Pécuchet donnent un aperçu de cette bonne volonté affligeante.

Tous amateurs

Comme un bazar sublimé, le musée dilletante qu’est le cabinet de curiosités nous dit à son tour quelque chose du savoir. Il souligne la vanité de l’inventaire, la monstruosité de la classification. Fasciné, on n’a pas envie d’en refermer les portes comme ça. Sans doute parce que nous sommes tous amateurs. Tous capables, à côté précisément de notre domaine d’expertise officiel de construire une connaissance désintéressée, gratuite. Ici à Lure, on connaît depuis longtemps ces rapprochements et ces mises en pensée des pratiques. De la pensée et de l’amour. Livre, lettre, calligraphie, image, et curiosité d’y trouver quelque chose en plus.

La documentation partagée

Il y a un 3e sens au terme amateur : être intéressé, être preneur. Pourquoi un avis ? Parce que l’amateur mérite une défense, au moins une alerte. Nous sommes actuellement sur une crête : Les amateurs se sont beaucoup perfectionnés, on parle de proams. Ils inspirent d’ailleurs largement les professionnels qui grapillent sur leur terrain. Internet a permis de construire un univers documentaire partagé dense et riche qui contribue à ce perfectionnement, le documente. On y participe bénévolement, y compris en tant que professionnel, professionnel augmentés de sa pratique amateur désinteressée. Dans un esprit de construction. La connaissance amateur comme bien commun.

Sortis de la consommation

Ils sont souvent sortis de la société de consommation individuelle ces amateurs-là, pour l’élaborer en système de connaissance et de pratique connectée. D’ailleurs l’émergence du mouvement « Faites-le vous même » (DIY) qui fabrique et répare confirme cette volonté de faire un pas de côté vis-à-vis de la consommation. Quand ce n’est pas une sortie de la production (FabLab). Annie Chevrefils, dans son Rapport sur les pratiques amateur 2 cite Benjamin Bayart : « L’imprimerie a permis au peuple de lire, internet va lui permettre d’écrire » et même de produire une jolie réponse à Walter Benjamin qui écrivait à propos du collectionneur : « Parmi toutes les manières de se procurer des livres, la plus glorieuse est de les écrire soi-même. » 3

Une force de production considérable et autonome qui crée une richesse potentielle considérable (et convoitée), on appelle ce phénomène le Digital labor.

La toile, le piège

Des résistances ou des menaces peuvent empêcher cette pousse de savoir partagé de s’épanouir. Les trois plus actives actuellement :

  1. Le bruit, le bazar de la médiocrité (ce qu’Umberto Eco pointe quand il déplore le déclin du filtrage). 4
  2. L’exploitation organisée de la foule pour déconstruire un écosystème professionnel : Crowd sourcing.
  3. La spoliation de la création par un jeu juridique et des conditions abusives.

Avis aux amateurs

Qu’on soit collectionneur ou praticien, il est facile de perdre au jeu avec les nouveaux grands industriels de l’information, quand ce sont eux qui l’organisent. Voilà donc que des menaces pèsent sur les pratiques amateur en ce qu’elles sont une source de connaissance libre. Ceci nous a semblé motiver un avis, puisqu’un amateur avisé (éclairé en somme) en vaut deux.

Encadré : Le quizz des -philes

Une liste insolite extraite de Wikipedia… Saurez-vous devinez quel amateur se cache derrière chacune de ces appellations savantes ?

Appertophile, avrilopiscicophile, bibliophile, bibliomane, calamophile, céphaloclastophile, cucullaphile, émetoaerosagophile, ferrovipathe, glandophile, herpétophile, jocondophile, magopinaciophile, nanomane, signopaginophile.

Réponses :

le collectionneur d’ouvres-boîtes, de poissons d’avril, de livres précieux, de livres ordinaires, de plumes et portes-plumes, de casse-têtes, de cagoules, de sacs à vomi, de trains (c’est une maladie, là), de balles de fronde, de grenouilles, de Mona Lisa, de flyers de marabouts, de nains de jardin, de marque-pages.

Et pour en savoir plus sur la figure de l’amateur, ne manquez pas Après/Avant numéros 1 et 2.


  1. Voir notre quizz en encadré. 

  2. Annie Chevrefils-Desbiolles L’amateur dans le domaine des arts plastiques, Nouvelles pratiques à l’heure du web 2.0 ; Ministère de la culture et de la communication, 2012. 

  3. W. Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, p. 44 (traduit par Philippe Ivernel), Rivages (2000). 

  4. Umberto Eco, Auteurs et autorité, Colloque virtuel (disparu du web) Text-e.org, octobre 2001 – mars 2002. Accessible par la Wayback Machine à cette adresse : http://web.archive.org/web/20030610055434/http://text-e.org/ 

q

365 manières de se réveiller en 2014…

Pour varier les plaisirs l’année durant, rien de tel qu’un arbre riche de possibilités. Examinons ensemble ce qu’il en est au niveau du réveil déjà, avec la complicité de Georges Perec, dont je cite L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation. Très bonne année à vous (Cliquez l’image pour l’agrandir ou téléchargez le pdf).

Vœux pour 2014

'

En amateur…

Ce petit texte a été initialement publié dans l’étonnante revue Après/Avant consacrée à la semaine d’été des Rencontres de Lure : Avis aux amateurs !

 

DSC5382

 

Me voilà, six ans d’âge, agenouillé sur le petit palier que marque l’escalier sombrement tapissé reliant la chambre de ma grand-tante Madeleine (où d’improbables puzzles de milliers de pièces sont en gestation sur de grandes planches de contreplaqué), au salon où elle consume Celtique sur Celtique devant un whisky-Perrier en palabrant avec mes parents ; je reluque, mon front surchauffé appliqué au verre froid de la vitrine, les trésors qu’elle abrite.

Madeleine et son mari Jacques avaient disposé leur collection de jouets dans une vitrine. Locomotives, modèles réduits de camions et de véhicules merveilleusement détaillés et brillants, petites poupées habillées avec un soin faramineux, s’alignaient nimbés d’un astucieux éclairage qui augmentait encore l’indécence de l’exhibition sous les yeux de mon désir. Car ces jouets rutilants ne m’étaient pas accessibles, et la serrure close m’affirmait même que ce n’était pas une affaire personnelle, et qu’ils ne seraient plus pour aucun enfant. Ce fut sans doute l’occasion d’une de mes premières méditations, qui me fit concevoir une certaine, disons, méfiance, pour les collections et pour les collectionneurs.

Cette méfiance ne fut pas démentie quand ma grand-tante, sans doute prise de pitié à force de me voir ainsi durant chaque visite, silencieux et agenouillé dans l’ombre du palier, vint avec sa clé m’ouvrir la vitrine, tout en me rappelant que… ces fragiles et précieuses miniatures, il valait mieux en fin de compte que je ne… les touche pas. Dommage, j’avais beaucoup moins envie de toucher les hannetons empalés d’une aiguille sur des bouchons de liège par mon cousin. Sa collection pourtant rutilante de carapaces irisées sentait l’éther et la décomposition à écœurer. Comme les coléoptères secs, les jouets de collection ne sont plus vraiment des jouets, et les livres du bibliophile ne sont plus tout à fait des livres. C’est au sacrifice de leur vie que les objets entrent dans le giron du collectionneur.

Il existe pourtant une jolie littérature sur ce personnage communément sympathique, qui souligne l’authenticité de son implication. L’appellation de l’amateur y ajoute ce vernis de noblesse : il ne s’agit plus de petits trains, de vulgaires timbres ou d’étiquettes de fromages. Whiskies, cigares, œuvres d’art, grands vins ou belles éditions, cet amateur-là est aussi qualifié de connaisseur.

De seconde ou première classe, l’amateur éblouit des merveilleux détails dont brille sa connaissance, aussi incongrue soit-elle ; sans avoir à collectionner nécessairement d’objets réels, il s’est entouré progressivement, en esprit, d’objets de pensée, catalogués, étiquetés sur ses étagères, parmi lesquels il navigue en confiance. Incollable. Il connaît par cœur le catalogue de sa collection. Mais son monde reste toujours petit et clos comme cette vitrine. C’est un charme, comme une maison de poupée, où chaque chose y est détaillée et à sa place. Seulement, sa pensée tourne à l’inventaire, à la manie. Comme tout infaillible, il en est prévisible et reproductible, et s’inscrit gentiment dans la longue liste des –philes. Quand il essaie d’élargir, c’est la catastrophe, c’est Bouvard ou Pécuchet, mal outillés pour la pratique, pour la vie.

L’amateur, est certes passionné, mais toujours circonscrit ; sa passion semble bien terne et bien froide tant elle sent ce confort : peintre, mais du dimanche, hein. Le lundi, fini le violon d’Ingres. Je lui préférais la modestie captivante du professionnel, qui ne s’appesantit pas sur les strates de savoir qui font de ses gestes son gagne pain, qui œuvre, sans la ramener. Mais qui s’inquiète lui du respect de son territoire, qu’il défend comme une fourmi effarouchée et finit par clore, lui aussi.

Collectionneur, Amateur, Connaisseur, Professionnel, angoissants pour moi qui grandissais si approximatif en tout, et doutant par dessus ce tout, et insatisfait par dessus ce doute. En fait, il me fallut attendre quelques années de plus, au lycée, pour qu’un dit « collectionneur » trouve grâce à mes yeux. Le troublant Dom Juan. Une sympathie révélatrice, à l’âge où je ne cherchais plus qu’à faire de douces galipettes avec mes camarades ? Non, on ne s’identifie pas comme à un héros à ce personnage si prudemment écrit dans tout ce qu’il a de méprisable voire d’haïssable. La gravité de ses transgressions, son défi sans issue restent pourtant comme des brûlures adolescentes. Seulement, nous voilà expédiés bien loin, évidemment. De quoi serait-il amateur ce collectionneur ? Et pourquoi est-il à la fois si brillant et si insatiablement menaçant pour le(s) ordre(s) qu’il traverse comme une comète de mauvais augure ?

Finalement, un peu plus tard encore, j’apprenais à reconnaître une trace de ce passage de comète dans un certain dilettantisme, en le croisant. Une manière directe, parfois outrecuidante, de mettre les pieds dans le plat, dans un plat qui n’est pas le sien, mais celui des tenants de disciplines, professionnels ou amateurs. Une impertinence, parfois lamentable, parfois heureuse, quand elle apporte un renouvellement, une création, de l’air. Le passage, oui… encore faut-il donc ne pas en faire une posture.

Rester passant. Traverser ces territoires, en dessinant une trajectoire. En fait, pour que l’amateur semble digne d’un regard attentif (porté par celui qui pourra tenter d’en cartographier le passage) il faut qu’il le soit avec amateurisme. Pourrait-on être et demeurer amateur en dilettante ? Amateur en amateur ?

 

En filigrane :

Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, Rivages. Georges Perec, Un cabinet d’amateur, Seuil. Huysmans, à rebours, GF. Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, GF. Molière, Dom Juan ou le festin de pierre, Folio.

4

Englishman in Provence

Ce post est une traduction de l’anglais de l’article écrit par Mark Webster et publié le 2 janvier 2013 sous le titre : Futile Utile : Lure 2010. Je l’ai traduit car je le trouve juste et touchant. Merci à Mark d’avoir autorisé sa publication ici. Original sur le très bon site de Free Art Bureau : http://freeartbureau.org/fab_activity/lure-2010/

 

« En août 2010, on me fit le plaisir de m’inviter aux Rencontres internationales de Lure, qui se tiennent dans le charmant village provençal de Lurs. C’était ma première fois, et je ne savais trop qu’attendre de ce rassemblement annuel organisé par une association d’apparence modeste. À en lire le peu d’information que je trouvai, Lure allait sans doute faire parent pauvre parmi les étincelants festivals auxquels mon travail de journaliste m’avait accoutumé. Ma seule vraie source directe était une collègue travaillant à Paris pour un magazine de graphisme. Elle avait relaté poliment son souvenir d’une réunion de dinosaures qui bouclaient leur semaine par une partie de pétanque arrosée au pastis. Sa description me fit sourire illico. Je sentais que je pourrais trouver ma place dans le tableau. Derrière cette image, Lure restait un mystère perché sur un rocher cerclé d’oliviers et de champs de thym séchés par le soleil.

Arrivant en pleine chaleur dans ce qu’on ne peut que décrire comme un coin pittoresque et assoupi du Sud de la France, il me devint évident que je n’allais pas assister à un show de conférences projetées sur écrans géants, ni même faire trempette dans la piscine du coin avec des festivaliers réjouis. Bien qu’ayant croisé quelques sourires, tout cela me semblait bien discret tandis que je posais mon sac au café et commandais à boire. Avec mes chaussures bleues éclatantes et mon pantalon à carreaux, je présentais une ressemblance avec un touriste égaré qui aurait été croisé avec un chef de cuisine du futur. Mais que faisais-je donc là ?

Trois jours plus tard, j’étais de retour à Paris. Ce qui s’était passé durant ces trois seules journées avait profondément changé ma vie. Rien de dramatique, hein, je n’avais rien perdu, il ne s’était rien passé de particulier, elle n’avait pas dit non, pas de mort, ni de meurtre. Je rentrais d’ailleurs intact sans ecchymose ni cicatrice… Humour british mis à part un instant, il faut reconnaître que les événements qui peuvent apporter de tels bouleversements dans notre compréhension de la culture et notre vision du monde sont très rares. Et aller à Lure en est un.

Les Rencontres de Lure le font bien depuis une soixantaine d’années. Ce sont le plus ancien événement du genre, sans doute le seul du fait de sa singularité. Lure rassemble plusieurs événements en une semaine, et le fait avec plus de bravoure qu’un Houdini qui s’échapperait d’une boite de baked beans géante. L’idée force s’y agrémente d’un mélange éclectique d’interventions, fascinantes tant elles sont à la fois distrayantes et surchauffées ; Lure attire une foule fidèle de typophiles, de fanatiques de lettres et de culture. Un groupe soudé de tous âges échangeant sans relâche et toujours avec une sincérité profonde et un grand respect.

Je ne citerai pas les intervenants de talent qui ont l’honneur de franchir le seuil de la Chancellerie, cette petite ambassade de la lettre, où l’on s’installe en ouvrant grand les yeux, l’esprit et le cœur. Ni les personnalités rayonnantes qui ont créé et prolongent, de génération en génération, ce qui est clairement un mouvement d’une grande importance culturelle. À Lure, le champ des sujets traverse la philosophie, la littérature, les arts visuels, vivants et sonores, le graphisme, la typographie, la sociologie, la politique ou la psychologie. Le langage et la lettre écrite sont sans doute ce qui les relie. Et cela n’est qu’un éclairage possible sur ce qui se passe à Lure.

Lure n’est pas un festival, ce n’est pas une sortie pour fans de culture, on n’y chante pas les louanges des dieux et déesses contemporains ni de l’âge d’or. Lure est un lieu de rencontre ouvert à tous, en quoi nous sommes tous égaux. C’est un espace physique et mental forgé pour qu’y surviennent l’échange et l’enrichissement mutuel. C’est une expérience et comme pour l’art, une expérience de l’ensemble des sens.

Depuis 2010, je reviens à Lure, je suis un jeune passant, peut-être même une modeste recrue, un cadet en chaussures bleues qui a fini par se prêter à la clôture traditionnelle en 2012. Ce lancer de boule d’acier sous la voûte étoilée tout en sirotant le nectar local, activités qui aident à la transmission des traditions ancestrales et des espoirs à venir. »

 

Le Rendez-vous de Lure

Et pour en savoir plus sur les Rencontres de Lure : http://delure.org/-A-propos-.html

Â

Vous avez un nouveau Courier

Courier Prime est un revival de Courier (dessin original de Howard Kettler pour IBM en 1955) par Alan Dague-Greene et John August, scénariste fétiche de Tim Burton, qui craquait un peu d’être obligé d’utiliser Courier, qui est le standard pour les scénaristes (avec leur convention 1 page = 1 minute). Il faut dire que John August avait reçu une formation graphique dans une vie antérieure…

Courier Prime, son italique, son bold.

Courier Prime, son italique, son bold.

 

John August trouvait Courier un peu juste : graisse qui ne convient jamais, pas d’italique, empattements un peu encombrants, formes et contreformes conçues initialement pour ne pas se boucher lors de l’emploi du ruban encreur des machines à écrire… Il lui a donc, avec Alan Dague-Greene, apporté de petites corrections de bon goût, et l’a destinée naturellement aux scénaristes, en Licence libre (SIL OFL).

Il en parle ici :

 

Courier Prime et Highland

Courier Prime et Highland

Note : ils ont depuis été un peu plus loin avec le Highland Sans, qui a le même encombrement, puisque c’est la contrainte, mais en versions Sans. Highland.

ó